XXIV
Vendredi 19 avril (vendredi saint).
En quelques heures, comme il arrive toujours ici, le ciel s'est dégagé, et il n'y a plus rien dans l'air. A la place de tant de nuées grises, qui passaient et repassaient, obscurcissant les idées et les choses, reste un vide immense, profond, limpide, qui est ce soir d'un bleu irisé, d'un bleu tournant, à l'horizon, au vert d'aigue-marine; il y a partout grand resplendissement, grande fête et grande magie de lumière.
Aux heures merveilleuses de la fin du jour, je monte m'asseoir sur ma terrasse. La vieille ville fanatique et sombre se baigne dans l'or de tout ce soleil; étalée à mes pieds sur une série de vallons et de collines, elle a pris un aspect d'inaltérable et radieuse paix, quelque chose de presque riant, de presque doux; je ne la reconnais plus, tant elle est changée; il y a comme un rayonnement rose sur l'immobilité de ses ruines. Et l'air est devenu tout à coup si tiède et si tranquille, donnant des illusions d'éternel été!...
Autour de moi, aux premiers plans, se groupent les sommets en terrasses des très hautes maisons voisines: des dessus de cubes de pierre, irrégulièrement disposés, et comme jetés au hasard. Entre ces terrasses et la mienne, il y a le vide; bien qu'on y distingue avec une extrême netteté les moindres détails des objets, les moindres lézardes des murs, elles sont séparées de moi par une sorte de brouillard de lumière, qui donne du vague à leurs bases, qui les rend presque vaporeuses; on les dirait suspendues dans l'air. Et tous ces hauts promenoirs, peu à peu se couvrent de femmes, qui apparaissent l'une après l'autre, qui surgissent, dans des costumes d'idoles, coiffées de l'hantouze (une mitre dorée rappelant le hennin des derniers jours de notre moyen âge).
Au delà de ces terrasses rapprochées, qui sont celles des maisons bâties, comme la mienne, à la partie la plus élevée du vieux Fez,—après du vide encore, et après d'autre brume lumineuse, des choses plus lointaines se dessinent à l'infini, comme à travers des transparences de gaze. C'est d'abord tout le reste du vieux Fez: un millier de terrasses, d'un gris violet, où les belles promeneuses aériennes semblent n'être plus que des points d'éclatantes couleurs semés sur un monotone éboulement de ruines. Au-dessus de cette uniformité de cubes de pierre, montent quelques hauts palmiers à tige frêle:—et aussi, toutes les vieilles tours carrées des mosquées, avec leurs placages de faïences jaunes et vertes, longuement recuites par des siècles de soleil, avec leurs petites coupoles surmontées chacune d'une boule d'or.
De Fez-le-Neuf, qui est plus loin, on ne voit guère que les grands murs sinistres, enfermant les sérails, les palais, les cours du sultan.—Et une ceinture de jardins verts, du plus beau vert printanier, entoure la grande ville: ses vieux remparts, ses vieux bastions, ses vieilles formidables tours, sont comme noyés dans la fraîche verdure.
Il fait clair, clair, étonnamment clair. Malgré cette insaisissable vapeur, qui est d'une teinte d'iris dans les bas-fonds et d'un rose doré sur les sommets, on voit les lointains comme s'ils s'étaient tous rapprochés ou comme si la vue avait acquis, ce soir, une pénétration inusitée.
Là-bas, voici Karaouïn et Mouley-Driss, les deux grandes mosquées saintes, dont les noms seuls, avant mon arrivée, me donnaient le frisson des choses très mystérieuses!—Je vois, par en dessus, leurs minarets, leurs toits recouverts de faïences vertes comme ceux de l'Alhambra: ainsi regardées en pleine lumière, dans la tranquillité de ce beau soir, elles semblent n'avoir plus rien d'inquiétant; elles semblent ne plus être de redoutables sanctuaires, et, de même, toute cette grande ville, au milieu de sa ceinture de frais jardins, si calme sous l'adoucissement de cette pure lumière d'or rose, ne donne plus l'impression de ce qu'elle est en réalité de farouche et de sombre; de ce qu'elle renferme de mystérieusement immuable; on a peine à se figurer que c'est bien là ce cœur muré de l'Islam, cette Mecque solitaire du Moghreb, sans routes pour communiquer avec le reste du monde.
