V

28 décembre 1912.

Et quand même les Turcs auraient commis, pendant cette guerre, tous les méfaits que, malgré mille témoignages autorisés, on leur prête si obstinément, serait-ce à nous de les accabler avec tant de haine? Avons-nous oublié que la France est du nombre des nations qui, au début des hostilités, leur avaient solennellement garanti l'intégrité de leur territoire, et qui, en arrêtant ainsi par de fausses promesses leurs préparatifs militaires, ont trop contribué à leur désastre[4]? Comment ne pas s'indigner de ce déchaînement d'injures dans la presse française, qui leur fut jadis favorable et les eût encensés en cas de réussite? Tout au plus était-ce à attendre de certains journaux ultra-sectaires qui pour un peu exalteraient encore la Saint-Barthélemy ou les Dragonnades, et qui, par une misérable déformation de l'enseignement du Christ, admettent que l'on aille imposer la croix à coups de mitraille. — Ce qu'il y a d'incohérent du reste, et d'absurde, c'est qu'en Turquie ces mêmes catholiques romains n'ont pas de pires ennemis que les orthodoxes et s'entendent cent fois mieux avec les Turcs. Ils doivent bien rire, les popes de l'exarchat bulgare, rire dans leur barbe mal tenue, en voyant nos cléricaux chanter leur victoire! Mais ils ont la haine acharnée des papistes, ces gens-là, comment ne le sait-on pas en France? Il suffit d'ailleurs de relire un peu l'histoire contemporaine pour en trouver partout les preuves matérielles. En Terre Sainte, n'est-ce pas la police turque qui protège le clergé français contre les attaques à main armée des moines et du clergé orthodoxes? A-t-on oublié que, même de nos jours, en 1873, trois cents moines grecs armés en brigands vinrent envahir la sainte grotte de Bethléem, blesser les Franciscains qui y priaient, saccager et piller le sanctuaire, arracher jusqu'aux plaques de marbre qui couvraient la crèche? En 1899, dans cette même église, un fanatique grec tua le sacristain et tira à coups de revolver contre les religieux français qui passaient en procession. En 1901, au seuil du Saint-Sépulcre, des moines grecs attaquèrent avec préméditation les religieux franciscains et eurent le temps d'en blesser grièvement une quinzaine avant que la police turque fût venue à leur secours. Hier, en 1907, les Grecs de Constantinople n'ont-ils pas mené une abominable campagne contre nos Lazaristes qui dirigent à Galata le grand collège de Saint-Benoist… Et de tels exemples fourmillent, on en citerait à ne plus finir. Qu'on le sache bien, du jour où l'intolérante croix bulgare aura remplacé le croissant, tous nos religieux et nos religieuses n'auront plus qu'à fermer les milliers d'établissements d'éducation qu'ils dirigent si librement là-bas.

[4] On sait que, sur la foi de ces fallacieuses promesses, la Turquie avait consenti, peu avant la déclaration de la guerre, à congédier toute une classe de ses soldats ; ainsi surprise, elle se vit obligée d'envoyer au feu, pour les premiers jours si décisifs, de jeunes recrues que l'on n'avait pas eu le temps d'exercer, et des chrétiens, bulgares ou grecs, incorporés depuis la Constitution, qui, bien entendu, se battirent mal contre leurs frères.

Enfin, malgré tout, que certains outranciers du catholicisme se soient laissé prendre à ce mot de « croisade », lancé avec tant d'audacieuse adresse par Ferdinand de Cobourg, je le comprends encore ; mais les autres, qui sont insensibles à toute idée cultuelle et n'ont même pas l'excuse d'être aveuglés par le fanatisme, pourquoi insultent-ils, ceux-là aussi? Est-ce que la détresse des vaincus, est-ce que les cent mille cadavres qui jonchent encore la terre ne commandent pas au moins un peu de respect? Si les Turcs ont été coupables, ce n'est pas contre nous ; ne serait-il pas plus décent de faire au moins silence devant leur agonie? Comment ose-t-on, en présence du charnier d'Hademkeui, aller jusqu'à la raillerie, jusqu'à la basse et immonde caricature! De piètres barbouilleurs composent des images où l'on voit le Khalife et même le Prophète en de bouffonnes attitudes. Des écrivassiers (qui n'ont jamais mis le pied en Turquie, bien entendu) profitent de la lugubre actualité, pour expectorer des romans (de « grands romans historiques », s'il vous plaît) qui s'appellent les « Tigres du Bosphore », ou les « Monstres de Stamboul ». Dernièrement un petit télégraphiste parisien, au service de la Bulgarie, ayant intercepté les ondes hertziennes, qui allaient de Stamboul vers la malheureuse et héroïque Andrinople demander des nouvelles, répondit à la question par le mot de Cambronne, et il se trouva un reporter de grand journal pour déclarer cela « très énergique et très français »! — A quel degré de basse muflerie sommes-nous donc tombés…

