VEUVES DE PÊCHEURS

A l'une des dernières saisons de pêche, deux navires de Paimpol, la Petite-Jeanne et la Catherine, se perdirent corps et biens dans la mer d'Islande. Il y eut du même coup trente veuves et quatre-vingts orphelins de plus sur la côte bretonne.

M. Pierre Loti fit alors appel à la charité publique. Une souscription, ouverte aussitôt, rapporta une trentaine de mille francs qui furent distribués aux familles en deuil.

C'est le compte rendu de cette distribution que l'on va lire.

(Note de l'Éditeur.)

A Paimpol, un matin de septembre, par temps de Bretagne sombre et pluvieux...

J'ai éprouvé une première émotion assez poignante quand, à l'heure convenue, je suis entré dans la maison du commissaire de la marine où l'on avait rassemblé les familles des pêcheurs disparus. Le corridor, le vestibule étaient encombrés de veuves, de vieilles mères, de femmes en deuil: des robes noires, des coiffes blanches sous lesquelles coulaient des larmes. Silencieuses toutes, tassées là à cause de la pluie qui tombait dehors, elles m'attendaient.

Dans le bureau du commissaire étaient réunis, sur sa convocation, les maires de Ploubazlanec, de Plouëzec et de Kerity (les trois communes les plus éprouvées). Ils venaient pour assister comme témoins à la distribution et pour donner des renseignements sur la moralité des veuves à qui des sommes relativement considérables allaient être données; j'avais craint que, sur le grand nombre, il s'en trouvât de peu sûres, de trop dépensières, en ce pays où sévit l'alcool; mais je m'étais bien trompé. Oh! les pauvres femmes, l'assertion des maires, favorable à chacune, était presque inutile tant elles avaient la mine honnête. Et si propres toutes, si soignées, si décemment mises, avec leur humble toilette noire et leur coiffe repassée de frais.

Nous avons commencé par les veuves des marins de la Petite-Jeanne.

Elles répondaient l'une après l'autre à l'appel de leur nom et venaient chercher leur argent, les unes avec des sanglots, les autres avec des larmes tranquilles: ou bien seulement avec un petit salut triste, embarrassé, à notre adresse. Quand elles se retiraient, en remerciant tout le monde, les maires avaient la bonté de leur dire, me montrant à elles: «C'est à celui-là, c'est à Nostre Loti (en français Monsieur Loti) qu'il faut faire vos remerciements.» Alors quelques-unes avançaient une main pour toucher la mienne; toutes m'adressaient un regard inoubliable de reconnaissance.

Il s'en trouvait parmi elles qui n'avaient jamais vu de billet de mille francs et qui retournaient cette petite image bleue dans leurs doigts avec des airs presque effarés. En breton, on leur expliquait la valeur de ce papier. «Il faudra être économe, disait le maire, et réserver cela pour vos enfants.» Elles répondaient: «Je le placerai, mon bon monsieur,» ou bien: «J'achèterai un bout de champ,—j'achèterai des moutons—j'achèterai une vache...» Et elles s'en allaient en pleurant.

*
* *

L'appel lugubre une fois terminé pour les veuves de la Petite-Jeanne, un incident assez déchirant s'est produit quand nous avons commencé pour la Catherine.

Cette Catherine, vous savez, a eu un sort mystérieux, comme celui que j'ai conté jadis de la Léopoldine; personne ne l'a jamais rencontrée en Islande, elle a dû sombrer avant d'y arriver; on n'a rien vu, on ne sait rien de ce naufrage. Mais il y a six mois qu'on est sans nouvelles, et cela suffit pour affirmer qu'elle est perdue.—Cependant, quelques veuves, paraît-il, espéraient encore, contre toute vraisemblance, et je ne m'en doutais pas.

La veille, sur l'avis de l'armateur, nous avions décidé, M. le commissaire de l'inscription maritime et moi, que, faute de preuves, on attendrait encore quelques semaines pour distribuer l'argent à ces familles de la Catherine. Les veuves avaient donc été prévenues qu'on les appellerait ce matin pour les informer seulement des sommes à elles destinées, et qu'elles ne les toucheraient qu'au 1er octobre, si aucune nouvelle heureuse n'arrivait d'ici là sur le sort du navire. Mais M. de Nouël, maire de Ploubazlanec, étant venu nous déclarer, pendant la séance, que des pêcheurs de sa commune, rentrés hier d'Islande, avaient rencontré une épave non douteuse de cette Catherine, nos hésitations naturellement étaient tombées; il n'y avait plus à balancer, nous pouvions payer de suite.

