II

Dimanche 21 avril.

Ma facile mission terminée, je n'avais plus qu'à reprendre le chemin du Redoutable.

Mais le général a eu la bonté, hier soir, de m'offrir de rester auprès de lui quelques jours encore. Il me propose d'aller visiter les tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, qui sont dans un bois sacré, à une cinquantaine de lieues au sud-ouest de Pékin; tombeaux que l'on n'avait jamais vus avant cette guerre et qu'on ne verra sans doute jamais après. Pour cela, il faut écrire là-bas à l'avance, avertir les mandarins, avertir surtout les commandants des postes français échelonnés sur la route, et c'est presque une petite expédition à organiser; j'ai donc demandé dix jours à l'amiral, qui a bien voulu me les accorder par dépêche, et me voici encore l'hôte de ce palais pour bien plus longtemps que je ne l'aurais cru.

Ce matin dimanche, je vais assister à la grand'messe des Chinois, dans la cathédrale en réparation de monseigneur Favier.

J'entre par le côté gauche de la nef,—qui est le côté des hommes, tandis que toute la partie droite est réservée aux femmes.

L'église, quand j'arrive, est déjà bondée de Chinois et de Chinoises agenouillés, à tout touche, et fredonnant ensemble à mi-voix une sorte de mélopée ininterrompue, comme le bourdonnement d'une ruche immense. On sent fortement le parfum du musc, dont toutes les robes de coton ou de soie sont imprégnées, et aussi une intolérable odeur de race jaune qui ne se peut définir. Devant moi, jusqu'au fond de l'église, des hommes à genoux, tête baissée; des dos par centaines, sur lesquels pendent les longues queues. Du côté des femmes, ce sont des soies vives, une violente bigarrure de couleurs; des chignons lisses et noirs comme de l'ébène vernie, piqués de fleurs et d'épingles d'or.—Et tout ce monde chante, presque à bouche fermée, comme en rêve. Le recueillement est visible, et il est touchant, malgré l'extrême drôlerie des personnages; vraiment ces gens-là prient, et semblent le faire avec humilité, avec ferveur.

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Maintenant, voici le spectacle pour lequel j'avoue que j'étais venu: la sortie de la messe,—une occasion unique de voir quelques-unes des belles dames de Pékin, car elles ne se montrent point dans les rues, où ne circulent que les femmes de basses classes.

Et elles étaient bien là deux ou trois cents élégantes, qui commencent de sortir l'une après l'autre avec lenteur, sur leurs pieds trop petits et leurs chaussures trop hautes. Oh! les étranges minois fardés et les étranges atours, émergeant à la file par la porte étroite. Ces coupes de pantalons, ces coupes de tuniques, ces recherches de formes et de couleurs, tout cela doit être millénaire comme la Chine,—et combien c'est loin de nous! on dirait des poupées d'un autre âge, d'un autre monde, échappées des vieux paravents ou des vieilles potiches, pour prendre réalité et vie sous ce beau soleil d'un matin d'avril. Il y a des dames chinoises aux orteils déformés, aux invraisemblables petits souliers pointus; pointus aussi, leurs catogans tout empesés et tout raides, qui se relèvent sur leurs nuques comme des queues d'oiseau. Il y a des dames tartares, de cette aristocratie spéciale qu'on appelle «les huit bannières»; elles ont les pieds naturels, celles-ci, mais leurs mules brodées posent sur des talons plus hauts que des échasses, leur chevelure est étendue, dévidée comme un écheveau de soie noire, sur une longue planchette qu'elles placent en travers, derrière leur tête, et qui leur fait deux cornes horizontales, avec une fleur artificielle à chaque bout.

Peintes à la façon des têtes de cire chez les coiffeurs, bien blanches avec un petit rond bien rose au milieu de chaque joue, on sent qu'elles s'arrangent ainsi par étiquette, par convenance, sans viser le moins du monde à l'illusion.

Elles causent, elles rient discrètement; elles mènent par la main des bébés adorables, qui ont été sages à la messe comme des petits chats en porcelaine, et qu'elles ont coiffés, attifés avec un art tout à fait comique. Beaucoup sont jolies, très jolies même; presque toutes ont l'air réservé, l'air décent, l'air comme il faut.

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Et cette sortie a lieu tranquillement, avec des apparences de paix et de joie, dans la pleine sécurité de ces entours, qui furent, il y a si peu de temps, un lieu de massacre et d'horreur. Les portes des enclos sont grandes ouvertes et une avenue toute neuve, bordée de jeunes arbres, est tracée au travers de ces ruines, qui furent récemment un charnier de cadavres. Quantité de charrettes chinoises, aux belles housses de soie ou de coton bleu, sont là qui attendent, sur leurs roues pesantes ornées de cuivre, et toutes les poupées, avec mille cérémonies, y prennent place, s'en vont comme on s'en va d'une fête… Une fois de plus, les chrétiens de la Chine ont gain de cause et ils triomphent librement—jusqu'à la tuerie prochaine.

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A deux heures aujourd'hui, suivant la coutume des dimanches, la musique de l'infanterie de marine se met à jouer dans la cour du quartier général,—dans la cour de ce palais du Nord, que j'avais connue remplie de débris étranges et magnifiques, sous le vent glacé d'automne, et qui est à présent si bien déblayée, si bien ratissée, avec un commencement de verdure d'avril aux branches de ses petits arbres.

Il est plutôt triste, ce semblant de dimanche français. Le sentiment de l'exil, que l'on ne perd jamais ici, est avivé plutôt par cette pauvre musique presque sans auditeurs, où ne viennent point de femmes parées ni de bébés joyeux, mais seulement deux ou trois groupes de soldats flâneurs, et quelques malades ou blessés de notre hôpital, aux jeunes figures pâlies, l'un traînant la jambe, l'autre s'appuyant sur une béquille.

Et toutefois on se sent aussi un peu chez nous par instants, autour de cette musique-là; ce va-et-vient de zouaves, de troupiers d'infanterie de marine et de bonnes Soeurs arrive à figurer comme un petit coin de France. Et puis, au-dessus des galeries vitrées, qui encadrent de leurs colonnettes et de leur exotisme cette cour du quartier, monte la flèche gothique de l'église proche, avec un grand drapeau tricolore qui flotte au sommet, bien haut dans le ciel bleu, dominant tout, et protégeant notre petite patrie ici improvisée, au milieu de ce repaire des empereurs de Chine.

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Quel changement dans ce palais du Nord, depuis mon passage de l'automne dernier!

En dehors de la partie réservée au général et à ses officiers, toutes les galeries, toutes les dépendances sont devenues des salles d'hôpital pour nos soldats; cela convenait d'ailleurs merveilleusement à un tel usage, ces corps de logis séparés les uns des autres par des cours et élevés sur de hautes assises en granit. Il y a là maintenant près de deux cents lits pour nos pauvres malades, qui y sont installés à ravir, ayant de l'air et de la lumière à discrétion, grâce à tous les vitrages de ces fantaisistes palais. Et les braves Soeurs en cornette blanche trottent menu de côté et d'autre, colportant les potions, les linges bien propres—et les bons sourires.

Le petit parloir de la supérieure—une vieille fille au fin visage desséché qui vient de recevoir la croix devant le front de nos troupes rangées, pour avoir été constamment admirable pendant le siège—son petit parloir badigeonné à la chaux est tout à fait typique et charmant, avec ses six chaises chinoises, sa table chinoise, ses deux aquarelles chinoises de fleurs et de fruits pondues aux murs (toutes choses choisies parmi ce qu'il y avait de plus modeste et de plus discret dans les réserves sardanapalesques de l'Impératrice); et la grande Vierge de plâtre qui y trône à la place d'honneur est entre deux potiches remplies de lilas blanc.

Les lilas blancs! Il y en a de magnifiques touffes fleuries, dans tous les jardins murés de ce palais; eux seuls indiquent joyeusement ici l'avril, le vrai renouveau sous ce déjà brûlant soleil,—et c'est, comme on pense, une aubaine pour les bonnes Soeurs, qui en font de véritables bosquets à leurs Vierges et à leurs saintes, sur leurs petites chapelles naïves.

