VIII

Vendredi 19 octobre.

Je m'éveille transi de froid humide, par terre, dans mon logis de pauvre où l'eau ruisselle des murs et où le poêle fume.

Et je m'en vais d'abord m'acquitter d'une commission dont j'ai été chargé par l'amiral pour le commandant en chef de nos troupes de terre, le général Voyron, qui habite une maisonnette du voisinage…

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Dans le partage de la mystérieuse «Ville jaune», qui a été fait entre les chefs des troupes alliées, un palais de l'Impératrice est échu à notre général. Il s'y installera pour l'hiver, non loin du palais que doit occuper l'un de nos alliés, le feld-maréchal de Waldersee, et il veut bien m'y offrir l'hospitalité. Lui-même repart aujourd'hui pour Tien-Tsin; donc, pendant une semaine ou deux que durera son voyage, j'habiterai là-bas seul avec son aide de camp,—un de mes anciens camarades,—qui sera chargé de faire accommoder pour les besoins du service militaire cette résidence de conte de fées.

Combien cela me changera de mes murs de plâtre et de mon poêle à charbon!

Toutefois mon exode vers la «Ville jaune» n'aura lieu que demain matin, car mon ami l'aide de camp m'exprime le très gentil désir d'arriver avant moi dans notre palais quelque peu saccagé, et de m'y préparer la place.

Alors, n'ayant plus rien à faire pour le service aujourd'hui, j'accepte l'offre de l'un des membres de la légation de France, d'aller visiter avec lui le temple du Ciel. La neige est d'ailleurs finie; l'âpre vent de Nord qui souffle toujours a chassé les nuages, et le soleil resplendit dans un ciel très pâlement bleu.

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D'après le plan de Pékin, c'est à cinq à six kilomètres d'ici, ce temple du Ciel, le plus immense de tous les temples. Et cela se trouve, paraît-il, au centre d'un parc d'arbres séculaires, muni de doubles murs. Avant ces jours de désastre[1], le lieu était impénétrable; les empereurs seuls y venaient une fois l'an s'enfermer pendant une semaine pour un solennel sacrifice, longuement précédé de purifications et de rites préparatoires.

[Note 1: Le parc même était interdit aux «barbares d'Occident», depuis qu'un touriste européen, homme de toutes les élégances, s'était faufilé dans le temple pour faire des ordures sur l'autel.]

Il faut, pour aller là, sortir d'abord de toutes ces ruines et de ces cendres; sortir même de la «Ville tartare» où nous sommes, franchir ses terribles murs, ses gigantesques portes, et pénétrer dans la «Ville chinoise».

Ce sont deux immenses quadrilatères juxtaposés, ces deux villes murées dont l'ensemble forme Pékin, et l'une, la Tartare, contient en son milieu, dans une autre enceinte de forteresse, cette «Ville jaune» où j'irai demain habiter.

Au sortir des remparts de séparation, lorsque la «Ville chinoise» se découvre à nous dans l'encadrement colossal d'une porte, c'est la surprise d'une grande artère encore vivante et pompeuse comme aux anciens jours, à travers ce Pékin qui jusque-là nous semblait une nécropole; c'est l'inattendu des dorures, des couleurs, des mille formes de monstres tout à coup érigées dans le ciel, et c'est la soudaine agression des bruits, des musiques et des voix.—Mais combien cette vie, cette agitation, toute cette pompe chinoise sont pour nous choses inimaginables et indéchiffrables!… Entre ce monde et le nôtre, quels abîmes de dissemblances!…

La grande artère s'en va devant nous, large et droite: une chaussée de trois ou quatre kilomètres de long, conduisant là-bas à une autre porte monumentale, qui apparaît tout au loin, surmontée de son donjon à toit cornu, et ouverte dans la muraille noire confinant aux solitudes du dehors. Les maisons sans étage qui, des deux côtés, s'alignent longuement ont l'air faites en dentelles d'or; du haut en bas brillent les boiseries ajourées de leurs façades; elles portent des couronnements en fines sculptures, qui sont tout reluisants d'or et d'où s'élancent, comme chez nous les gargouilles, des rangées de dragons d'or. Plus haut que ces maisonnettes frêles, montent des stèles noires couvertes de lettres d'or, s'élancent de longues perches laquées noir et or, pour soutenir en l'air des emblèmes férocement étranges, qui ont des cornes, des griffes, des visages de monstres.

A travers un nuage de poussière et dans un poudroiement de soleil, on voit, jusqu'au fond des lointains, miroiter les dorures, grimacer les dragons et les chimères. Et, par-dessus tout cela, enjambant l'avenue, passent dans le ciel des arcs de triomphe étonnamment légers, qui sont des choses presque aériennes, en bois découpé, supportées comme par des mâts de navire,—et qui répètent encore sur le bleu pâle du vide l'obsédante étrangeté des formes hostiles, la menace des cornes, des griffes, le contournement des fantastiques bêtes.