Ils ne se figurent pas, ces insulteurs de vaincus, l'étonnement douloureux, la haute déception sur l'âme française qu'ils sèment en pays d'Islam. A ce sujet, deux lettres, parmi tant d'autres, m'ont paru caractéristiques, et j'en citerai des passages.

D'abord celle-ci, qui est signée : « Un groupe de jeunes filles musulmanes. »

« Comme nous sommes heureuses de voir qu'il y a dans cette Europe si réaliste et si perfide un cœur qui a pitié de nous!

»Après la crise terrible que nous venons de traverser, l'Orient se fermera encore plus à cette fameuse civilisation que l'on veut lui inoculer et que, jusqu'à ce moment, il désirait sans trop la connaître. Plus que jamais le Turc se replongera dans le passé, dans ce passé si doux et si beau où le rêve — mot qui n'a plus de signification chez vous — était toute sa vie…

»La plupart des grands diplomates prétendent que cette guerre ouvre une ère nouvelle. Oui, ceci est très vrai, l'année qui s'écoule a emporté toutes nos illusions sur les nations européennes et surtout sur la France qui nous était la plus chère. Rien ne reste de ce sentiment d'admiration que, dans notre puérilité, nous avions pour vos grands mots, vos grandes actions et vos grands principes. Vos mots sont vides, vos actes intéressés, et vos principes stériles, il suffit d'un coup de vent que souffle l'intérêt pour briser tout cela.

»Le mot « européen » signifiait jadis pour nous « supérieur ». Mais nous la jugeons actuellement, la supériorité de l'Europe : elle s'affirme à coups de canon et par des injustices. Vous qui nous connaissez si bien, dites-nous, est-ce que nous méritions un tel châtiment? »

La seconde lettre émane du grand chef des derviches, tourneurs et autres. — Je souris en songeant que, pour le public français documenté si à rebours sur les choses turques, un chef de derviches doit représenter une espèce de sorcier aux trois quarts sauvage, avec naturellement un croissant énorme planté au-dessus de la tête. Et c'est au contraire, sous un simple bonnet de feutre, un religieux calme et doux, d'une distinction exquise et d'une haute culture littéraire qui parle très purement notre langue, ainsi qu'on en pourra juger par ce textuel passage :

« La France s'était faite jusqu'ici la protectrice des vaincus ; c'était là pour nous, peuple de l'Orient, son plus beau titre de gloire ; en elle brillait cet idéal qui nous attirait tous ; voilà pourquoi nous étions si avides de nous initier à sa langue, à sa littérature, à sa civilisation. Aujourd'hui elle abandonne ses traditions généreuses. Les journaux semblent prendre à tâche de tourner l'opinion publique contre nous, et c'est à peine si quelques âmes plus directement averties s'indignent de tant d'injustice, etc.

»Signé : DERVICHE HADJI SELAHEDDIN. »

En effet, on nous aimait encore en Turquie, par une tradition ancestrale remontant à beaucoup d'années et toujours très solide. Le dicton, — qui n'est plus vrai aujourd'hui, hélas! — le vieux dicton : « La Méditerranée est un lac français » se justifiait encore dans cette seule partie du Levant. Malgré l'infiltration allemande, militaire et commerciale, ce qui venait de France, coutumes, langages, beaux-arts, avait gardé là-bas une sorte de charme supérieur qui ne se comparait à aucun autre. Le tort d'avoir commandé en Allemagne les nouvelles machines à tuer, nous ne saurions le reprocher qu'au gouvernement, et la nation n'en est pas responsable ; dans tous les cas, cela ne constituerait qu'un épisode, en désaccord avec quatre siècles de fidélité. Oui, jusqu'à la déception morale, si profonde, que nous venons de leur causer en les insultant, les Turcs nous aimaient, et nous voyaient toujours sur notre piédestal d'autrefois ; pour eux nous représentions encore la pensée noble et chaleureuse, l'essor vers l'idéal, la générosité, l'élégance. Et puis ils se figuraient que nous les aimions aussi, et c'est du côté de la France qu'ils s'étaient habitués à tourner leurs regards, aux heures néfastes, pour y trouver sinon du secours matériel, au moins de la sympathie et du réconfort. L'ironie, les injures ont glacé tout cela, portant un préjudice sans remède à notre influence séculaire en Orient.