Tous ces logis de mandarins ou de jardiniers, qui s'en vont là-bas jusque sous les arbres, je les avais connus en plein désarroi, encombrés de dépouilles étranges, d'immondices inquiétantes, et empestant le cadavre: à présent je les retrouve bien nets, bien blanchis à la chaux, n'ayant plus rien de funèbre; les religieuses y ont passé, établissant ici une buanderie, là une cuisine où l'on fait de la bonne soupe pour les convalescents, ailleurs une lingerie où des piles de draps et de chemises pour les malades sentent bon la lessive et sont bien en ordre sur des étagères garnies de papier immaculé…

Du reste, je suis comme le plus simple de nos matelots ou de nos soldats: très enclin à me laisser réconforter et charmer rien que par la vue d'une cornette de bonne Soeur. C'est sans doute une lacune regrettable de mon imagination, mais je vibrerais certainement moins devant le chignon d'une infirmière laïque…

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Hors de notre quartier général, le dimanche, en ces temps inouïs pour Pékin, est marqué par la quantité de soldats de toutes armes qui circulent dans les rues.

On a partagé la ville en zones, confiées chacune à l'un des peuples envahisseurs, et on ne voisine guère d'une zone à l'autre; les officiers quelquefois, les soldats presque jamais. Par exception, les Allemands viennent un peu chez nous, et nous chez eux,—puisque l'un des résultats les plus indéniables de cette guerre aura été d'établir une sympathie entre les hommes des deux armées; mais là se bornent les relations internationales de nos troupes.

La partie de Pékin dévolue à la France, et qui a plusieurs kilomètres de tour, est celle que les Boxers pendant le siège avaient le plus détruite, celle qui renfermait le plus de ruines et de solitudes, mais celle aussi où la vie et la confiance ont le plus tôt reparu. Nos soldats sont ceux qui fusionnent le plus gentiment avec les Chinois, les Chinoises, même les bébés chinois. Dans tout ce monde-là, ils se sont fait des amis, et cela se voit de suite à la façon dont on vient à eux familièrement, au lieu de les fuir.

Dans ce Pékin français, la moindre maisonnette à présent a planté sur ses murs un petit pavillon tricolore comme sauvegarde. Beaucoup de gens ont même collé sur leur porte un placard de papier blanc, dû à l'obligeance de quelqu'un de nos troupiers, et sur lequel on lit en grosses lettres d'écriture enfantine: «Nous sommes des Chinois protégés français», ou bien: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens.»

Et le moindre bébé en robe, ou tout nu coiffé d'un ruban et d'une queue, a appris à nous faire en souriant le salut militaire quand nous passons.

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Au coucher du soleil, les soldats rentrent, les casernes se ferment.
Silence et obscurité partout.

Nuit particulièrement noire aujourd'hui. Vers dix heures, je sors du quartier avec un de mes camarades de l'armée de terre. Une lanterne à la main, nous nous en allons dans le dédale sombre, hélés d'abord çà et là par des sentinelles, puis ne rencontrant plus personne que des chiens effarés, et traversant des ruines, des cloaques, d'ignobles ruelles qui sentent la mort.

Une maison d'aspect très louche est le terme de notre course… Les veilleurs de la porte, qui étaient aux aguets, nous annoncent par un long cri sinistre, et nous nous enfonçons dans une série de détours et de couloirs obscurs. Plusieurs petites chambres, basses de plafond, trop encloses, étouffantes, qu'éclairent de vagues lampes fumeuses; elles ne sont meublées que d'un divan et d'un fauteuil; l'air irrespirable y est saturé d'opium et de musc. Et le patron, la patronne ont bien l'embonpoint et la bonhomie patriarcale qui cadrent avec une telle demeure.

Je prie cependant que l'on ne s'y trompe pas: c'est ici une maison de chant (une des plus vieilles institutions chinoises, tendant à disparaître), et on n'y vient que pour entendre de la musique, dans des nuages de fumée endormeuse.

Avec hésitation, nous prenons place dans une des chambres étroites, sur un matelas rouge, sur des coussins rouges, dont les broderies représentent naturellement des bêtes horribles. La propreté est douteuse et l'excès des senteurs nous gêne. Aux murs tendus de papier, des aquarelles représentent des sages béatifiés parmi des nuées. Dans un coin, une vieille pendule allemande, qui doit habiter Pékin depuis au moins cent ans, bat son tic tac au timbre grêle. On dirait que, dès l'arrivée, notre esprit s'enténèbre au milieu de tant de lourds rêves d'opium qui ont dû éclore sur ce divan, puis rester captifs sous les solives de l'écrasant plafond noir.—Et c'est ici un lieu de fête élégante pour Chinois, un lieu réservé où, avant la guerre, aucun Européen, à prix d'or, n'aurait pu être admis.

