XX


Ce même jour d'arrivée, à neuf ou dix heures du soir, dans la solitude de ma maison...

De tous les gîtes qui m'ont abrité au courant de ma vie, aucun n'a jamais été plus sinistre que celui-ci, ni d'un accès moins banal. Et jamais n'a été plus brusque ni plus complète l'impression de dépaysement, de changement de moi-même en un autre personnage d'un monde différent et d'une époque antérieure.

Autour de moi, il y a la sombre ville sainte, sur laquelle vient de descendre une nuit froide, épaissie d'une pluie d'hiver. Au coucher du soleil, Fez a fermé les portes de ses longs remparts crénelés; puis toutes ses vieilles portes intérieures, la divisant en une infinité de quartiers qui, le soir, ne communiquent plus entre eux.

Et j'habite dans un des quartiers de Fez-Bâli (Fez-le-Vieux), ainsi nommé par opposition avec Fez-Djedid (Fez-le-Neuf), lequel Fez-le-Neuf est déjà un nid de hiboux datant de six ou huit siècles.

Ce Fez-Bâli est un dédale de rues couvertes, obscures, qui s'enchevêtrent en tous sens, entre de grandes murailles noirâtres. Et, dans toute la hauteur de ces maisons inaccessibles, presque jamais de fenêtres; des petits trous seulement, mais grillés avec soin. Quant aux portes, renfoncées sous des embrasures profondes, elles sont si basses, qu'il faut se courber en deux pour y entrer; et puis, bardées de fer toujours, avec des clous énormes, des piquants, des verrous, des serrures, et de lourds frappoirs usés par les mains; tout cela déformé, rouillé, déjeté,—millénaire.

De tant de petites rues entre-croisées, la plus étroite, je crois, et la plus noire, est la mienne. On y pénètre par une ogive basse, et il y fait presque nuit en plein jour; elle est jonchée d'immondices, de souris mortes, de chiens morts; le sol y est creusé, au milieu, en forme de ruisseau et on y enfonce jusqu'à mi-jambe dans une boue liquide. Elle a juste un mètre de largeur; lorsque deux personnages, toujours encapuchonnés ou voilés de laine blanche comme des fantômes, s'y rencontrent par hasard, ils sont obligés de se plaquer l'un et l'autre aux murailles; et lorsque je passe à cheval, les gens qui viennent en sens inverse sont forcés de reculer ou d'entrer sous des portes, car mes étriers, de droite et de gauche, raclent les maisons. Par le haut, la voie se rétrécit encore, à la façon des pièges à rats; les murs croulants se rejoignent, laissant à peine çà et là glisser entre eux une lueur pâle, comme dans le fond des puits.

Ma porte, que, dans cette obscurité, je n'ai pas pu m'habituer à franchir sans me heurter le front, donne accès dans quelque chose de moins éclairé encore que la rue: un escalier, là tout de suite, dès l'entrée; un escalier de tourelle, qui monte en s'enroulant sur lui-même. Il est si étroit que des deux côtés les épaules touchent et frottent; il est raide comme une échelle; les marches en sont pavées de mosaïques usées par les babouches arabes; les parois en sont noircies par la crasse de plusieurs générations humaines, usées par le frottement des mains, et irrégulières comme celles des cavernes. En montant, on rencontre de distance en distance des portes verrouillées donnant sur des espèces de recoins inquiétants, remplis de débris, de toiles d'araignées et de poussière.

Puis enfin, à hauteur d'un deuxième étage environ, on arrive à un couloir, coupé par deux portes ferrées, qui semble, par sa direction, s'éloigner de la rue (c'est du reste sans importance, puisqu'il n'y a pas de fenêtres, et que la rue est noire). Il est impossible de démêler le plan d'une maison de Fez; en général, elles s'enchevêtrent ensemble, se tiennent, s'enlacent. Ainsi, le rez-de-chaussée, et peut-être le premier étage de la mienne, font partie d'une maison voisine que je ne connaîtrai jamais.

Au bout du couloir, on trouve enfin la lumière et le vent froid du dehors; on arrive dans une grande pièce, aux murs nus, lézardés et crassis. Le pavé est de mosaïques, et le plafond, très haut, en bois de cèdre, sculpté d'arabesques, est coupé au milieu en un grand carré, béant sur le ciel gris; par là, tombe la pluie froide, avec continuellement le même petit bruit de ruisseau sur les faïences du parquet; par là descendait, dans le jour, une lumière triste, et par là, maintenant, descend de la nuit glacée.

Sur cette cour intérieure s'ouvrent deux hautes portes de cèdre à deux battants chacune, et se faisant face. Elles mènent à des appartements symétriques, très élevés de plafond, avec des murs lézardés; l'un est le mien, et l'autre sera demain occupé par Selem et Mohammed, mes valets.

Du reste, dans toutes les habitations marocaines, on retrouve cette même disposition, ces mêmes grandes portes à battant double, de chaque côté d'une cour à ciel ouvert par où vient toute la lumière des logis. On ne ferme ces portes-là qu'après la tombée de la nuit—car, dès qu'elles sont fermées, il fait noir dans les appartements, qui n'ont ordinairement point de fenêtres;—de plus, comme elles sont massives, immenses, pénibles à tirer, dans chacun des battants est toujours ménagée une petite sortie ogivale, qui est comme une espèce de chattière humaine, gentiment encadrée d'arabesques. Et c'est ainsi partout, chez le sultan aussi bien que chez le dernier de ses sujets.