Cependant qu'ils sachent bien, les pauvres vaincus, qu'il leur reste l'estime et l'affection des Français qui ont habité parmi eux, — et ceux-là seuls valent qu'on les écoute. Je reçois tant et tant de lettres qui viennent spontanément l'affirmer, cette estime, lettres de diplomates, de religieux, de négociants dont la vie s'est écoulée en Turquie ; tous m'écrivent : défendez, continuez de défendre ce peuple foncièrement loyal, tolérant et bon.

J'ai bien dit : tolérant, car le peuple turc n'a cessé de l'être depuis son entrée en Europe ; il pourrait sur ce point être cité en exemple à celui de France, qui persécutait si cruellement jadis au nom du catholicisme et qui aujourd'hui, au nom de la libre-pensée, persécute jusqu'aux humbles petites Sœurs amies des malades et des pauvres. Non seulement, au début des temps modernes, les Turcs ont recueilli tous les malheureux juifs chassés d'Espagne ; mais, dès leur arrivée d'Asie, n'ont-ils pas laissé la liberté religieuse à tous les vaincus? Lorsqu'ils ont massacré, dans la suite, lorsqu'ils ont terni leur histoire de ces taches lamentables, ce n'est pas à cause de la croix ; c'est par des sursauts d'une haine, trop justifiée hélas! contre ceux qui dans leur pays se réclament du Christ. La croix, mais les musulmans de Stamboul l'avaient arborée, cousue sur leur poitrine, aux premiers jours de la Constitution, pour mieux fraterniser avec leurs sujets chrétiens! Sous leur joug, les peuples de la Macédoine, hier encore, avaient leurs églises, leurs écoles, parlaient leur langue sans qu'on leur imposât même d'apprendre celle de la Turquie. L'empereur allemand n'en use pas ainsi avec les Alsaciens et les Polonais! Et tout cela sans doute eût pu durer sans oppression ni froissement, si les races soumises, — dont le désir d'affranchissement est du reste trop légitime et trop noble pour être discuté, — s'étaient montrées moins fanatiques et moins brutales. Mais les Macédoniens avaient leurs brigands et leurs bombes, les Bulgares avaient leurs « comitadjis » dont les atrocités ne se comptent plus. Quant aux paysans monténégrins, on ne connaît pas assez leur touchante coutume de couper le nez à leurs voisins musulmans, quand ils peuvent en attraper quelques-uns au cours de leurs continuelles escarmouches, et j'ai vu de mes yeux, près de cette turbulente frontière, quantité de pauvres Turcs dont le visage était ainsi chrétiennement mutilé…

Eh! oui, j'essaie bien de défendre l'Islam, comme on m'en prie de tant de côtés. Mais ma voix est couverte par les mille clameurs de tous ceux qui ne savent pas et qu'abusent les calomnies salariées, les absurdes légendes. C'est surtout par ignorance qu'ils insultent, par stupéfiante ignorance des choses de là-bas. Et puis ils confondent la nation avec son gouvernement, — qui n'est pas défendable, non plus que son administration et son intendance. Et ils vont même jusqu'à confondre les vrais Turcs avec ce ramassis d'aigrefins de toutes les races balkaniques ou levantines, qui se coiffent d'un fez pour venir vivre chez eux en parasites rongeurs, rongeurs jusqu'à l'os, et dont les déprédations ou l'usure, ruinant des villages entiers, excuseraient presque les pires vengeances des rudes et probes laboureurs d'Anatolie, à la fin révoltés…

Il est étrange aussi de voir qu'un côté pratique de la question d'Orient échappe à la masse de nos compatriotes, en ce moment prosternés devant les vainqueurs. Mais nous avons en Turquie deux milliards et demi de capitaux qui fructifient depuis des années, — fructifient plutôt trop, oserais-je dire ; — que deviendra cet argent de notre épargne, aux mains des envahisseurs?

Et puis surtout nous avons nos écoles, laïques ou confessionnelles, qui comportent en moyenne cent dix mille élèves parlant correctement notre langue. Quand la péninsule balkanique deviendra bulgare ou grecque, ce sera fermé, tout cela, fini ; en même temps disparaîtra l'enseignement du français dans toutes ces écoles musulmanes secondaires où il est obligatoire. Hélas! il y aura donc bientôt sur terre encore un pays de plus où s'éteindra peu à peu le cher langage de notre patrie!

VI
LES PALADINS

6 janvier 1913.

Une image de journal me tombe sous les yeux ; elle représente les quatre rois alliés, à cheval, « prêts à reprendre les hostilités ». Les voilà donc, ces quatre paladins, qui, derrière leurs armées, dans des ornières de boue sanglante et des ruisseaux rouges, s'avancent au nom du Christ!

En tête, il y a Ferdinand de Bulgarie, celui qui sut le plus bruyamment jouer de la croix, qui en joua comme d'une grosse caisse pour entraîner à sa suite le troupeau des sectaires ou des naïfs. Son profil de vautour est connu, et aussi l'éclair féroce de ses tout petits yeux de tapir, percés comme à la vrille sous les plis des peaux retombantes. On sait le passé de ce Cobourg, si plein de morgue dans la vie privée en même temps que si cruel, qui fit enfermer cinq ans, — cherchez pourquoi!… — sa belle-sœur, la malheureuse princesse Louise de Cobourg, et rendit martyre sa première femme, la princesse Maria-Luisa de Parme, dont le fantôme plaintif nous en apprendrait long, s'il était possible de l'évoquer ; hautain et cruel dans la vie privée, oui, mais peureux au début, sur son petit trône de fortune, s'en remettant à Stambouloff du soin de faire exécuter les gêneurs, passant même la frontière par prudence les jours d'exécution, jusqu'au moment où Stambouloff, devenu gêneur à son tour, fut assassiné à souhait par une main trop mystérieuse.

Derrière lui se dessine la figure aiguë et mauvaise de Pierre Karageorgévitch, qui monta sur le trône par l'horrible assassinat du roi Alexandre et de sa femme ; on sait en outre qu'il est père d'un précoce criminel, qui, tout enfant, exerça contre un domestique son instinct du meurtre.

Ensuite, vient le roitelet de Monténégro, qui, très pratique celui-là, eut l'ingénieuse idée d'organiser, au moment de la déclaration de guerre, un syndicat de baissiers à la Bourse, présidé par son fils, avec liquidation, il va sans dire, la veille même des premières hostilités. — Tel est ce pur trio des chevaliers de Jésus!

Et enfin, à peine visible au lointain de l'image, paraît le roi de Grèce, qui semble étonné et honteux de chevaucher en leur compagnie.

Le jour tout de même commence à se faire peu à peu sur cette croisade, à laquelle la croix n'a rien à voir, et sur les procédés des vainqueurs envers les vaincus. Malgré les dithyrambes de la presse salariée, malgré la censure rigoureuse coupant des passages entiers dans les rapports des correspondants de guerre, la vérité éclatera bientôt. Il se confirme que les atrocités et les tueries des alliés dépassent encore de beaucoup ce que j'indiquais dernièrement ; à Salonique en particulier, où il y eut trois jours de viols et de massacres, les témoins irréfutables sont légion. Les raffinements du genre ne manquèrent pas non plus ; et il est avéré que des prisonniers turcs, soldats ou officiers, furent renvoyés vivants, — mais sans nez, sans lèvres, sans paupières, le tout coupé avec des cisailles!…

Et je ne résiste pas à citer in extenso, malgré son exaltation, cette lettre d'un diplomate français, hautement respectable et digne de foi, qui est très documenté, ayant habité dix ans la Macédoine.

« Constantinople, le 25 décembre 1912.

»A Monsieur Pierre Loti.

»Les Turcs massacrent! Aujourd'hui, crions plutôt : les Turcs sont massacrés! Oui, ils sont massacrés ; leurs blessés sont horriblement mutilés ; leurs femmes sont violées, leurs quartiers sont incendiés et pillés. Par qui? par des bandes de ces soldats sauvages qui ont exercé depuis dix ans leur métier de massacreurs en Macédoine. Et ces horreurs, au nom de quel principe élevé sont-elles commises? au nom de la civilisation, de la justice et de la liberté. Et l'Europe tout entière, dont la bouche est farcie de ces grands mots, applaudit joyeusement ceux qui commettent tant d'abominations. Oh! dérision! Quelle honte!

»C'est au nom de la croix, s'écrie le roi Ferdinand. Mais de quelle croix parle-t-il? Ce n'est certes pas de la croix catholique dont il a fait abjurer à son fils la religion. Il ne peut pas non plus parler de la croix orthodoxe dont son peuple est séparé ; ce ne peut être qu'au nom de la croix bulgare exarchiste, au nom de cette croix qui a mis à feu et à sang toutes les villes et tous les villages habités par les autres races chrétiennes de la Turquie d'Europe, au nom de cette croix qui, demain, si le Turc est chassé en Asie, massacrera, pillera, tyrannisera les populations grecques, comme elle l'a fait en 1907.

»On parle volontiers des massacres des Turcs ordonnés par un seul homme, par Abdul-Hamid, mais on passe sous silence les massacres plus récents encore, organisés et exécutés en Macédoine et en Bulgarie même par l'élite de la population bulgare.

»Pour calomnier, le Bulgare trouve des appuis partout. Le Turc, par sa résignation et parce qu'il ne sait pas ou plutôt ne daigne pas se défendre, supporte en silence toutes ces ignominies.

»Vous faites appel à la pitié, vous demandez grâce pour les vaincus. Mais y a-t-il des sentiments de pitié en Europe? Y a-t-il encore de la noblesse, de la générosité? Quand on voit des gens qui du fond de leur bureau ne savent plus manier leur plume que pour insulter des vaincus, on a le droit de penser que c'est le règne de la lâcheté qui désormais domine notre Société. Où est la noble épée de France qui toujours sut se dresser pour protéger le faible? Est-ce en vain que nos soldats ont versé leur sang en Crimée? Leurs cendres, qui reposent au cimetière latin de Péra où, tous les ans, les Turcs se font un devoir de venir rendre hommage à nos braves, crient à leurs camarades de France : « Levez-vous! venez défendre nos restes que des barbares viendront fouler aux pieds sans respect. Venez protéger la cornette de nos sœurs, l'habit de nos religieux, l'œuvre de nos instituteurs, les usines de nos ingénieurs, les maisons de nos commerçants et de nos fonctionnaires. Venez protéger les catholiques que le nationalisme et le fanatisme des Bulgares menacent d'étouffer dans cette terre qui fut hospitalière aux Français depuis que le grand Sultan règne, sur cette terre où il est permis à des centaines de milliers d'hommes de chanter : « Domine salvam fac Galliarum Gentem. » (Protégez, Seigneur, la nation des Gaules.) Venez, accourez à l'appel de tant de Français! Que ne pouvons-nous ressusciter pour verser une deuxième fois notre sang pour la France d'Orient, qui est en partie notre œuvre! Que du moins le souvenir de nos cendres vous inspire! Et, s'il ne vous est pas permis de tirer votre épée pour défendre une noble cause et les intérêts de la France d'Orient, au nom de l'honneur, ne permettez pas qu'on insulte des vaincus! Des vaincus qui furent nos amis depuis cinq siècles! »

»Ces vaincus ont héroïquement succombé. Ils avaient non seulement les armées de quatre États à combattre, mais des ennemis plus terribles encore : la faim, le manque de munitions, le désordre dans tous les rouages de l'armée. Aucun soldat au monde, aucun, entendez-vous, n'aurait été capable de supporter tant d'affreuses misères. Les pillages, les massacres auxquels d'autres soldats n'auraient pas manqué de se livrer, dans des circonstances identiques, le soldat turc a pu les éviter généralement et parfois avec une sublime abnégation. Aujourd'hui l'erreur a triomphé, mais demain la vérité sera connue ; des voix s'élèvent déjà pour crier tout haut à l'injustice. Vous avez l'honneur d'avoir le premier protesté contre la veulerie d'une Europe à laquelle, j'espère, la France enfin éclairée refusera désormais de s'adjoindre. Vous avez raison de dire qu'il n'est pas un Français de sens et de cœur, ayant vécu parmi les Turcs, qui ne s'associe ardemment à l'hommage que vous leur rendez.