Au delà encore, au delà des jardins et des remparts, le cirque gigantesque des montagnes baigne aussi dans la lumière; on en compte ce soir les moindres vallées, les moindres replis; on voit, comme avec des lunettes d'approche, tout ce qui s'y passe. Çà et là, des caravanes, infiniment petites dans l'éloignement, cheminent vers le Soudan ou vers l'Europe. Du côté de l'est, du côté où tombent en plein les derniers rayons du soleil, c'est une région de cimetières et de ruines; les premières assises avoisinant la ville sont couvertes de débris de murailles, de «koubas» de saints, de petits dômes funéraires, d'innombrables tombeaux: et, comme c'est vendredi (le dimanche musulman), jour de pieuses visites aux morts, ces cimetières sont pleins de monde. Parmi les pierres, on voit circuler les visiteurs, en burnous grisâtre, qui, de si loin, semblent d'autres pierres en marche. Au-dessus, les cimes sont d'un rose ardent, avec des plis d'ombre absolument bleus. Et plus haut encore et plus loin, le grand Atlas, tout couvert de ses neiges étincelantes, d'un autre rose encore, plus transparent, plus pâle, se dessine, comme une découpure nette de cristal, sur le jaune clair qui commence à envahir et à remplacer tout le bleu fuyant du ciel.
Du côté du couchant, une grande montagne très rapprochée se dresse en écran dentelé contre le soleil, projetant sur une partie de la ville son ombre. Elle est striée obliquement du haut en bas, et elle imite, avec sa crête aiguë, une énorme vague marine, soulevée là, puis figée. On sent que par derrière, sur son versant opposé, on serait encore en plein éblouissement de soleil: elle est toute bordée, toute rebroussée de lumière.
Des nuées d'oiseaux noirs tourbillonnent au-dessus des terrasses, et de grandes cigognes passent aussi, d'un vol tranquille, dans l'or vert du ciel.
C'est vendredi saint, un jour où, dans nos pays, le printemps encore instable se voile d'ordinaire de nuages gris; tellement qu'on dit «un temps de vendredi saint» pour exprimer un ciel couvert que le vent tourmente. Mais la ville où je suis ne porte pas, ne reconnaît même point ce deuil des chrétiens, et elle se baigne voluptueusement ce soir dans l'air calme et chaud, sous un ciel éclairé en fête.
De plus, dans les pays d'Islam, le vendredi est pour le peuple, comme chez nous le dimanche, un jour de repos et de toilette. Aussi des femmes, plus nombreuses que de coutume et mieux parées, arrivent par les petites portes de ces espèces de guérites qui sont les sommets des escaliers de leurs maisons; émergent l'une après l'autre sur les toits, en se secouant comme des oiseaux; émaillent partout de leurs éclatants costumes les vieilles terrasses grises.
Grises, toutes ces terrasses, incolores plutôt, d'une nuance neutre et morte, indifférente, qui change avec le temps et le ciel. Jadis blanchies, reblanchies de chaux jusqu'à perdre leur forme sous ces couches amoncelées; puis recuites au soleil, calcinées par les brûlantes chaleurs, ravinées par les pluies, jusqu'à devenir presque noirâtres. Un peu tristes, les hauts promenoirs de ces femmes. Et partout, sur ma terrasse à moi comme chez mes belles voisines, les vieux petits murs bas sur lesquels on s'accoude, et qui servent de parapet pour ne pas tomber dans le vide, sont couronnés de lichens, de saxifrages et de fleurettes jaunes.
Elles se promènent par groupes, ces femmes; ou bien s'asseyent pour causer sur les rebords des murs, jambes pendantes au-dessus des cours et des rues; ou bien s'étendent, nonchalamment renversées, les bras relevés sous la nuque. D'une maison à l'autre, elles se visitent, par escalade, à l'aide de petites échelles quelquefois, ou de planches improvisant des ponts. Les négresses, sculpturales, ont aux oreilles de grands anneaux d'argent; leurs robes sont blanches ou roses, des foulards encadrent le noir de leurs visages; leurs voix rieuses sonnent comme des crécelles, en gaietés drôles de singes. Les Arabes blanches, leurs maîtresses, portent des tuniques de soie brochée d'or, atténuées sous des tulles brodés: leurs manches, longues et larges, laissent libres leurs beaux bras nus cerclés de bracelets; de hautes ceintures, en soie lamée d'or, raides comme des bandes de carton, soutiennent leurs gorges; sur tous les fronts il y a des ferronnières, faites d'une double rangée de sequins d'or, ou de perles, ou de pierreries, et par-dessus est posée l'hantouze, la haute mitre enroulée toujours de foulards en gaze d'or, dont les bouts pendent et flottent par derrière, mêlés à la masse des cheveux dénoués; elles marchent, la tête rejetée en arrière, les lèvres ouvertes sur les dents blanches; elles ont un balancement des hanches un peu exagéré et d'une voluptueuse lenteur; leurs yeux, déjà très grands et très noirs, sont réunis et allongés jusqu'aux tempes, avec de l'antimoine; plusieurs sont peintes, non pas au carmin, mais au vermillon pur, comme par recherche sauvage de l'invraisemblance; leurs joues semblent passées au minium épais; et sur leurs bras, sur leurs fronts, paraissent des tatouages bleus.
