XXVI
Lundi 22 avril.
Nous sommes invités à déjeuner chez le vizir de la guerre, Si-Mohammed-ben-el-Arbi.
Il a plu à torrents toute la nuit. Il pleut encore sur notre défilé pénible, à cheval, raclant les murs avec nos genoux dans les ruelles étroites et bousculant contre les portes les passants encapuchonnés de laine grise. Dans les mille détours du labyrinthe, qui a repris son air le plus piteux des jours de pluie, nous marchons une demi-heure, escortés de soldats et obligés parfois de nous courber complètement sur le cou de nos chevaux, dans l'obscurité des voûtes trop basses. De nouveau, nous faisons jaillir autour de nous cette boue gluante et fétide, qui se reforme tout de suite à Fez, dès qu'une averse est tombée.
Nous mettons pied à terre au milieu d'une mare, devant une misérable petite porte étroite qui est l'entrée de ce vizir. Les premiers couloirs de sa maison, pavés de mosaïques blanches et vertes, se succèdent en tournant sur eux-mêmes, pour empêcher les regards de pénétrer à l'intérieur. Mais une plus large porte est au bout, ouvrant sur quelque chose d'inattendu et de magnifique.
Une grande cour majestueuse; des portiques festonnés, aux sculptures rehaussées de couleurs et d'or. Une étrange et lente musique de temple, jouée et chantée par un orchestre et un chœur invisibles. Des gens en costumes de féerie, venant au devant de nous sur des dalles de marbre.
Au temps où l'Alhambra était habité, doré, vivant, il s'y passait, je pense, des scènes de ce genre. Peut-être les couleurs ici, les bleus, les rouges, les ors, sont-ils un peu trop frais parce que la maison, par extraordinaire, est neuve; mais l'ensemble est harmonisé quand même. Au théâtre, on a vu des fonds et des costumes semblables; l'étonnement est que de telles choses existent encore.
La cour est un carré long, très grand; elle est bordée de hautes murailles d'une blancheur immaculée, que couronnent, tout autour, une frise d'arabesques bleues et roses et un rang de tuiles en faïence verte; en son milieu, un jet d'eau sort d'une vasque ronde et se répand en petite cascade, mêlant son bruit à celui de l'invisible et solennelle musique.
Sur les deux faces longues de ce quadrilatère, s'étendent des «marquises» en bois de cèdre, très débordantes; peintes en un rouge éclatant qui tranche sur la blancheur des murs, elles sont ornées de grandes rosaces géométriques bleu et or, d'une complication inouïe. Elles abritent des séries de portes ogivales masquées intérieurement par des mousselines tendues, et derrière ces voiles on entend chuchoter des femmes cachées qui nous regardent.
Les deux petites faces du quadrilatère, celles naturellement qui sont le plus éloignées l'une de l'autre, ont en leur milieu des portes monumentales qui sont des merveilles de dessin et de coloris. Le premier cintre est festonné en stalactites d'une blancheur neigeuse, qui semblent pendre par grappes, se superposer et s'enchevêtrer comme des cristaux de givre. Au-dessus de leurs longues gouttelettes blanches, un second cintre ogival est rehaussé de bleu, de rouge et d'or. Et encore au-dessus un indescriptible couronnement s'étage en hauteur, monte jusqu'au faîte du mur; il est composé de fines arabesques polychromes, enlacées d'or; il est un échafaudage de ces dentelles rares, comme celles qui avaient été tissées jadis à Grenade dans du stuc rose, aux murailles de l'Alhambra. Les deux battants de ces hautes portes sont ouverts en grand; ils sont entièrement ciselés, peints et dorés, en rosaces de kaléidoscope, où domine le vert métallique et qui semblent des queues de paon éployées.
Ces deux entrées monumentales se font face à chaque bout de la cour; elles ont de longs rideaux mi-partie de drap bleu pâle et de drap groseille lisérés d'or, sur lesquels se découpent, encore plus blanches, les dentelures de leurs stalactites. Et ces rideaux, soulevés, laissent voir à l'intérieur le luxe habituel des tapis, des coussins et des soieries dorées.
Parmi ces personnages qui viennent au-devant de nous, dans la belle cour, il y a d'abord le vizir de la guerre, à tête de sphinx égyptien, et les principaux chefs de l'armée. Derrière eux, suivent des nègres et des négresses esclaves, parés de colliers, de bijoux, de grands anneaux de métal. Tout ce monde, en babouches, glisse sans bruit sur le marbre brillant, au son de la musique lentement rythmée qu'accompagnent des castagnettes de fer.