»XXX. »

*
* *

Pauvres Turcs! Les voici reniés même par les Juifs de Salonique ; après l'ère de liberté et de paix dont ces réfugiés d'Espagne viennent de jouir sous la domination des Osmanlis et après les atrocités que les « libérateurs » leur ont fait endurer, il s'en est trouvé un capable d'écrire, à prix d'or évidemment, dans je ne sais quelle petite feuille levantine, qu'il y aurait avantage et honneur pour eux tous à être enfin gouvernés par un peuple « vraiment civilisé »! Ce serait à mourir de rire, si ce n'était si bas et pitoyable. Je crois tout de même et j'espère que ce Juif-là doit être exceptionnel[5].

[5] Il était exceptionnel, en effet, ce triste juif salarié. Je constate à l'honneur de ses coreligionnaires que tous sont restés fidèles de cœur à la Turquie.

Pauvres Turcs! En ce moment où fonctionne la conférence de Londres, les attaques de la presse ont pris une petite forme narquoise, plus insultante encore. On s'amuse de leurs « moyens dilatoires » et on glorifie l'angélique patience des alliés. Moyens dilatoires! Mon Dieu, est-ce que tous les moyens ne sont pas bons, dans la détresse où les voilà tombés, par la fourberie des grandes nations chrétiennes!

Et il se trouve des journaux pour annoncer, sans la moindre indignation, que l'Europe, — cette Europe qui leur a menti de la façon la plus éhontée, cette Europe qui leur avait garanti le statu quo de leurs frontières, cette Europe qui, en vertu de ce même statu quo si fameux, leur eût interdit tout accroissement de territoire s'ils avaient été vainqueurs, — se verra obligée d'exercer sur eux une pression effective pour les décider à donner satisfaction aux JUSTES revendications de la Bulgarie, en cédant Andrinople! Justes, les revendications des Bulgares sur cette ville et cette province! C'est-à-dire qu'elles sont au contraire de la plus outrageante iniquité! « L'Europe, osent dire les alliés pour tenter d'excuser leur impudence, l'Europe doit nous savoir gré d'avoir fait halte, pour lui plaire, sur la route de Constantinople qui nous était ouverte après la bataille de Lule-Bourgas. » Mais pardon, sur cette même route, si facile, à les entendre, ils oublient qu'un léger obstacle subsistait pourtant : les lignes de Tchataldja, contre lesquelles leur effort est venu se briser, en trois journées consécutives de défaites sanglantes.

Justes, les prétentions des Bulgares sur Andrinople! Mais d'abord, la place ne s'est pas rendue ; elle résiste magnifiquement comme jadis notre Belfort. Et puis, quand même cette ville, qui se meurt de n'avoir plus de pain à manger, — et qui voit passer chaque jour, comme par moquerie, sous ses murs et sur son propre chemin de fer, les wagons pleins de vivres envoyés à l'ennemi, — quand même elle tomberait, épuisée par la faim, est-ce que, pour la laisser à la Turquie, les pressions les plus effectives ne devraient pas s'exercer au contraire sur la Bulgarie et sur l'ambition forcenée de son prince de hasard? Les Puissances, pour colorer leur complicité parjure dans les spoliations de l'empire ottoman, se sont appuyées sur le principe, très soutenable d'ailleurs, du groupement des nationalités et des races. Eh! bien, non seulement Andrinople est l'ancienne capitale sacrée des Turcs, pleine de leurs souvenirs historiques et des tombeaux de leurs grands morts, mais elle est aujourd'hui une ville essentiellement musulmane, où les Bulgares ne constituent qu'une infime minorité, et tout le vilayet alentour est peuplé de musulmans pour plus des deux tiers. — Il est vrai, cette population turque des campagnes à laquelle Ferdinand de Cobourg promet sans rire une « situation privilégiée » sous sa domination future, ne sera plus bientôt qu'un charnier de cadavres, au train dont marchent les incendies et les massacres[6]. — Mais enfin, de quel droit en sacrifier les vaillants débris? Quelle étiquette humanitaire trouvera-t-on bien, pour faire passer ce vol d'une province, d'une province que la justice et le bon sens rattachent à la Turquie? Comment ne pas bondir de dégoût devant ces pressions effectives à exercer sur la Porte! Puisse au moins la France s'écœurer devant une telle besogne et refuser d'y prendre part! Puisse une telle tache être épargnée à notre histoire nationale, qui jusqu'ici n'en avait jamais connu de pareille!

