IV

Lettre d'un Français de Constantinople.

Constantinople, 8 décembre 1912.

Le mardi 19 novembre, vers 8 heures du soir, cent cinquante comitadjis bulgares pénétrèrent soudainement dans la ville de Dedeagatch.

Jusqu'à minuit, ces comitadjis se livrèrent à un épouvantable massacre de Turcs ; ils pénétraient dans les maisons, pillant et tuant vieillards, femmes et enfants.

La complicité des chrétiens (orthodoxes) de la ville n'est pas douteuse : nous en avons vu plusieurs conduisant ces brigands et désignant les maisons et les personnes turques.

D'ailleurs toutes les habitations chrétiennes étaient marquées d'une croix blanche pour indiquer qu'elles devaient être épargnées.

Des Musulmans avaient cherché un abri dans une mosquée ; il n'y avait que des vieillards, des femmes et des enfants.

Les Bulgares les cernent ; de la porte entr'ouverte, un coup de revolver part ; aussitôt une vive fusillade est dirigée sur ces malheureux, des bombes sont lancées dans la mosquée, ce fut un véritable carnage.

Le lendemain, quand j'ai visité ce lieu de désastre, j'y ai vu plus de vingt-cinq cadavres.

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Les prêtres catholiques italiens, qui ont une école où est enseigné le français, avaient recueilli une trentaine de Turcs qui s'y étaient réfugiés. Ils furent dénoncés par des Grecs qui, comme orthodoxes, haïssent les écoles catholiques, dont la tolérance des Turcs avait jusqu'alors facilité le développement.

Les Bulgares s'y présentent et exigent la livraison des réfugiés : les Pères s'y refusent ; mais l'un des principaux Turcs, nommé Riza bey, commissaire du gouvernement ottoman auprès de la Compagnie Française des Chemins de fer, craignant que cette hospitalité ne soit la cause de grands malheurs, se rend spontanément à ces forcenés.

Ceux-ci l'emmènent et, à une cinquantaine de mètres de l'école italienne, je les ai vus s'arrêter, croiser la baïonnette et demander à Riza bey de leur remettre son argent et de leur indiquer sa propre maison.

Riza bey, que je connaissais, était un jeune homme instruit, d'une très bonne famille, et qui avait une femme et un enfant. La pensée du danger qu'allait courir sa famille lui inspira, je n'en doute pas, le refus d'obéir à la sommation de ces bandits, qui le transpercèrent de leurs baïonnettes. Le malheureux s'affaissa ; il était mort. L'un de ses assassins lui enleva ses souliers pour s'en servir, et son corps resta pendant cinq jours à la même place ; chaque jour, on lui enlevait un effet ; au dernier moment, il ne lui restait que sa chemise et son caleçon.

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Les comitadjis bulgares retournèrent alors auprès des Pères italiens et les menacèrent de les tuer s'ils ne leur montraient pas leur caisse. Force leur fut de s'exécuter : la caisse contenait cent livres turques, dont les bandits s'emparèrent.

A côté de ces Bulgares, il y eut les habitants de religion grecque qui envahirent les maisons turques, les mosquées, les locaux du gouvernement et emportèrent tout ce qui leur tombait sous la main, meubles, tapis, literie, etc…

… Ce pillage dura huit jours, c'est-à-dire jusqu'au moment où le drapeau français apparut à l'horizon ; c'était notre cuirassé Le Jurien-de-la-Gravière ; alors, comme par enchantement, les comitadjis disparurent et le calme revint. Les Grecs, dès l'entrée des troupes balkaniques, s'étaient montrés arrogants subitement vis-à-vis des étrangers, insultant le vice-consul d'Autriche, M. Bergoubillon, agent de la Compagnie du Lloyd, ne parlant de rien moins que de fermer tous les établissements européens : banques, etc., pour les remplacer par des grecs.

Mon devoir est de rendre hommage à l'évêque grec de Dedeagatch, qui employa, dans cette triste circonstance, son énergie et son autorité à protéger les Turcs contre le pillage de ses propres fidèles. Il réussit ainsi à sauver le caïmacam et de nombreux Turcs ; mais il fut peu écouté et menaça de quitter ses coreligionnaires et compatriotes aussitôt la fin des hostilités, « ne voulant plus rester, dit-il, à la tête d'une communauté aussi indigne ».

A l'arrivée du croiseur français, le courageux prélat tint à se rendre à bord pour saluer le commandant, qui, pour le remercier et le féliciter de son attitude, lui rendit les honneurs en tirant plusieurs coups de canon.

… L'armée bulgare, qui avait laissé la ville à la merci des comitadjis, rentra à Dedeagatch dès l'arrivée du croiseur français. Le commandant, voyant la ville désormais occupée par les réguliers, jugea inutile de débarquer des marins et mit le cap sur Cavalla.

A Cavalla, des horreurs pareilles à celles de Dedeagatch s'étaient commises. Cependant, les officiers français eurent le temps de descendre à terre à Dedeagatch et de se rendre compte des abominations commises ; ils prirent même quelques photographies.

L'armée bulgare était, à Dedeagatch, sous les ordres du général de division Gueneff.

Les Pères italiens se plaignirent à lui de la conduite odieuse à leur égard des comitadjis. Le général fit une enquête, constata les faits et retrouva même soixante-dix livres turques sur les cent qui leur avaient été volées.

« Mais, leur dit le général Gueneff, comme nous avons l'intention d'élever un monument en l'honneur des soldats bulgares morts pendant la guerre, je garde cet argent pour cette œuvre. »

Le même général Gueneff, ayant appris que l'évêque grec avait recueilli toutes les femmes turques dans l'école grecque, afin de les mettre à l'abri des mauvais traitements, réussit à décider ce prélat à les relâcher, pour loger ses soldats.

Les malheureuses durent retourner dans leurs maisons pillées et abandonnées et, dans la nuit, restées sans défense, elles furent violées par les soldats de ce général.

La deuxième nuit de leur arrivée, les mêmes soldats du général Gueneff pillèrent les magasins de M. Rodhe, vice-consul d'Allemagne et agent de la Compagnie de transports Schenker.

Les Bulgares ont placé des sentinelles devant chaque consulat, avec défense à qui que ce soit d'y pénétrer ; c'est ainsi que, malgré les protestations énergiques des consuls de France et d'Allemagne, les agents consulaires sont pour ainsi dire prisonniers, privés de tout contact avec leurs nationaux ou protégés et mis dans l'impossibilité de remplir leurs fonctions et leurs devoirs.

Devant l'hostilité de la population grecque indigène, beaucoup d'entre nous, Français, s'étaient concertés pour prendre des mesures communes de défense, en cas d'attaque. Heureusement, le Jurien-de-la-Gravière, avisé, put arriver à temps pour imposer respect et nous transmettre l'ordre de l'ambassadeur de rentrer à Constantinople.

Les Bulgares se sont également emparés du chemin de fer français, ont expulsé brutalement tout le personnel indigène et français, sans distinction, et l'ont remplacé par un personnel bulgare. Les autorités militaires refusèrent de délivrer aux agents français le moindre reçu ou pièce officielle de prise de possession du matériel.

Signé : X…

(Communiqué par M. J. Odelin, de l'Œuvre.)