II
Dimanche 21 octobre.
Le froid, les ténèbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au soir s'évanouit dans le matin qui se lève. Le soleil rayonne, chauffe comme un soleil d'été. Autour de nous cette magnificence chinoise, un peu bouleversée, s'éclaire d'une lumière d'Orient.
Et c'est amusant d'aller à la découverte, dans le palais presque caché, qui se dissimule en un lieu bas, derrière des murs, sous des arbres, qui n'a l'air de rien quand on arrive, et qui, avec ses dépendances, est presque grand comme une ville.
Il est composé de longues galeries, vitrées sur toutes leurs faces, et dont les boisures légères, les vérandas, les colonnettes sont peintes extérieurement d'un vert bronze semé de nénufars roses.
On sent qu'il a été construit pour les fantaisies d'une femme; on dirait même que la vieille Impératrice galante y a laissé, avec ses bibelots, un peu de sa grâce surannée et encore charmeuse.
Elles se coupent à angle droit, les galeries, formant entre elles des cours, des espèces de petits cloîtres. Elles sont remplies, comme des garde-meubles, d'objets d'art entassés, que l'on peut aussi bien regarder du dehors, car tout ce palais est transparent; d'un bout à l'autre, on voit au travers. Et il n'y a rien pour défendre ces glaces, même la nuit; le lieu était entouré de tant de remparts, semblait si inviolable, qu'on n'avait songé à prendre aucune précaution.
Au dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en des arceaux de bois précieux, qui les traversent de proche en proche; ils sont faits de poutres énormes, mais tellement sculptées, fouillées, ajourées, qu'on dirait des dentelles, ou plutôt des charmilles de feuillages noirs se succédant en perspective comme aux allées des vieux parcs.
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L'aile que nous habitons devait être l'aile d'honneur. Plus on s'en éloigne, en allant vers le bois où le palais finit, plus la décoration se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de mandarins, d'intendants, de jardiniers, de domestiques,—tout cela abandonné à la hâte et plein d'objets inconnus, d'ustensiles de culte ou de ménage, de chapeaux de cérémonie, de livrées de cour.
Vient ensuite un jardin clos, où l'on entre par une porte en marbre surchargée de sculptures, et où l'on trouve des petits bassins, de prétentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en faïence contenant des plantes mortes de sécheresse ou de gelée. Il y a aussi plus loin des jardins fruitiers, où l'on cultivait des kakis, des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes—des gourdes surtout, car c'est ici un emblème de bonheur, et l'Impératrice avait coutume d'en offrir une de ses blanches mains, en échange de présents magnifiques, à tous les grands dignitaires qui venaient lui faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l'élevage des vers à soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines potagères,—chaque espèce de semence gardée dans une jarre de porcelaine avec dragons impériaux qui serait une pièce de musée.
Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se perdre dans la brousse, sous les arbres effeuillés du bois où les corbeaux et les pies se promènent aujourd'hui par bandes, au beau soleil d'automne. Il semble que l'Impératrice en quittant la régence—et on sait par quelle manoeuvre d'audace elle parvint si vite à la reprendre—ait eu le caprice de s'organiser ici une façon de campagne, en plein Pékin, au centre même de l'immense fourmilière humaine.
Le plus imprévu, dans cet ensemble, c'est une église gothique avec ses deux clochers de granit, un presbytère et une école,—toutes choses bâties jadis par les missionnaires dans des proportions très vastes. Pour créer ce palais, on s'était vu obligé de reculer la limite de la «Ville impériale» et d'englober le petit territoire chrétien; aussi l'Impératrice avait-elle échangé cela aux Pères lazaristes contre un emplacement plus large et une plus belle église, édifiée ailleurs à ses frais—(contre ce nouveau Peï-Tang où les missionnaires et quelques milliers de convertis ont enduré, cet été, les horreurs d'un siège de quatre mois). Et, en femme d'ordre, Sa Majesté avait utilisé ensuite cette église et ses dépendances pour y remiser, dans d'innombrables caisses, ses réserves de toute sorte. Or, on n'imagine pas, sans l'avoir vu, ce qu'il peut y avoir d'étrangetés, de saugrenuités et de merveilles dans les réserves de bibelots d'une impératrice de Chine!