La poussière, l'éternelle et souveraine poussière, confond les objets, les gens, la foule d'où s'échappe un bruit d'imprécations, de gongs et de clochettes, dans un même effacement d'image estompée.

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Sur la chaussée large, où l'on piétine comme en pleine cendre, c'est un grouillement embrumé de cavaliers et de caravanes. Les monstrueux chameaux de Mongolie, tout laineux et roux, attachés en interminables files, lents et solennels, coulent incessants comme les eaux des fleuves, entretenant par leur marche la couche poudreuse dont toute cette ville est étouffée.—Ils s'en vont qui sait où, jusqu'au fond des déserts thibétains ou mongols, emportant, de la même allure infatigable et inconsciente, des milliers de ballots de marchandises, agissant à la façon des canaux et des rivières, qui charrient à travers des espaces immenses les chalands et les jonques.—Si pesante est la poussière soulevée par leurs pas qu'elle peut à peine monter; les jambes de ces innombrables chameaux en cortège, comme la base des maisons, comme les robes des passants, tout cela est sans contours, vague et noyé autant que dans l'épaisse fumée d'une forge, ou dans les flocons d'une ouate sombre; mais les dos des grandes bêtes et leurs figures poilues émergent de ce flou qui est vers le sol, se dessinent presque nettement. Et l'or des façades, terni par en bas, commence d'étinceler très clair à la hauteur des extravagantes corniches.

On dirait une ville de fantasmagorie, n'ayant pas d'assise réelle, mais posant sur une nuée,—une lourde nuée où se meuvent, inoffensifs, des espèces de moutons géants, au col élargi par des toisons rousses.

Au-dessus de l'invraisemblable poussière, rayonne une clarté blanche et dure, resplendit cette froide et pénétrante lumière de Chine, qui détaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'éloigne du sol et de la foule se précise par degrés, prend peu à peu en l'air une netteté absolue. On perçoit les moindres petits monstres, au faîte de ces arcs de triomphe, si haut perchés sur leurs jambes minces, sur leurs béquilles, sur leurs échasses qui semblent se perdre en dessous, se diffuser, s'évaporer dans le grouillement et dans le nuage. On distingue les moindres ciselures au sommet des stèles, au sommet des hampes noir et or qui montent piquer le ciel de leurs pointes; et même on compterait toutes les dents, les langues fourchues, les yeux louches de ces centaines de chimères d'or qui jaillissent du couronnement des toits.

Pékin, ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et cornu, Pékin, les jours de sécheresse, de vent et de soleil, fait illusion encore, retrouve un peu de sa splendeur, dans cette poussière éternelle de ses steppes et de ses ruines, dans ce voile qui masque alors le délabrement de ses rues et la pouillerie de ses foules.

Cependant, sous ces ors qui continuent de briller, tout est bien vieux et décrépit. De plus, dans ces quartiers, on s'est constamment battu, entre Chinois, durant le siège des légations, les Boxers détruisant les logis de ceux qu'ils suspectaient de sympathie pour les «barbares», et il y a partout des décombres, des ruines.

La grande avenue que nous suivons depuis une demi-heure aboutit maintenant à un pont courbé en marbre blanc, encore superbe, jeté sur une sorte de canal fétide où des détritus humains macèrent avec des ordures,—et ici les maisons finissent; la rive d'en face n'est plus qu'un steppe lugubre.

C'était le Pont des Mendiants,—hôtes dangereux qui, avant la prise de Pékin, se tenaient en double rangée menaçante le long des balustres à têtes de monstres, et rançonnaient les passants; ils formaient une corporation hardie, ayant un roi, et quelquefois pillant à main armée. Cependant leur place est libre aujourd'hui; depuis tant de batailles et de massacres, la truanderie a émigré.

Tout de suite après ce pont, commence une plaine grise, d'environ deux kilomètres, qui s'étend, vide et désolée, jusqu'au grand rempart là-bas, là-bas, où Pékin finit. Et la chaussée, avec son flot de caravanes tranquilles, à travers cette solitude, continue tout droit jusqu'à la porte du dehors, qui semble toujours presque aussi lointaine sous son grand donjon noir. Pourquoi ce désert enclavé dans la ville? Il ne porte même pas trace d'anciennes constructions; il doit avoir été toujours ainsi. Et on n'y voit personne non plus; quelques chiens errants, quelques guenilles, quelques ossements qui traînent, et c'est tout.

A droite et à gauche, très loin dans ce steppe, des murailles d'un rouge sombre, adossées aux remparts de Pékin, paraissent enfermer de grands bois de cèdres. L'enclos de droite est celui du temple de l'Agriculture, et à gauche c'est ce temple du Ciel où nous voulons nous rendre; donc, nous nous engageons dans les grisailles de ces terrains tristes, quittant les foules et la poussière.

