IX

Il est presque nuit close, quand je rentre au logis. Les grands brasiers de chaque soir sont allumés déjà dans les fours souterrains, et une douce chaleur commence de monter du sol, à travers l'épaisseur des tapis jaune d'or. On a maintenant des impressions de chez soi, de bien-être et de confortable dans ce palais qui nous avait fait le premier jour un accueil mortel.

Je dîne comme d'habitude à la petite table d'ébène un peu perdue dans la longue galerie aux fonds obscurs, en compagnie de mon camarade le capitaine C…, qui a découvert dans la journée de nouveaux bibelots merveilleux et les a fait momentanément placer ici pour en jouir au moins un soir.

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C'est d'abord un nouveau trône, d'un style que nous ne connaissions pas; des écrans de taille colossale, qui posent sur des socles d'ébène et représentent des oiseaux étincelants livrant bataille à des singes, parmi des fleurs de rêve; des girandoles qui dormaient depuis le XVIIIe siècle dans leurs caisses capitonnées de soie jaune, et qui maintenant descendent de nos arceaux ajourés, retombent en pluie de perles et d'émail au-dessus de nos têtes,—et tant d'autres indescriptibles choses, ajoutées depuis aujourd'hui à la profusion de nos richesses d'art lointain.

Mais c'est la dernière fois que nous jouissons de notre galerie dans son intégrité et sa profondeur; demain il va falloir d'abord renvoyer et étiqueter parmi les réserves la plupart de ces objets qui amusaient nos yeux, et puis tout en réservant un salon convenable pour le général, qui doit hiverner ici, faire couper, en plusieurs places, cette aile de palais par des cloisons légères, y préparer des logements et des bureaux pour l'état-major.—Et ce sera la besogne du capitaine C…, qui est ici improvisé architecte et intendant suprême, tandis que je reste, moi, l'hôte de passage, ayant voix consultative seulement.

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Donc, ce soir, c'est le dernier tableau et l'apogée de notre petite fantasmagorie impériale, aussi allons-nous prolonger la veillée plus que de coutume. Et, ayant eu pour une fois l'enfantillage de revêtir les somptueuses robes asiatiques, nous nous étendons sur des coussins dorés, appelant à notre aide l'opium, très favorable aux imaginations un peu lasses et blasées, ainsi que les nôtres ont malheureusement commencé d'être… Hélas! combien notre solitude dans ce palais nous eût semblé magique, sans le secours d'aucun avatar, quelques années plus tôt!…

C'est un opium exquis, il va sans dire, dont la fumée, tournant en petites spirales rapides, a tout de suite fait d'alourdir l'air en l'embaumant. Par degrés, il nous apportera l'extase chinoise, l'oubli, l'allègement, l'impondérabilité, la jeunesse.

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Absolu silence au dehors, car le poste des soldats—d'ailleurs endormis—est fort loin de nous; absolu silence, cours désertes où il gèle, et nuit noire. La galerie, dont les extrémités se perdent dans l'imprécision obscure, devient de plus en plus tiède; la chaleur des fours souterrains s'y appesantit, entre ces parois de vitres et de papier collé qui seraient si frêles pour nous garantir des surprises de l'extérieur, mais qui font les salles si hermétiquement closes et propices à l'intoxication par les parfums.

Étendus très mollement sur des épaisseurs soyeuses, nous regardons fuir le plafond, l'enfilade des arceaux de bois précieux sculptés en dentelles, d'où retombent les lanternes ruisselantes de perles. Des chimères d'or brillent discrètement çà et là sur des soies jaunes et vertes aux replis lourds. Les hauts paravents, les hauts écrans de cloisonné, de laque ou d'ébène, qui sont le grand luxe de la Chine, font partout des recoins, des cachettes de luxe et de mystère, peuplés de potiches, de bronzes, de monstres aux yeux de jade qui observent en louchant…

Absolu silence. Mais, dans le lointain, par intervalles, quelqu'un de ces coups de feu qui ne manquent jamais de ponctuer ici la torpeur nocturne, ou bien un cri d'alarme, un cri de détresse: escarmouches entre postes européens et rôdeurs chinois; sentinelles, effarées par les cadavres et par la nuit, qui tirent peut-être sur des ombres.