Les Japonais les premiers ont fourragé là dedans; ensuite sont venus les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cédé la place. A présent, c'est par toute l'église un indescriptible désarroi; les caisses ouvertes ou éventrées; leur contenu précieux déversé dehors, en monceaux de débris, en ruissellements de cassons, en cascades d'émail, d'ivoire et de porcelaine.
Du reste, dans les longues galeries vitrées du palais, la déroute est pareille. Et mon camarade, chargé de débrouiller ce chaos et de dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu'un méchant Génie avait enfermé dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux des bois, en le condamnant à les trier par espèces: ensemble celles des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des bouvreuils… Cependant, il s'est déjà mis à l'étonnante besogne, et des équipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de l'infanterie de marine, par quelques chasseurs d'Afrique, ont commencé le déblayage.
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A cinq cents mètres d'ici, sur l'autre rive du Lac des Lotus, en rebroussant mon chemin d'hier soir, on trouve un second palais de l'Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire, pendant ces quelques jours, mon cabinet de travail, au milieu du recueillement et du silence,—et je vais en prendre possession ce matin.
Cela s'appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du Pont de Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour les fées,—et l'unique porte basse en est gardée nuit et jour par des soldats d'infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l'ouvrir pour aucun visiteur.
Quand on l'a franchie, cette porte de citadelle, et que les factionnaires l'ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste esplanade d'une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les miradors, les kiosques aperçus d'en bas, plus un jardin aux arbres centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande pagode étincelante d'émail et d'or.
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De partout ici, l'on a vue plongeante sur les palais et sur le parc. D'un côté, c'est le déploiement du Lac des Lotus. De l'autre, c'est la «Ville violette» aperçue un peu comme à vol d'oiseau, c'est la suite presque infinie des hautes toitures impériales: tout un monde, ces toitures-là, un monde d'émail jaune luisant au soleil, un monde de cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons ou en arrêt sur les tuiles…
A l'ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis à ma fantaisie.
Au centre de l'esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus éclater, est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de céans—une déesse blanche qui était un peu le palladium de l'empire chinois, une déesse d'albâtre en robe d'or brodée de pierreries—médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et de ses fleurs.
Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts: un admirable trône d'ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des coussins en lourde soie impériale, jaune d'or, brochée de nuages.
De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au bord même de l'esplanade, sur la crête du rempart d'enceinte, dominant le Lac des Lotus et le Pont de Marbre, avec vue sur l'ensemble de ce paysage factice—composé jadis à coups de lingots d'or et de vies humaines pour les yeux las des empereurs.
A peine est-il plus grand qu'une cabine de navire; mais, sous son toit de faïence, il est vitré de tous côtés; j'y recevrai donc jusqu'au soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui, paraît-il, ne se voile presque jamais. J'y fais apporter, de la salle sombre, une table, deux chaises d'ébène avec leurs soieries jaunes,—et, l'installation ainsi terminée, je redescends vers le Pont de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, où m'attend pour déjeuner le capitaine C…, qui est en ce moment mon camarade de rêve chinois.
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Et j'arrive à temps là pour voir, avant leur destruction par la flamme, les singulières trouvailles qu'on y a faites ce matin: les décors, les emblèmes et les accessoires du théâtre impérial. Toutes choses légères, encombrantes, destinées sans doute à ne servir qu'un ou deux soirs, et ensuite oubliées depuis un temps indéterminé dans une salle jamais ouverte, qu'il s'agit maintenant de vider, d'assainir pour y loger nos blessés et nos malades. Ce théâtre évidemment devait jouer surtout des féeries mythologiques, se passant aux enfers, ou chez les dieux, dans des nuages: ce qu'il y a là de monstres, de chimères, de bêtes, de diables, en carton ou en papier, montés sur des carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqué avec un supérieur génie de l'horrible, avec une imagination qui recule les limites extrêmes du cauchemar!…
Les rats, l'humidité, les termites y ont fait d'ailleurs des dégâts irrémédiables, aussi est-il décidé qu'elles périront par le feu, ces figures qui servirent à amuser ou à troubler la rêverie du jeune empereur débauché, somnolent et débile…
Il faut voir alors l'empressement de nos soldats à charrier tout cela dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures, voici pêle-mêle, au milieu d'une cour, les bêtes d'apocalypse, les éléphants grands comme nature, qui ont des écailles et des cornes, et qui ne pèsent pour ainsi dire pas, qu'un seul homme promène et fait courir. Et ils les brisent à coups de botte, nos chasseurs d'Afrique; ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les réduisent à rien, puis, finalement, allument la gaie flambée, qui les consume en un clin d'oeil.
