XXX

Samuel a peur des kédis (des chats). Le jour, les kédis lui inspirent des idées drôles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient très respectueux, et s'en tient à distance.

Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laissé pour aller dormir, revint tout à coup frapper à ma porte.

Bir madame kédi, disait-il d'un air effaré, bir madame kédi (une madame chat; lisez: chatte) qui portate ses piccolos dormir com Samuel (qui a apporté ses petits pour dormir avec Samuel)!

Et il continuait à la cantonade, avec un sérieux imperturbable:

—Chez nous, dans ma famille, ceux-là qui dérangent les chats, dans le mois même ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire?

Quand ma toilette fut achevée, je me décidai à prêter main-forte à mon ami, et j'entrai dans sa chambre.

Une dame kédi était en effet postée sur l'oreiller de Samuel, tout au milieu. C'était une personne de beaucoup d'embonpoint, revêtue d'une belle pelure jaune. Avec un air de dignité et de triomphe, assise sur son innommable, elle contemplait tour à tour Samuel immobile, et ses petits qui s'ébattaient sur la couverture.

Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait à cette scène de famille dans une attitude de consternation résignée; il attendait que je vinsse à son secours.

Cette madame Kédi m'était inconnue. Elle ne fit aucune difficulté cependant pour se laisser prendre à mon cou et porter dehors avec ses enfants. Après quoi, Samuel, ayant soigneusement épousseté sa couverture, fit mine de s'aller coucher.

Je ne devais point rentrer cette nuit-là. J'arrivai à l'improviste à deux heures du matin.

Samuel avait ouvert toute grande la fenêtre de sa chambre, et disposé des cordes sur lesquelles il avait étendu ses couvertures, afin de les purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-même s'était installé dans mon lit, où il dormait du sommeil des têtes jeunes et des consciences pures. Pour lui, c'était bien là son cas.

Le lendemain, nous apprîmes que cette madame Kédi était la bête adorée, mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs.