XII

Samedi 27 octobre.

J'ai voulu, avant de m'en aller, revoir la «Ville violette» les salles de trône et y entrer, non plus cette fois par les détours cachés et les poternes sournoises, mais par les avenues d'honneur et les grandes portes pendant des siècles fermées,—pour essayer d'imaginer un peu sous le délabrement d'aujourd'hui, ce que devait être, au temps passé, la splendeur des arrivées de souverains.

Aucune de nos capitales d'Occident n'a été conçue, tracée avec tant d'unité et d'audace, dans la pensée dominante d'exalter la magnificence des cortèges, surtout de préparer l'effet terrible d'une apparition d'empereur. Le trône, ici, c'était le centre de tout; cette ville, régulière comme une figure de géométrie, n'avait été créée, dirait-on, que pour enfermer, pour glorifier le trône de ce Fils du Ciel, maître de quatre cents millions d'âmes; pour en être le péristyle, pour y donner accès par des voies colossales, rappelant Thèbes ou Babylone. Et comme on comprend que ces ambassades chinoises, qui, au temps où florissait leur immense patrie, venaient chez nos rois ne fussent pas éblouies outre mesure à la vue de notre Paris d'alors, du Louvre ou de Versailles!…

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La porte Sud de Pékin, par où les cortèges arrivaient, est dans l'axe même de ce trône, jadis effroyable, auquel viennent aboutir en ligne droite, six kilomètres d'avenues de portiques et de monstres. Quand on a franchi par cette porte du Sud le rempart de la «Ville chinoise», passant d'abord entre les deux sanctuaires démesurés qui sont le «Temple de l'Agriculture» et le «Temple du Ciel», on suit pendant une demi-lieue la grande artère, bordée de maisons en dentelles d'or, qui mène à un second mur d'enceinte—celui de la «Ville tartare»,—plus haut et plus dominateur que le premier. Une porte plus énorme alors se présente, surmontée d'un donjon noir, et l'avenue se prolonge au delà, toujours aussi impeccablement magnifique et droite, jusqu'à une troisième porte dans un troisième rempart d'un rouge de sang—celui de la «Ville impériale».

Une fois entré dans la «Ville impériale», on est encore loin de ce trône, vers lequel on s'avance en ligne directe, de ce trône qui domine tout et que jadis on ne pouvait voir; mais, par l'aspect des entours, on est déjà comme prévenu de son approche; à partir d'ici, les monstres de marbre se multiplient, les lions de taille colossale, ricanant du haut de leur socle; il y a de droite et de gauche des obélisques de marbre, monolithes enroulés de dragons, au sommet de chacun desquels s'assied une bête héraldique toujours la même, sorte de maigre chacal aux oreilles longues, au rictus de mort, qui a l'air d'aboyer, de hurler d'effroi vers cette chose extraordinaire qui est en avant: le trône de l'Empereur. Les murailles se multiplient aussi, coupant la route, les murailles couleur de sang, épaisses de trente mètres, surmontées de toitures cornues et percées de triples portes de plus en plus inquiètes, basses, étroites, souricières. Les fossés de défense, au pied de ces murailles, ont des ponts de marbre blanc, qui sont triples comme les portes. Et par terre, maintenant, de larges et superbes dalles s'entrecroisent en biais, comme les planches d'un parquet.

Et puis, en pénétrant dans la «Ville impériale», cette même voie, déjà longue d'une lieue, est devenue tout à coup déserte, et s'en va, plus grandiosement large encore, entre de longs bâtiments réguliers et mornes: logis de gardes et de soldats. Plus de maisonnettes dorées, ni de petites boutiques, ni de foules; à partir de ce dernier rempart emprisonnant, la vie du peuple s'arrête, sous l'oppression du trône. Et, tout au bout de cette solitude, surveillée du haut des obélisques par les maigres bêtes de marbre, on aperçoit enfin le centre si défendu de Pékin, le repaire des Fils du Ciel.

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Cette dernière enceinte qui apparaît là-bas—celle de la «Ville violette», celle du palais—est, comme les précédentes, d'une couleur de sang qui a séché; elle est plantée de donjons de veille, dont les toits d'émail sombre se recourbent aux angles, se relèvent en pointes méchantes. Et ses triples portes, toujours dans l'axe même de la monstrueuse ville, sont trop petites, trop basses pour la hauteur de la muraille, trop profondes, angoissantes comme des trous de tunnel. Oh! la lourdeur, l'énormité de tout cela, et l'étrangeté du dessin de ces toitures, caractérisant si bien le génie du «Colosse jaune»!…

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Le délabrement des choses a dû commencer ici depuis des siècles; l'enduit rouge des remparts est tombé par places, ou s'est tacheté de noir; le marbre des obélisques féroces, le marbre des gros lions aux yeux louches n'a pu jaunir ainsi que sous les pluies d'innombrables saisons, et l'herbe verte, poussée partout entre les joints du granit, détaille comme d'une ligne de velours les dessins du dallage.

Ces triples portes, les dernières, qui furent autrefois les plus farouches du monde, confiées depuis la déroute à un détachement de soldats américains, peuvent s'ouvrir aujourd'hui à tel ou tel barbare comme moi, porteur d'une permission dûment signée.

Et on entre alors, après les tunnels, dans l'immense blancheur des marbres,—une blancheur, il est vrai, un peu passée au jaune d'ivoire et très tachée par la rouille des feuilles mortes, par la rouille des herbes d'automne, des broussailles sauvages qui ont envahi ce lieu délaissé. On est sur une place dallée de marbre, et on a devant soi, se dressant au fond comme un mur, une écrasante estrade de marbre, sur laquelle pose la salle même du trône, avec ses colonnes trapues d'un rouge sanglant et sa monumentale toiture de vieil émail. C'est comme un jardin funéraire, cette place blanche tant les broussailles ont jailli du sol entre les dalles soulevées, et on y entend crier, dans le silence, les pies et les corbeaux.

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Il y a par terre des rangées de blocs en bronze, tous pareils, sortes de cônes sur lesquels s'ébauchent des formes de bêtes; ils sont là seulement posés, parmi les herbes roussies et les branches effeuillées, on peut en changer l'arrangement comme on ferait d'un jeu de lourdes quilles,—et ils servaient, en leur temps, pour les entrées rituelles de cortèges; ils marquaient l'alignement des étendards et les places où devaient se prosterner de très magnifiques visiteurs, lorsque le Fils du Ciel daignait apparaître au fond, comme un dieu, tout en haut des terrasses de marbre, entouré de bannières, dans un de ces costumes dont les images enfermées au temple des Ancêtres nous ont transmis la splendeur surhumaine, tout cuirassé d'or, avec des têtes de monstres aux épaules et des ailes d'or à la coiffure.

On y monte, à ces terrasses qui supportent la salle du trône, par des rampes de proportions babyloniennes, et, ceci pour l'Empereur seul, par un «sentier impérial», c'est-à-dire par un plan incliné fait d'un même morceau de marbre, un de ces blocs intransportables que les hommes d'autrefois avaient le secret de remuer; le dragon à cinq griffes déroule ses anneaux sculptés du haut en bas de cette pierre, qui partage par le milieu, en deux travées pareilles, les larges escaliers blancs, et vient aboutir au pied du trône;—pas un Chinois n'oserait marcher sur ce «sentier» par où les empereurs descendaient, appuyant, pour ne pas glisser, les hautes semelles de leurs chaussures aux écailles de la bête héraldique.

Et ces rampes de marbre, obstinément blanches à travers les années, ont des centaines de balustres plantés partout, sur la tête desquels s'arrête la lumière, et qui, regardés de près, figurent des espèces de petits gnomes enlacés de reptiles.

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La salle qui est là-haut, ouverte aujourd'hui à tous les vents et à tous les oiseaux du ciel, a pour toiture le plus prodigieux amas de faïence jaune qui soit à Pékin et le plus hérissé de monstres, avec des ornements d'angle ayant forme de grandes ailes éployées. Au dedans, il va sans dire, c'est l'éclat, l'incendie des ors rouges, dont on est toujours obsédé dans les palais de la Chine. A la voûte, qui est d'un dessin inextricable, les dragons se tordent en tous sens, enchevêtrés, enlaçants; leurs griffes et leurs cornes apparaissent partout, mêlées à des nuages,—et il en est un qui se détache de l'amas, un qui semble prêt à tomber de ce ciel affreux, et tient dans sa gueule pendante une sphère d'or, juste au-dessus du trône. Le trône, en laque rouge et or, est dressé au centre de ce lieu de pénombre, en haut d'une estrade; deux larges écrans de plumes, emblèmes de la souveraineté, sont placés derrière, au bout de hampes, et tout le long des gradins qui y conduisent sont étagés des brûle-parfums, ainsi que dans les pagodes aux pieds des dieux.

Comme les avenues que je viens de suivre, comme les séries de ponts et comme les triples portes, ce trône est dans l'axe même de Pékin, dont il représentait l'âme; n'étaient toutes ces murailles, toutes ces enceintes, l'Empereur assis là, sur ce piédestal de marbre et de laque, aurait pu plonger son regard, jusqu'aux extrémités de la ville, jusqu'à la dernière percée de remparts donnant au dehors; les souverains tributaires qui lui venaient, les ambassades, les armées, dès leur entrée dans Pékin par la porte du Sud, étaient, pour ainsi dire, sous le feu de ses yeux invisibles…

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Par terre, un épais tapis impérial jaune d'or reproduit, en dessins qui s'effacent, la bataille des chimères, le cauchemar sculpté aux plafonds; c'est un tapis d'une seule pièce, un tapis immense, de laine si haute et si drue que les pas s'y assourdissent comme sur l'herbe d'une pelouse; mais il est tout déchiré, tout mangé aux vers, avec, par endroits, des tas de fiente grisâtre,—car les pies, les pigeons, les corbeaux ont ici des nids dans les ciselures de la voûte, et, dès que j'arrive, la sonorité lugubre de ce lieu s'emplit d'un bourdonnement de vols effarés, en haut, tout en haut, contre les poutres étincelantes et semi-obscures, parmi l'or des dragons et l'or des nuages.

Pour nous, barbares non initiés, l'incompréhensible de ce palais, c'est qu'il y a trois de ces salles, identiquement semblables, avec leur même trône, leur même tapis, leurs mêmes ornements aux mêmes places; elles se succèdent à la file, toujours dans l'axe absolu des quatre villes murées dont l'ensemble forme Pékin; elles se succèdent précédées des pareilles grandes cours de marbre, et construites sur les pareilles terrasses de marbre; on y monte par les pareils escaliers, les pareils sentiers impériaux. Et partout, même abandon, même envahissement par l'herbe et les broussailles, même délabrement de vieux cimetière, même silence sonore où l'on entend les corbeaux croasser.

Pourquoi trois? puisque forcément l'une doit masquer les deux autres, et puisqu'il faut, pour passer de la première à la seconde, ou de la seconde à la troisième, redescendre chaque fois au fond d'une vaste cour triste et sans vue, redescendre et puis remonter, entre les amoncellements des marbres couleur d'ivoire, superbes, mais si monotones et oppressifs!

Il doit y avoir à ce nombre trois quelque raison mystérieuse, et, sur nos imaginations déroutées, cette répétition produit un effet analogue à celui des trois sanctuaires pareils et des trois cours pareilles, dans le grand temple des Lamas…

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J'avais déjà vu les appartements particuliers du jeune Empereur. Ceux de l'Impératrice—car elle avait ses appartements ici, dans la «Ville violette», outre les palais frêles que sa fantaisie avait disséminés dans les parcs de la «Ville jaune»—ceux de l'Impératrice ont moins de mélancolie et surtout ne sont pas crépusculaires. Des salles et des salles, toutes pareilles, vitrées de grandes glaces et couronnées toujours d'une somptueuse toiture d'émail jaune; chacune a son perron de marbre, gardé par deux lions tout ruisselants d'or; et les jardinets qui les séparent sont encombrés d'ornements de bronze, grandes bêtes héraldiques, phénix élancés, ou monstres accroupis.