Les braves soldats ont en outre travaillé toute la matinée à recoller du papier de riz sur les châssis de notre palais, où le vent bientôt n'entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il s'opère par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont disposés tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, dès que tombera la nuit glacée. Pour le moment, le soleil splendide nous suffit; tous ces vitrages, dans la galerie où brillent les soies, les émaux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis toujours dans de la vaisselle d'empereur, nous prenons cette fois notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d'été.
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Mais ce ciel de Pékin a des variations excessives et soudaines, dont rien ne peut donner l'idée chez nous, dans nos climats si réguliers. Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cèdres de la «Ville jaune», le soleil a brusquement disparu derrière des nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige; le vent de Mongolie recommence de souffler comme hier, âpre et glacial, et c'est l'hiver du Nord, succédant sans transition à quelques heures d'un temps radieux du Midi.
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J'ai rendez-vous par là, dans le bois, avec les membres de la légation de France, pour pénétrer avec eux dans cette sépulcrale «Ville violette», qui est le centre, le coeur et le mystère de la Chine, le véritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle énorme et sardanapalesque, auprès de quoi tous ces petits palais modernes, que nous habitons, en pleine «Ville impériale», ne semblent être que jouets d'enfant.
Même depuis la déroute, n'entre pas qui veut dans la «Ville violette» aux grandes toitures d'émail jaune. Derrière les doubles remparts, des mandarins, des eunuques habitent encore ce lieu d'oppression et de magnificence; on dit qu'il y est resté aussi des femmes, des princesses cachées, des trésors. Et les deux portes en sont défendues par des consignes sévères, celle du Nord sous la garde des Japonais, et celle du Sud sous la garde des Américains.
C'est par la première de ces deux entrées que nous sommes autorisés à passer aujourd'hui, et nous trouvons là un groupe de petits soldats du Japon, qui nous sourient pour la bienvenue; mais la porte farouche, sombrement rouge avec des ferrures dorées représentant des têtes de monstre, est fermée en dedans et résiste à leurs efforts. Comme l'usure des siècles en a disjoint les battants énormes, on aperçoit, en regardant par les fentes, des madriers arcboutés derrière pour empêcher d'ouvrir,—et des personnages, accourus de l'intérieur au fracas des coups de crosse, répondent avec des voix flûtées qu'ils n'ont pas d'ordres.
Alors nous menaçons d'incendier cette porte, d'escalader, de tirer des coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne ferons pas, bien entendu, mais qui épouvantent les eunuques et les mettent en fuite.
Plus personne même pour nous répondre. Que devenir? On gèle au pied de cette sinistre muraille, dans l'humidité des fossés d'enceinte pleins de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours.
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Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d'envoyer le plus râblé des leurs—qui part à toutes jambes—faire le tour par l'autre porte (quatre kilomètres environ). Et en attendant, ils allument pour nous par terre un feu de branches de cèdre et de boiseries peintes, où nous venons à tour de rôle chauffer nos mains dans une fumée épaisse; nous amusant aussi à ramasser, de-ci de-là, aux alentours, les vieilles flèches empennées que jadis les princes ou les empereurs lançaient du haut des remparts.
Nous avons patienté là une heure, quand enfin du bruit et des cris se font entendre derrière la porte silencieuse: c'est notre envoyé qui est dans la place et bouscule à coups de poing les eunuques qu'il a pris à revers.
Tout aussitôt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et s'ouvrent devant nous les deux battants terribles.