XX

Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent entièrement,—usage turc, propre et confortable.—Des rideaux aux fenêtres et un large divan couvert d'une étoffe à ramages rouges complètent cette première installation, qui est pour l'instant une installation modeste.

Déjà l'aspect a changé; j'entrevois la possibilité de faire un chez moi de cette case où soufflent tous les vents, et je la trouve moins désolée. Cependant il y faudrait sa présence à elle qui avait juré de venir, et peut-être est-ce pour elle seule que je me suis isolé du monde!

Je suis un peu à Eyoub l'enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est fort apprécié.

Mes voisins, méfiants d'abord, ont pris le parti de combler de prévenances l'aimable étranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour eux tout est énigmatique.

Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d'une visite de deux heures, tire ainsi ses conclusions:

—Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange! Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si complète indépendance, que les hommes d'un âge mûr ne savent pas toujours en conquérir de semblable. Nous ignorons d'où tu viens, et tu n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as déjà couru tous les recoins des cinq parties du monde; tu possèdes un ensemble de connaissance plus grand que celui de nos ulémas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à ton passé mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société européenne de Péra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité singulièrement choisie d'un vagabond israélite. Tu es un garçon invraisemblable; mais j'ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que tu sois venu t'établir parmi nous.