Aux premiers plans qu'éclaire notre lampe, les seules choses très lumineuses, dont le dessin et les couleurs se gravent, comme par obsession, dans nos yeux maintenant immobilisés, sont quatre brûle-parfums géants, de forme hiératique, en cloisonné adorablement bleu, qui posent sur des éléphants d'or. Ils se détachent, précis, en avant de panneaux en laque noire, semés d'une envolée de longues ailes blanches, traversés d'une fuite éperdue de grands oiseaux dont chaque plume est faite d'une nacre différente. Sans doute notre lampe faiblit, car, en dehors de ces choses proches, la magnificence du lieu ne se voit presque plus, s'indique plutôt à notre souvenir—par la silhouette rare de quelque vase de cinq cents ans, par le reflet de quelque inimitable soierie, ou l'éclat d'un émail…

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Très tard la fumée de l'opium nous tient en éveil, dans un état lucide et confus à la fois. Et nous n'avions jamais à ce point compris l'art chinois; c'est vraiment ce soir, dirait-on, qu'il nous est révélé. D'abord, nous en ignorions, comme tout le monde, la grandeur presque terrible, avant d'avoir connu cette «Ville impériale», avant d'avoir aperçu le palais muré des Fils du Ciel; et, à cette heure nocturne, dans la galerie surchauffée, au milieu de la fumée odorante épandue en nuage, l'impression qui nous reste des grands temples sombres, des grandes toitures d'émail jaune couronnant l'énormité titanesque des terrasses de marbre, s'exalte jusqu'à de l'admiration subjuguée, jusqu'à du respect et de l'effroi…

Et puis, même dans les mille détails des broderies, des ciselures, dont la profusion ici nous entoure, combien cet art est habile et juste, qui, pour rendre la grâce des fleurs, en exagère ainsi les poses languissantes ou superbes, le coloris violent ou délicieusement pâle, et qui, pour attester la férocité des êtres quels qu'ils soient, voire des moindres papillons ou libellules, leur fait à tous des griffes, des cornes, des rictus affreux et de gros yeux louches!… Elles ont raison, les broderies de nos coussins: c'est cela, les roses, les lotus, les chrysanthèmes! Et, quant aux insectes, scarabées, mouches ou phalènes, ils sont bien tels que ces horribles petites bêtes peintes en reliefs d'or sur nos éventails de cour…

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Dans un anéantissement physique très particulier, qui laisse se libérer l'esprit (à Bénarès, peut-être dirait-on: se dégager le corps astral), tout nous paraît facile, amusant, dans ce palais, et ailleurs dans le monde entier. Nous nous félicitons d'être venus habiter la «Ville jaune» à un instant unique de l'histoire de la Chine, à un instant où tout est ouvert et où nous sommes encore presque seuls, libres dans nos fantaisies et nos curiosités. La vie nous semble avoir des lendemains remplis de circonstances intéressantes, et même nouvelles. En causant, nous trouvons des suites de mots, des formules, des images rendant enfin l'inexprimable, l'en-dessous des choses, ce qui n'avait jamais pu être dit. Les désespérances, les grandes angoisses que l'on traînait partout comme le boulet des bagnes, sont incontestablement atténuées.

Quant aux petits ennuis de la minute présente, aux petits agacements, ils n'existent plus… Par exemple, à travers les glaces de la galerie, quand nous apercevons, dans le lointain du palais de verre, un pâle fanal de mauvais aloi qui se promène, nous disons, sans que cela nous agite aucunement:

—Tiens! encore les voleurs! Ils doivent pourtant nous voir. Demain il faudra songer à refaire une battue!

Et nous jugeons indifférent, confortable même, que des vitres seules séparent nos coussins, nos soies impériales, du froid, de l'horreur,—des entours où les cadavres, à cette heure tardive, se recouvrent de gelée blanche, dans les ruines.