XIII
Le soir, nous remontions en caïque la Corne d'or; jamais nous n'avions tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se soucier d'aucune précaution, comme si tout était fini pour elle, et que le monde lui fût indifférent.
Nous avions pris un caïque à l'échelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le soleil se couchait derrière un ciel de tempête.
On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir; c'était, au nord, un de ces terribles nuages arqués, à l'aspect de cataclysme, qui annoncent en Afrique les grands orages.
—Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir dans le pays des hommes noirs, où j'ai habité un an avec le frère que j'ai perdu!
Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une grande déchirure jaune, d'une nuance éclatante et profonde,—éclairage fantastique et presque funèbre.
Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d'or; la nuit tombait et nous étions transis de froid.
Les grands yeux d'Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une étrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur crépusculaire, et lire au fond de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce regard et il me causait une impression inconnue; c'était comme si les replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à coup pénétrés par elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière heure cette interrogation suprême: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aimé? Serai-je oubliée bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?"
Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche, seulement indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et, par-derrière, cette silhouette de Stamboul, profilée sur ce ciel d'orage …