A l'intérieur, des soies jaunes, des fauteuils carrés, de cette forme qui est consacrée par les âges et immuable comme la Chine. Sur les bahuts, sur les tables, quantité d'objets précieux sont placés dans de petites guérites de verre, à cause de la poussière perpétuelle de Pékin,—et cela donne à ces choses la tristesse des momies, cela jette dans les appartements une froideur de musée. Beaucoup de bouquets artificiels, de chimériques fleurs aux nuances neutres, en ambre, en jade, en agate, en pierre de lune…

Le grand luxe inimitable de ces salles de palais, c'est toujours cette suite d'arceaux d'ébène, fouillés à jour, qui semblent d'épaisses charmilles de feuillages noirs. Dans quelles forêts lointaines ont poussé de tels ébéniers, permettant de créer d'un seul bloc chacune de ces charmilles mortuaires? Et au moyen de quels ciseaux et avec quelle patience a-t-on pu ainsi, en plein bois, jusqu'au coeur même de l'arbre, aller sculpter chaque tige et chaque feuille de ces bambous légers, ou chaque aiguille fine de ces cèdres,—et encore détailler là dedans des papillons et des oiseaux?

Derrière la chambre à coucher de l'Impératrice, une sorte d'oratoire sombre est rempli de divinités bouddhiques sur des autels. Il y reste encore une senteur exquise, laissée par la femme élégante et galante, par la vieille belle qu'était cette souveraine. Parmi ces dieux, un petit personnage de bois très ancien, tout fané, tout usé et dont l'or ne brille plus, porte au cou un collier de perles fines,—et devant lui une gerbe de fleurs se dessèche; dernières offrandes, me dit l'un des eunuques gardiens, faites par l'Impératrice, pendant la minute suprême avant sa fuite de la «Ville violette», à ce vieux petit bouddha qui était son fétiche favori.

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J'aurai traversé aujourd'hui ce repaire en sens inverse de mon pèlerinage du premier jour.

Et, pour sortir, je dois donc passer maintenant dans les quartiers où tout est muré et remuré, portes barricadées et gardées par de plus en plus horribles monstres… Les princesses cachées, les trésors, est-ce par ici?… Toujours la même couleur sanglante aux murailles, les mêmes faïences jaunes aux toitures, et, plus que jamais, les cornes, les griffes, les formes cruelles, les rires d'hyène, les dents dégainées, les yeux louches; les moindres choses, jusqu'aux verrous, jusqu'aux heurtoirs, affectant des traits de visage pour grimacer la haine et la mort.

Et tout s'en va de vétusté, les dalles par terre sont mangées d'usure, les bois de ces portes si verrouillées tombent en poussière. Il y a de vieilles cours d'ombre, abandonnées à des serviteurs centenaires en barbiche blanche qui y ont bâti des cabanes de pauvre et qui y vivent comme des reclus, s'occupant à élever des pies savantes ou à cultiver de maladives fleurs dans des potiches, devant le rictus éternel des bêtes de marbre et de bronze. Aucun préau de cloître, aucun couloir de maison cellulaire n'arriverait à la tristesse de ces petites cours trop encloses et trop sourdes, sur lesquelles, pendant des siècles, sans contrôle, pesa le caprice ombrageux des empereurs chinois. La sentence inexorable y semblerait à sa place: Ceux qui sont entrés doivent abandonner l'espérance; à mesure que l'on va, les passages se compliquent et se resserrent; on se dit qu'on ne s'en échappera plus, que les grosses serrures de tant de portes ne pourront plus s'ouvrir, ou bien que des parois vont se rapprocher jusqu'à vous étreindre…

Me voici pourtant presque dehors, sorti de l'enceinte intérieure, par des battants massifs qui vite se referment sur mes pas. Je suis pris maintenant entre le second et le premier rempart, l'un aussi farouche que l'autre; je suis dans le chemin de ronde qui fait le tour de cette ville, espèce de couloir d'angoisse, infiniment long, entre les deux murailles rouge sombre qui dans le lointain ont l'air de se rejoindre; il y traîne quelques débris humains, quelques loques ayant été des vêtements de soldats; on y voit aussi deux ou trois corbeaux sautiller, et il s'y promène un chien mangeur de cadavres.

Quand enfin tombent devant moi les madriers qui barricadent la porte extérieure—(la porte confiée aux Japonais),—je retrouve, comme au réveil d'un rêve étouffant, le parc de la «Ville jaune», l'espace libre, sous les grands cèdres…