Les premières veuves appelées—deux toutes jeunes femmes qui se sont présentées ensemble—pensaient être seulement informées du chiffre de leur secours. Quand elles ont vu qu'on les payait, elles aussi, comme leurs sœurs de la Petite-Jeanne, elles se sont regardées l'une l'autre avec des yeux interrogateurs; en même temps, une affreuse angoisse contractait leur figure—et c'est devenu alors une explosion inattendue de sanglots qui s'est propagée jusque dans le vestibule où les autres étaient. Les malheureuses, elles ne désespéraient pas encore tout à fait; elles avaient déjà pris le deuil, pourtant, mais elles persistaient à attendre, obstinément,—et à présent qu'on leur mettait cet or dans les mains, il leur semblait que tout était plus fini, plus irrévocable; que c'était la vie de leur mari qu'on leur payait là. Je leur avais porté sans le vouloir, par étourderie, un coup cruel.

*
* *

Quand toutes celles de la Catherine furent parties, une dizaine de pauvres robes noires, qui avaient été convoquées aussi, attendaient encore à la porte... Ici, je suis forcé d'avouer que j'ai outrepassé mes droits. Mais, comme il eût été difficile de ne pas le faire! Et qui pourra m'en vouloir?

Depuis la veille, à l'hôtel où j'étais descendu, des femmes en deuil venaient me demander, et me disaient humblement, sans récrimination, sans jalousie: «Moi aussi, j'ai perdu mon mari en Islande cette année; il est tombé à la mer—ou il a été enlevé de son navire par une lame—et j'ai des petits enfants.» Il fallait leur répondre: «J'en suis bien fâché, mais vous n'êtes point de la Petite-Jeanne ni de la Catherine; or, je n'ai de secours que pour celles-là; vous, je ne vous connais pas.»

A la fin, j'ai trouvé cette inégalité inique et révoltante. J'en demande pardon aux souscripteurs, mais, après m'y être refusé d'abord, j'ai pris sur moi de les faire entrer dans la répartition; je me suis décidé à donner une part d'aumône—une part moindre, il est vrai—aux autres femmes de la région de Paimpol dont les maris se sont perdus en mer dans le courant de cette année, et j'ai prié M. le commissaire de l'inscription maritime, qui d'ailleurs approuvait ma décision, de vouloir bien recommencer dans ce sens le calcul compliqué du partage.

*
* *

Hélas! en ce pays d'Islandais, il reste bien des veuves encore auxquelles je n'ai pu venir en aide: des veuves de l'année dernière, des veuves d'il y a deux ans, d'il y a trois ans, toutes dans une grande indigence et chargées de petits enfants bien jeunes. Pour elles, j'ai été obligé de paraître sourd; il a fallu se borner, s'arrêter.

Il m'a été pénible de ne pouvoir rien pour ces misères plus anciennes; j'ai souffert surtout de pressentir ma complète impuissance à soulager les misères futures, imminentes, celles qui vont infailliblement résulter des prochaines saisons de pêche—(car je n'oserai plus maintenant adresser un nouvel appel à mes amis inconnus).

C'est alors que j'ai mieux compris l'espèce de protestation courtoise que m'avaient envoyée les armateurs de Paimpol dès le début de la souscription; ils s'étaient effrayés presque de voir l'argent arriver si vite aux veuves de la Petite-Jeanne, quand d'autres femmes du même pays, demeurant porte à porte avec elles, ayant eu le même malheur dans d'autres naufrages, allaient rester dans leur détresse profonde. Ils m'avaient prié instamment de demander aux donateurs la permission de verser ces fonds à la Société de Courcy—et j'avais été sur le point de le faire...

Mais voilà, si je l'avais fait, j'aurais arrêté net l'élan de charité qui se produisait d'une manière si spontanée. Nous sommes ainsi, tous: il faut des infortunes spéciales et mises d'une certaine façon sous nos yeux, pour nous ouvrir le cœur. Les sociétés de secours, organisées dans un but général, nous parlent bien moins, ne nous touchent presque pas. Donc, j'ai laissé courir, comme nous disons en marine.

A présent, et pour l'avenir, je suis tout dévoué à cette Société de Courcy, dont j'ignorais même l'existence il y a seulement deux mois; si je puis contribuer à la faire un peu connaître, j'en serai bien heureux.