Avec une barre de fer d'un mètre de long, j'ai verrouillé les grandes portes de ma chambre, comme il est d'usage à la fin du jour. Puis, par une de mes chattières festonnées, je suis ressorti, une lanterne à la main, pour faire une ronde d'exploration dans ma maison encore peu connue. D'abord, je suis redescendu par mon escalier de tourelle, pour barrer prudemment l'entrée basse qui communique avec la rue; puis, passant aux étages supérieurs, j'ai été effrayé de mes découvertes: d'autres petits couloirs, d'autres pièces délabrées, de forme irrégulière, encombrées de débris, de planches, de vieilles selles, de bâts pour les mulets, de poules mortes et de poules vivantes!...

C'est une situation tout à fait rare pour un Européen, d'habiter ainsi une maison particulière dans la sainte ville de Fez. D'abord, on n'y vient qu'en ambassade, et, dans ces cas-là, on est toujours caserné tous ensemble dans un palais désigné par le sultan, d'où il n'est permis de sortir qu'avec une escorte de soldats. En admettant qu'un «Nazaréen» (comme les Arabes nous appellent) soit parvenu à s'aventurer seul jusqu'ici, il risquerait fort de mourir de faim dans la rue; car, à aucun prix, un musulman ne consentirait à lui louer le moindre gîte ni à lui préparer la moindre nourriture. Mais voici, il y a à Fez une mission française permanente: trois officiers pour l'instruction des troupes, et un médecin militaire, le docteur L*** (dont j'aurai, sans doute, l'occasion de reparler souvent). Avec l'ex-colonel anglais, déjà mentionné, et un officier italien qui dirige une fabrique d'armes, ils composent toute la colonie européenne de la ville. Sous la haute protection du sultan, ils ne sont point inquiétés et peuvent, en observant quelques précautions, sortir à peu près librement dans les rues. Par ordre impérial, les caïds chefs de quartiers ont obligé les habitants, qui rechignaient, à leur louer à chacun une maison; or, le docteur L*** se trouve en ce moment en avoir deux, à la suite de je ne sais quelles circonstances; il m'en a offert une; et c'est grâce à lui que je vais vivre à Fez dans des conditions de liberté très exceptionnelles.

Et maintenant, barricadé définitivement pour la nuit, mes deux chattières fermées, je suis seul dans ma chambre, ayant froid malgré mon burnous; j'entends la pluie qui tombe, les gouttières qui suintent, le vent qui souffle comme en hiver,—et, de temps à autre, m'arrivant de quelque mosquée, un chant religieux dans le lointain... Bien délabrée et bien triste, ma grande chambre, avec ses murs nus, fendillés du haut en bas, blanchis à la chaux il y a quelques siècles et garnis à présent de dentelles grises en toiles d'araignées.

Dans deux des angles, des petites portes sournoises mènent à des soupentes profondes. Le parquet, en mosaïques de faïence comme partout, sera peut-être demain la seule jolie chose de mon logis, quand je l'aurai fait laver et dégager de son épaisse couche de poussière.

Tout mon mobilier se compose d'un grand tapis de R'bat aux dessins anciens, aux couleurs éteintes; d'un matelas de camp posé sur ce tapis et drapé d'une couverture marocaine; d'une petite table et d'un haut chandelier de cuivre. Mes vêtements sont déjà arabes de la tête aux pieds. Et des cafetans, des burnous, qu'un juif est venu me vendre ce soir, sont accrochés à des clous, tout prêts pour les promenades défendues de demain. Il n'y a d'européen autour de moi que ma plume qui court et le papier blanc sur lequel j'écris.—Les tholbas pauvres, qui suivent les cours de Karaouïn, doivent, chez eux, être équipés dans ce genre-là...

Je repasse en moi-même la série de circonstances rapides qui m'ont amené, comme par un fil conducteur tendu d'avance, dans cette maison étrange. D'abord mon brusque départ imprévu pour le Maroc. Puis ces douze jours de route à cheval, pendant lesquels un peu de France me suivait encore: de gais compagnons de voyage avec lesquels on se réunissait pour les repas sous la tente, causant des choses du présent siècle, oubliant presque ensemble le pays sombre où l'on s'enfonçait. Puis notre entrée extravagante de ce matin dans Fez, au son des tambourins et des musettes. Puis, subitement, ma séparation du reste de l'ambassade; mon arrivée sous la pluie dans ce gîte en ruine, et ma solitude absolue de toute l'après-midi.

Ç'a toujours été mon amusement préféré et ma grande ressource contre la monotonie de vivre, ces dépaysements complets, ces transformations.—Et ce soir, je cherche à m'amuser de ce costume arabe, de cette pensée surtout que j'habite en pleine ville sainte, dans une inaccessible maisonnette... Eh bien, non, la dominante, malgré moi, est une tristesse immense que je n'attendais pas; un regret pour le foyer de France; un regret presque enfantin, me gâtant le charme de cette étrangeté nouvelle; le sentiment du suaire de l'Islam tombé sur moi de tous côtés, m'enveloppant de ses vieux plis lourds, sans un coin soulevé pour respirer l'air d'ailleurs, et beaucoup plus oppressant à porter que je ne l'aurais cru... Peut-être aussi la faute en est-elle à l'aspect mort de ce logis, à ces gouttières qui suintent du plafond avec un petit bruissement si désolé, et à ces voix qui psalmodient en mineur, du haut des minarets, la nuit... Mais vraiment cela étouffe, les premiers jours, de sentir autour de soi le labyrinthe de ces petites rues trop étroites, et la présence de tous ces gens, dédaigneux ou hostiles, qui ne vous tolèrent dans leur ville que par contrainte et qui volontiers vous laisseraient comme un chien mourir par terre; et toutes ces portes de quartiers solidement fermées;—et, fermées aussi, les portes des grands remparts emprisonnant le tout;—et, au delà, l'obscurité des campagnes sauvages, qui sont plus inhospitalières encore que la ville, qui sont sans routes pour fuir, et où habitent des tribus qui coupent les têtes...