Passant sous les stalactites de la porte du fond, nous entrons avec nos hôtes dans un appartement meublé à l'européenne, mais meublé bizarrement: des lits à colonnes, drapés de brocarts roses et bleu-paon; des fauteuils dorés, recouverts d'étoffes brochées. Aux murs, de la chaux blanche et des arabesques. Et, sur des plateaux d'argent posés par terre, des coffrets espagnols, en forme de châsse gothique, remplis de bonbons.
La musique est tout près de nous, dans un appartement voisin. Le chœur chante en voix de fausset, très élevée comme toujours; cela fait songer à quelque office religieux célébré à la chapelle Sixtine;—et l'orchestre, de cordes, a des sonorités puissantes. Les mêmes motifs reviennent sans cesse, repris avec une sorte d'exaltation graduée et croissante.
Parmi ces grands Arabes drapés de blanc qui sont là, un petit être extraordinaire, que l'on adule beaucoup, est vêtu avec une grande recherche de couleurs.—C'est un enfant de sept à huit ans, le fils favori du vizir, né d'une de ses esclaves noires. (Au Maroc, ces enfants-là ont même rang dans la famille que ceux des épouses blanches; et c'est une des causes d'abâtardissement de la race arabe, de plus en plus mêlée de sang nubien.) Il porte une robe jonquille, atténuée d'un surplis de gaze blanche; un burnous bleu pâle; une large bretelle de soie vert-réséda soutenant un petit Coran dans une gibecière; et des babouches orange, brodées de violet et d'or. Il a une charmante petite figure drôle, moitié arabe, moitié nègre; sur le blanc presque bleu de ses yeux largement ouverts, on voit rouler constamment ses prunelles rapides.
Dans la pièce voisine, les musiciens sont au nombre de vingt, tous en burnous d'apparat, de différentes couleurs, et assis en cercle par terre sur des coussins. Chacun d'eux joue et chante en même temps, dans une sorte de délire, la tête rejetée en arrière, la bouche largement ouverte. Les uns ont de grandes mandolines en marqueterie dont ils touchent les cordes avec des morceaux de bois. Les autres ont des violons tout incrustés de nacre; ils en jouent avec de très larges archets courbes, qui sont ornés de dessins en nacre et en ébène imitant les écailles sur la peau des serpents. Ces violons ont la forme de grandes galoches, dont les bouts se recourberaient en proue de navire.
Le couvert du déjeuner est dressé dans l'appartement opposé à celui où l'on nous a reçus, derrière l'autre feston de stalactites, à l'autre extrémité de la cour qu'il nous faut traverser de nouveau, sous le grand soleil.
Ce déjeuner est servi un peu à l'européenne; le vin interdit, remplacé par du thé que des serviteurs préparent à mesure dans les hauts samovars d'argent. La vaisselle est du Japon; les cristaux sont dorés et peinturlurés; tout cela qui, chez nous, formerait un ensemble commun et criard, fait bien ici au milieu d'un tel éclat de couleurs.
Il y a quelque chose comme vingt-deux services. Les esclaves noirs, affairés, affolés, traversent la cour en tous sens. Les plats sont tellement copieux qu'un seul homme à peine à les tenir; ce sont des quartiers de moutons, des pyramides de poulets, des poissons arrangés en montagne, des couscouss comme pour des ogres. On les apporte des cuisines sous les grands cônes obligatoires, en sparterie blanche agrémentée d'ornements rouges, et tous ces cônes s'amoncellent par terre, forment dans la cour comme un dépôt de gigantesques chapeaux chinois. La musique continue de jouer pendant ce long festin. Tout en déjeunant, nous regardons sans cesse, par la porte dentelée, la belle cour de marbre, son jet d'eau, sa blancheur, ses arabesques multicolores; et voici que peu à peu le faîte de ses murs se couronne de têtes de femmes, curieuses de nous apercevoir même de loin. Elles sont derrière, sans doute sur des promenoirs en terrasses; nous ne voyons passer que leur coiffure en tiare, leur front et la ligne ombrée de leurs yeux; elles semblent de grands chats aux aguets. Et toujours il en surgit de nouvelles.