Repoussant les longues pipes empoisonnées que l'on nous offre, nous allumons des cigarettes turques, et la musique commence.

C'est d'abord un guitariste qui se présente, un guitariste merveilleux comme il ne s'en trouve qu'à Grenade ou à Séville. Il fait pleurer sur ses cordes des chants d'une tristesse infinie.

Après, pour nous amuser, il imite, toujours sur sa même guitare, le bruit d'un régiment français qui passe: les tambours en sourdine et notre «Marche des zouaves» qui semble sonnée par des clairons dans le lointain.

Paraissent enfin trois petites bonnes femmes, pâlottes et grasses, qui vont nous faire entendre des trios plaintifs, avec des vocalises en mineur dont la tristesse convient aux rêves de la fumée noire. Mais, avant de chanter, l'une des trois, qui est l'étoile, une bizarre petite créature très parée, avec une tiare comme une déesse, en fleurs en papier de riz, s'avance vers moi sur la pointe de ses pieds martyrisés, me tend la main à l'européenne, disant en français, d'un accent un peu créole et non sans une certaine aisance distinguée:

—Bonsoir, colonel!…

Et c'était bien la dernière des choses que j'attendais! Vraiment, l'occupation de Pékin par nos troupes françaises aura été féconde en résultats imprévus…

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Lundi 22 avril.

Mon voyage aux tombeaux des Empereurs tarde à s'organiser. Les réponses arrivées au quartier général disent que le pays est moins sûr depuis quelques jours, des bandes de Boxers ayant reparu dans la province, et on attend de nouveaux renseignements pour me laisser partir.

Et je suis allé revoir, à l'ardent soleil printanier d'aujourd'hui, l'horreur des cimetières chrétiens violés par les Chinois.

Le bouleversement y est demeuré pareil, c'est toujours le même chaos de marbres funéraires, d'emblèmes mutilés, de stèles renversées. Les quelques débris humains que les Boxers n'avaient pas eu le loisir de broyer avant leur déroute traînent aux mêmes places; aucune main pieuse n'a osé les ensevelir à nouveau, car, suivant les idées chinoises, ce serait accepter l'injure subie que de les remettre en terre: jusqu'au jour des réparations complètes, ils doivent rester là pour crier vengeance. Rien n'est changé dans ce lieu d'abomination, sauf qu'il ne gèle plus, sauf que le soleil brûle, et que, çà et là, sur le sol poudreux, fleurissent des pissenlits jaunes ou des giroflées violettes.

Quant aux grands puits béants que l'on avait comblés avec des cadavres de torturés, le temps a commencé d'y faire son oeuvre: les martyrs se sont desséchés; le vent a jeté sur eux de la terre et de la poussière; ils ne forment plus qu'un même et compact amas grisâtre, duquel cependant s'élèvent encore des mains, des pieds, des crânes.

Mais, dans l'un de ces puits, sur cette sorte de croûte humaine qui monte à un mètre environ du sol, gît le cadavre d'un pauvre bébé chinois, vêtu d'une petite chemise déchirée et emmailloté d'un morceau de laine rouge;—un cadavre tout frais et peut-être à peine raidi. C'est une petite fille sans doute, car pour les filles seulement, les Chinois ont de ces dédains atroces; nos bonnes Soeurs, le long des chemins, en ramassent ainsi tous les jours,—qu'on a jetées sur des tas de fumier et qui respirent encore. Celle-ci, probablement, a été lancée avant d'être morte,—soit qu'elle fût malade, mal venue, ou de trop dans la famille. Elle gît sur le ventre, les bras en croix, terminés par des menottes de poupée. Le nez, d'où le sang a jailli, est collé sur les débris affreux; un duvet de jeune moineau couvre sa nuque où se promènent les mouches.

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Pauvre petite créature, dans son lambeau de laine rouge, avec ses menottes étendues! Pauvre petit visage caché que personne ne retournera jamais, pour le regarder encore, avant la décomposition dernière!…