XXXVI
Jeudi 2 mai.
Notre petite troupe s'est augmentée de quelques nouvelles recrues: des Arabes quelconques rencontrés en route, voyageurs isolés qui nous ont demandé de se joindre à nous, par crainte des détrousseurs. Nous avons aussi deux de ces personnages appelés Rakkas, qui forment à Fez, une corporation importante sous le commandement d'un Aminn, et qui font métier de porter les lettres à travers le Maroc, en courant au besoin nuit et jour suivant le prix qu'on y met, sauf à dormir ensuite une semaine d'affilée.
Dans la matinée fraîche, nous traversons quatre heures durant ces solitudes sablonneuses tapissées de fougères et de petites fleurs rares, que nous connaissions déjà, mais qui nous semblent tout autres, plus mornes, plus mélancoliques, plus vastes aussi, à présent que nous cheminons seuls au milieu, sans notre bruyante escorte d'ambassade qui tirait des coups de fusil au vent. L'air qui ne sent plus la poudre, et que n'agite plus le passage en ouragan des fantasias, est étonnamment tranquille, pur, vivifiant, suave. Et la lumière est si belle!... Au delà des lignes immenses de la plaine, les montagnes où nous entrerons demain sont dessinées comme d'un pinceau net et ferme, en couleurs franchement intenses, sur un vide très clair qui est le ciel. De temps à autre, une cigogne nous regarde défiler, immobile sur ses échasses, ou bien passe en l'air agitant au dessus de nos têtes ses grands éventails blancs et noirs. Et c'est là tout ce qui anime ce pays désert, où l'on se sent si pleinement vivre.
Vers midi, au milieu de collines violettes de lavandes dont le soleil surchauffe et exalte la pénétrante senteur, nous apercevons un recreux de ravin où il y a par hasard un arbre, un vrai grand arbre, un vieux figuier sauvage contourné comme un banian de l'Inde. Et c'est si tentant, si extraordinaire dans ce pays nu, où il n'y a d'ombre que celle des nuages errants, que nous mettons pied à terre pour descendre dans ce trou et y faire notre halte du milieu du jour. La place, choisie et rare, est déjà occupée par une dizaine de taureaux qui se tiennent là, bien serrés les uns aux autres, bien cachés sous l'abri des larges feuilles épaisses, béats dans cette fraîcheur humide, quand tout rayonne et brûle alentour. Mais ils nous cèdent sans conteste, se sauvent épeurés à notre approche, et nous nous installons en maîtres dans la petite oasis.
Ce figuier doit avoir des siècles, tant ses branches sont grosses et bizarrement tordues. Un ruisseau court à ses pieds, en bruissant sur des cailloux noirs, au milieu des cressons, des myosotis bleus, de toutes ces plantes d'eau connues depuis l'enfance dans nos ruisseaux des campagnes françaises. Et, derrière la masse touffue de l'arbre, un rocher surplombant s'avance en voûte de grotte, formant comme une seconde petite salle, plus couverte encore et plus intime, que tapissent des capillaires et d'où suinte une source. En entrant là dessous, on a une sensation délicieuse de fraîcheur et d'ombre, après l'accablement de lumière brûlante qui est partout dehors sur ces collines de lavandes. Parmi les racines de ce figuier, comme sur des fauteuils, nous nous étendons paresseusement, nos pieds nus dans l'eau du ruisseau. De tout ce qui nous entoure, rien d'africain, rien d'étranger, il nous semble être dans quelque recoin d'une France sauvage, d'une France d'autrefois, au resplendissement de juin, par un midi sans nuages. Et les bêtes ici, jamais tourmentées par les hommes, n'ont pas peur de nous; les tortues d'eau tout doucement, tout doucement, entre les joncs, approchent leurs carapaces noires, pour venir manger les miettes de notre pain; et les rainettes vertes sautent sur nous, se laissent prendre et caresser.
De tous les recoins d'ombre, de tous les ruisseaux frais aux bords desquels il m'est arrivé de me reposer, par les brûlants midis, durant tant d'expéditions diverses, au milieu de tant de circonstances différentes, dans des pays quelconques du monde, je ne crois pas qu'aucun m'ait jamais apporté une plus pénétrante impression de paix que celui-ci, avec un plus intime désir de m'abîmer dans la tranquille nature verte.
A la fin de ce même jour, deuxième de notre mois de mai et premier du mois arabe de ramadan, nous sommes campés devant Czar-el-Kébir.
Et le soir, notre caïd, nos muletiers qui ont commencé depuis ce matin à observer le jeûne que le Coran ordonne pendant la durée de ce mois-là, sont tous debout, regardant la ville derrière laquelle le soleil se couche, attendant avec impatience l'heure où les pavillons blancs de prière vont se hisser sur les mosquées, l'heure du saint Moghreb, après laquelle il leur sera permis de manger et de boire.
Le ciel est absolument jaune, d'un jaune pâle de citron, une intense lumière jaune est répandue partout, et sur ce couchant si clair, la ville se profile en silhouette dure: ses lourds minarets, en noir; toutes ses murailles crénelées, ensevelies sous la chaux, en une sorte de gris bleu, froid et mort; en noir aussi, ses quelques hauts palmiers, aux tiges minces comme des fils, qui penchent çà et là leurs bouquets de plumes au-dessus des terrasses.—Et dans le jaune lumineux du fond, dominant tout, la lune nouvelle du ramadan marque son fin croissant comme un trait d'ongle qui brillerait. C'est un décor idéalement arabe, éclairé avec un art suprême.
—«Allah Akbar!...» L'heure sainte est enfin sonnée, l'immense cri retentit sur la ville. A genoux, tous les burnous de laine: c'est le Moghreb, le premier Moghreb du ramadan.
Les grandes cigognes, contrariées par ce bruit pourtant familier, s'envolent, tournoient lentement, promènent un instant, en silhouette sur le jaune du ciel, leurs éventails de plumes, puis reviennent se poser à la pointe des minarets, dans leurs nids...
—«Allah Akbar!» Le cri, longuement répété, s'apaise, se perd en traînée mourante dans le silence envahissant; la lumière s'éteint vite, dans du bleuâtre qui semble monter de la terre; et, du côté opposé à la ville, du côté de l'ombre, une voix de chacal répond en sourdine, derrière un fourré de cactus...
En temps de Ramadan, il est d'usage au Maroc de faire toute la nuit de la musique et des festins après le jeûne austère du jour; aussi, dès que l'obscurité nous a tous enveloppés, la ville nous envoie des bruits confus de tambourins battant des danses étranges, de cornemuses glapissant des chants tristes; et dans notre petit camp aussi, où le ramadan est fidèlement observé, on joue, sous les tentes, de la guitare à deux cordes au son de grillon agonisant; on chante en voix flûtée, avec des battements de mains.
Un peu plus avant dans la nuit, le silence, qui était revenu, tout à coup se remplit d'une musique aigre et déchirante qui semble être en l'air, qui semble venir d'en haut, planer. Et alors, étant sorti de ma tente, je demande à un de nos muletiers, qui flâne à la belle étoile malgré l'heure indue, d'où ces sons nous viennent. En souriant, il m'indique du doigt les tours des mosquées qui se profilent en grisaille sur le ciel semé d'une poussière blanche d'étoiles: au bout de chaque minaret, en compagnie des cigognes, un joueur de musette, paraît-il, est installé, jouant à plein souffle, et devant continuer jusqu'au matin, au-dessus de la vieille ville confusément obscure...