LXII

La neige retarde de plus en plus notre marche, à mesure que nous nous enfonçons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant deux semaines la capitale des chats.

Après trois jours de marche, je me décide à dire adieu à mes compagnons de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour visiter Nicomédie et Nicée, les vieilles villes de l'antiquité chrétienne.

J'emporte de cette première partie du voyage le souvenir d'une nature ombreuse et sauvage, de fraîches fontaines, de profondes vallées, tapissées de chênes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs, le tout par un beau temps d'hiver, et légèrement saupoudré de neige.

Nous couchons dans des hane, dans des bouges sans nom.

Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit à Mudurlu; nous montons au premier étage d'un vieux hane enfumé où dorment déjà pêle-mêle des tziganes et des montreurs d'ours. Immense pièce noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tête. Voici la table d'hôte: une vaste marmite où des objets inqualifiables nagent dans une épaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied alentour. Une seule et même serviette, longue à la vérité de plusieurs mètres, fait le tour du public et sert à tout le monde.

Achmet déclare qu'il aime mieux périr de froid dehors que de dormir dans la malpropreté de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et harassés de fatigue, nous étions couchés et profondément endormis.

Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tête aux pieds, nous laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine.