LOTI A PLUMKETT
Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'étais malheureux? Je ne le crois pas, et assurément, si je vous ai dit cela, j'ai dû me tromper. Je rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'étais un des heureux de ce monde, et que ce monde aussi était bien beau. Je rentrais à cheval par une belle après-midi de janvier; le soleil couchant dorait les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le toit de ma case ignorée, où Aziyadé m'attendait.
Un brasier réchauffait ma chambre, très parfumée d'essence de roses. Je tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisées, position dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prépara deux narguilhés, l'un pour moi, l'autre pour lui-même, et posa à mes pieds un plateau de cuivre où brûlait une pastille du sérail.
Aziyadé entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur un tambour chargé de paillettes de métal; la fumée se mit à décrire dans l'air ses spirales bleuâtres, et peu à peu je perdis conscience de la vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et aimables à regarder: ma maîtresse, mon domestique et mon chat.
Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou déplaisants. Si quelques Turcs me visitent discrètement quand je les y invite, mes amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de frêne gardent si fidèlement mes fenêtres qu'à aucun moment du jour un regard curieux n'y saurait pénétrer.
Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls être chez eux; dans vos logis d'Europe, ouverts à tous venants, vous êtes chez vous comme on est ici dans la rue, en butte à l'espionnage des amis fâcheux et des indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilité de l'intérieur, ni le charme de ce mystère.
Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai été assez ridicule pour vous envoyer … Et pourtant je souffre encore de tout ce qui a été brisé dans mon coeur: je sens que l'heure présente n'est qu'un répit de ma destinée, que quelque chose de funèbre plane toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amènera fatalement un terrible lendemain. Ici même, et quand elle est près de moi, j'ai de ces instants de navrante tristesse, comparables à ces angoisses inexpliquées qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi à l'approche de la nuit.
Je suis heureux, Plumkett, et même je me sens rajeunir; je ne suis plus ce garçon de vingt-sept ans, qui avait tant roulé, tant vécu, et fait toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables.
On déciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou d'Aziyadé, ou même de Samuel. J'étais vieux et sceptique; auprès d'eux, j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies humaines sans que les années pussent marquer sur leur visage, et logeaient une vieille âme fatiguée dans un jeune corps de vingt ans.
Mais leur jeunesse rafraîchit mon coeur, et vous avez raison, je pourrais peut-être bien encore croire à tout, moi qui pensais ne plus croire à rien …