Tout ce luxe, qui se voile uniformément de blanc grisâtre quand il s'agit de se promener comme de mystérieux fantômes en bas dans le dédale des petites rues boueuses, ici s'étale complaisamment en pleine lumière. Cette ville, qui paraît si maussade et si noire à qui la parcourt sans lever la tête, déploie toute sa vie féminine élégante le soir sur ses toits, à ces heures dorées de la fin du jour. Maîtresses ou esclaves, sans distinction de castes, se promènent pêle-mêle, riant ensemble, et souvent enlacées avec une apparence d'égalité complète.
Du reste, aucun voile sur ces visages qui dans la rue sont si soigneusement cachés; aussi les hommes ne doivent-ils jamais monter sur les terrasses de Fez.
Je commets, moi, une action tout à fait inconvenante, en restant assis sur la mienne... Mais je suis étranger; et je puis feindre de ne pas savoir...
Cependant l'or s'assombrit, s'éteint partout; l'espèce de limpidité rose qui resplendissait sur la ville religieuse remonte peu à peu vers les couches plus élevées de l'air; seuls, les sommets des tours brillent encore, avec les plus hautes terrasses; une pénombre violette commence à se répandre dans les lointains, dans les lieux bas, dans les vallées. Bientôt va sonner l'heure de la cinquième et dernière prière du jour, l'heure sainte, l'heure du Moghreb... Et toutes les têtes des femmes se tournent vers la vénérable mosquée de Mouley-Driss, comme dans l'attente de quelque pieux signal...
Il y a pour moi une magie et un inexpressible charme, dans les seules consonances de ce mot: le Moghreb... Moghreb, cela signifie à la fois l'ouest; le couchant, et l'heure où s'éteint le soleil. Cela désigne aussi l'empire du Maroc qui est le plus occidental de tous les pays d'Islam, qui est le point de la terre où est venue mourir, en s'assombrissant, la grande poussée religieuse donnée aux Arabes par Mahomet. Surtout, cela exprime cette dernière prière, qui, d'un bout à l'autre du monde musulman, se dit à cette heure du soir;—prière qui part de la Mecque et, dans une prosternation générale, se propage en traînée lente à travers toute l'Afrique, à mesure que décline le soleil—pour ne s'arrêter qu'en face de l'Océan, dans ces extrêmes dunes sahariennes où l'Afrique elle-même finit.
L'or continue de se ternir partout. Fez est déjà plongé dans l'ombre de ses grandes montagnes; Fez rapproché se noie dans cette vapeur violette, qui s'est élevée peu à peu comme une marée montante;—et Fez lointain ne se distingue presque plus.—Seules, les neiges au sommet de l'Atlas conservent encore, pour une dernière minute mourante, leur étincellement rose...
Alors un pavillon blanc monte au minaret de Mouley-Driss.
Comme une réponse subite, à tous les autres minarets des autres mosquées, d'autres pavillons blancs semblables apparaissent:
—Allah Akbar!
Un immense cri de foi aveugle retentit sur la ville tout entière.
—Allah Akbar!...
A genoux, tous les croyants! à genoux dans les mosquées, à genoux dans les rues, à genoux au seuil des portes, à genoux dans les champs: c'est l'heure sainte de Moghreb!...
—Allah Akbar!...
Du haut de tous les minarets, les mouedzen, mettant leurs mains contre leur bouche, répètent le long gémissement religieux aux quatre points cardinaux, en traînant leur voix de fausset tristement comme des loups qui hurlent...
Tout s'apaise—le soleil est couché.—Une vapeur violette plus foncée accentue davantage le vide entre les terrasses; elles semblent se séparer les unes des autres, s'éloigner de moi avec leurs groupes de femmes devenues immobiles... Un silence tombe sur la ville, après l'immense prière...
La nuit est venue, les étoiles s'allument. On ne distingue plus rien. Là-haut seulement, sur une terrasse qui me domine, une femme reste perchée en silhouette d'ombre à l'angle aigu du toit, fièrement campée sur ses jambes, les mains derrière le dos, contemplant je ne sais quoi, en bas, dans le vide...