Il s'est trouvé un homme de cœur—M. de Courcy[2]—qui s'est dévoué tout entier aux veuves et aux petits orphelins de la mer. En sept ans, il a réuni et placé environ huit cent mille francs comme fonds de secours pour les familles de tous les matelots naufragés de France. Il n'y a pas un village de pêcheurs où son nom ne soit connu et béni.

Les secours que la société envoie ont, sur ceux qui proviennent d'initiatives particulières, cette supériorité très grande d'être toujours égaux pour des infortunes égales, de n'exciter aucun sentiment de jalousie entre les familles que le malheur a frappées.

Mais ces secours sont malheureusement bien inférieurs à ceux que j'ai été assez heureux pour apporter aujourd'hui à Paimpol: ils sont très insuffisants parfois—car l'action de la société s'étend sans distinction sur toutes nos côtes, depuis la Méditerranée jusqu'à la Manche, et ils sont nombreux, hélas! les marins qui disparaissent tous les ans. Il faudrait encore à M. de Courcy beaucoup de legs, beaucoup de dons, et je voudrais savoir parler de son œuvre excellente avec des mots assez touchants pour lui en attirer quelques-uns.

*
* *

Grâce aux renseignements recueillis avec tant de soin par M. le commissaire de la marine, nous avons pu calculer les parts, d'une façon assez équitable, en tenant compte des sommes déjà données par M. de Courcy et en tenant compte surtout de la quantité d'enfants dans chaque famille (y compris les bébés attendus, qui étaient nombreux).

J'ai cru devoir secourir aussi les parents âgés, qui avaient perdu leur soutien dans la personne d'un fils.

*
* *

Sur l'état que nous avions préparé, celles qui savaient un peu écrire émargeaient en face de leur nom. Pour les autres qui ne savaient pas (les plus nombreuses), les maires présents signaient comme témoins.

*
* *

A Pors-Even et à Ploubazlanec, où je suis allé le soir, après la distribution terminée, pour voir des amis pêcheurs qui habitent par là-bas, j'ai reçu bien des poignées de main, des remerciements, des bénédictions. Je voudrais pouvoir envoyer aux souscripteurs un peu de tout cela, qui était si franc, si rude et si bon.

*
* *

Le lendemain mardi, je repartais tranquillement de ce pays, dans le coupé de la diligence de Saint-Brieuc, pensant que c'était fini.

Vers deux heures, nous devions traverser Plouëzec—la commune la plus frappée—celle des marins de la Petite-Jeanne.

D'abord, je regardai de loin ce village, ses maisons de granit, ses arbres, sa chapelle et sa flèche grise,—songeant à tout ce qu'il y avait eu là de deuil et de misère.

En approchant davantage, je m'étonnai de voir beaucoup de monde stationnant sur la route: des rassemblements comme pour une foire, mais c'étaient des gens silencieux qui ne bougeaient pas; des femmes surtout et des enfants.

—Je pense que c'est pour vous... Ils vous attendent, me dit un ami Islandais, qui voyageait à côté de moi dans cette voiture.

C'était pour moi en effet; je le compris bientôt. On avait su l'heure à laquelle je passerais et on voulait me voir.

Quand le courrier se fut arrêté devant le bureau de la poste, le maire s'avança, élevant à deux mains une petite fille de six à sept ans qui avait affaire à moi,—une très belle petite fille avec de grands yeux noirs et des cheveux qui semblaient être en soie jaune paille. Elle avait à m'offrir un beau bouquet et à me dire ce compliment (dans lequel elle s'embrouilla un peu, ce qui la fit pleurer): «Je vous remercie, parce que vous avez empêché les petits enfants de Plouëzec d'avoir faim.»

Ils étaient tous alignés des deux côtés de la route, ces «petits enfants de Plouëzec»; et au premier rang après eux, je reconnaissais les veuves d'hier, qui avaient les yeux pleins de larmes en me regardant. Derrière elles, à peu près tout le monde du village et quelques étrangers aussi,—baigneurs, sans doute, ou touristes.

Ce n'était pas une foule bruyante, une ovation avec des cris; c'était beaucoup mieux et plus que cela; c'étaient quelques groupes, composés surtout de pauvres gens, émus, recueillis, immobiles, qui me regardaient sans rien dire.

Le courrier se remit en marche et je saluai de la tête tout le long de la rue, en m'efforçant de conserver ma figure ordinaire,—car un homme est très ridicule quand il pleure...

*
* *

J'ai déjà remercié, au nom de ces veuves et de ces orphelins, les souscripteurs qui ont répondu à mon appel. J'ai à les remercier aussi pour moi-même, à cause de ce moment d'émotion très douce que je leur dois.