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Il a plus de six kilomètres de tour, l'enclos du temple du Ciel; il est une des choses les plus vastes de cette ville, où tout a été conçu avec cette grandeur des vieux temps, qui aujourd'hui nous écrase. La porte, jadis infranchissable, ne se ferme plus, et nous entrons dans un bois d'arbres séculaires, cèdres, thuyas et saules, sous lesquels de longues avenues ombreuses sont tracées. Mais ce lieu, tant habitué au respect et au silence, est profané aujourd'hui par la cavalerie des «barbares». Quelques milliers d'Indiens, levés et expédiés contre la Chine par l'Angleterre, sont là campés, leurs chevaux piétinant toutes choses; les pelouses, les mousses s'emplissent de fumier et de fientes. Et, d'une terrasse de marbre où l'on brûlait autrefois de l'encens pour les dieux, montent les tourbillons d'une fumée infecte, les Anglais ayant élu cette place pour y incinérer leur bétail mort de la peste bovine et y fabriquer du noir animal.

Comme pour tous les bois sacrés, il y a double enceinte. Et des temples secondaires, disséminés sous les cèdres, précèdent le grand temple central.

N'étant jamais venus, nous nous dirigeons au jugé vers quelque chose qui doit être cela: plus haut que tout, dominant la cime des arbres, une lointaine rotonde au toit d'émail bleu, surmontée d'une sphère d'or qui luit au soleil.

En effet, c'est bien le sanctuaire même, cette rotonde à laquelle nous finissons par arriver. Les abords en sont silencieux: plus de chevaux ni de cavaliers barbares. Elle pose sur une haute esplanade en marbre blanc où l'on accède par des séries de marches et par un «sentier impérial», réservé aux Fils du Ciel qui ne doivent point monter d'escaliers. Un «sentier impérial» c'est un plan incliné, généralement d'un même bloc, un énorme monolithe de marbre, couché en pente douce et sur lequel se déroule le dragon à cinq griffes, sculpté en bas-relief;—les écailles de la grande bête héraldique, ses anneaux, ses ongles, servant à soutenir les pas de l'Empereur, à empêcher que ses pieds chaussés de soie ne glissent sur le sentier étrange réservé à Lui seul et que pas un Chinois n'oserait toucher.

Nous montons en profanateurs par le «sentier impérial», frottant de nos gros souliers en cuir les fines écailles blanches de ce dragon.

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Du haut de la terrasse solitaire, mélancoliquement et éternellement blanche de l'inaltérable blancheur du marbre, on voit, par-dessus les arbres du bois, l'immense Pékin se déployer dans sa poussière, que le soleil commence à dorer comme il dore les petits nuages du soir.

La porte du temple est ouverte, gardée par un cavalier indien aux longs yeux de sphinx, qui salue et nous laisse entrer,—aussi dépaysé que nous-mêmes, celui-là, dans ces ambiances extra-chinoises et sacrées.

Le temple circulaire est tout éclatant de rouge et d'or, sous son toit d'émail bleu; c'est un temple neuf, bâti en remplacement du très ancien qui brûla il y a quelque dix ans. Mais l'autel est vide, tout est vide; des pillards sont passés par là; il ne reste que le marbre des pavés, la belle laque des plafonds et des murs; les hautes colonnes de laque rouge, rangées en cercle, tout uniment fuselées, avec des enroulements de fleurs d'or.

Sur l'esplanade alentour, l'herbe, les broussailles poussent, çà et là, entre les dalles sculptées, attestant la vieillesse extrême des marbres, malgré tout ce blanc immaculé où tombe un soleil si morne et si clair. C'est un lieu dominateur, jadis édifié à grands frais pour les contemplations des souverains, et nous nous y attardons à regarder, comme des Fils du Ciel.

Il y a d'abord, dans nos environs proches, les cimes des thuyas et des cèdres, le grand bois qui nous enveloppe de tranquillité et de silence. Et puis, vers le Nord, une ville sans fin, mais qui est nuageuse, qui paraît presque inexistante; on la devine plus qu'on ne la voit, elle se dissimule comme sous des envolées de cendre, ou sous de la brume, ou sous des voiles de gaze, on ne sait trop; on croirait plutôt un mirage de ville,—sans ces toitures monumentales de proportions exagérées, qui de distance en distance émergent du brouillard, bien nettes et bien réelles, le faîte étincelant d'émail: les palais et les pagodes. Derrière tout cela, très loin, la crête des montagnes de Mongolie, qui ce soir n'ont point de base, ressemble à une découpure de papier bleu et rose, dans l'air. Vers l'Ouest enfin, c'est le steppe gris par où nous sommes venus; la lente procession des caravanes le traverse en son milieu, y traçant dans le lointain comme une coulée brune, jamais interrompue, et on se dit que ce défilé sans trêve doit continuer pareil pendant des centaines de lieues, et qu'il en va de même, avec une lenteur identique, sur toutes les grandes voies de la Chine, jusqu'aux frontières si reculées.

Cela, c'est le moyen de communication séculaire et inchangeable entre ces hommes d'une autre espèce que nous, ayant des ténacités, des patiences supérieures, et pour lesquels la marche du temps, qui nous affole, n'existe pas; c'est la circulation artérielle de cet empire démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons jamais…