[6] Les massacres, malgré l'armistice, à l'heure où j'écris, continuent encore dans le vilayet d'Andrinople! On sait aussi qu'à Salonique viennent d'arriver vingt mille paysans turcs fuyant devant les incendies allumés dans leurs villages et mourant de faim.

VII
A MONSIEUR LE DIRECTEUR DE L'HUMANITÉ

Mardi, 28 janvier.

Monsieur le Directeur,

Vous voulez bien me prier de vous donner mon impression sur la nouvelle phase de la tragédie turco-bulgare. Comment le refuserais-je à votre journal, quand il a eu jusqu'ici l'honneur trop rare de garder l'impartialité et de ne pas injurier les vaincus? Mais votre demande m'arrive tardivement, car tout ce que ma conscience, tout ce que mon indignation m'obligeaient à dire, je l'ai déjà dit, — dans le Gil Blas, le seul parmi les journaux auxquels je m'étais adressé qui ait eu le courage de m'accueillir et de rompre ainsi la conjuration du silence sur les atrocités des armées très chrétiennes.

Du reste, au sujet de ces « pressions suprêmes » (pour parler comme vous par euphémisme) que l'Europe s'apprête à exercer sur la Turquie agonisante, je ne saurai rien dire d'aussi juste, d'aussi beau ni d'aussi irréfutable que Ahmed Riza et Halil bey, auxquels vous donniez dimanche dernier l'hospitalité dans vos colonnes, et en outre j'aurai peine à rester, autant qu'eux, résigné et parlementaire.

Par quelle iniquité l'Europe, désireuse d'assurer la paix dont elle a tant besoin, adresse-t-elle toujours ses pressions et ses menaces à cette malheureuse Turquie aux abois, qui a déjà tant cédé, et jamais aux Bulgares qui au contraire n'ont rien cédé jamais, se sentant soutenus par un colosse en armes derrière eux, et ne se sont pas départis un instant de leur intransigeance ni de leur morgue? Comment ne pas s'épouvanter de tout ce qu'il y a de lâche, de la part d'un ensemble de nations dites civilisées, à pousser aux dernières limites du désespoir un peuple auquel jadis elles avaient tout promis et qui aujourd'hui s'adresse à leur justice et à leur pitié? Non seulement le bon droit, le bon sens et le principe tant de fois invoqué du groupement des races commandent de laisser à la Turquie cette ville héroïque et cette province d'Andrinople, qui sont pleines de tombeaux et de souvenirs d'Islam et ne sont guère peuplées que de musulmans. Mais il y a encore et surtout ceci, qui affole les pauvres Turcs, qui suffirait à rendre sublimes leurs entêtements les plus déraisonnables, leurs révoltes les plus sanglantes : leurs frères, que l'on veut courber sous la haineuse et féroce domination bulgare, que deviendront-ils? En dépit des fausses promesses de Ferdinand de Cobourg, les milliers de musulmans, abandonnés au delà des nouvelles frontières, qu'auront-ils à attendre, si ce n'est la continuation de ces massacres froidement systématiques, de ces tueries que l'armistice même n'a pu interrompre et qui auront bientôt transformé les campagnes autour d'Andrinople en de vastes champs de la mort? — (Je dis cela parce que je le sais, et, malgré la censure minutieuse arrêtant les nouvelles, malgré les mensonges de certaine presse salariée, le monde entier finira bien aussi par le savoir.)

Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu notre pays, par dévouement aux Slaves, s'associer, et même d'une façon militante, à ces « pressions » inqualifiables!… L'homme éminent qui nous dirige, — et avec tant d'intégrité, de bon vouloir et de génie, — se ressaisira sans doute, je veux l'espérer, se souviendra des généreuses traditions de la France, avant d'aller plus loin dans cette voie qui semble n'être pas la nôtre. Mener à outrance l'anéantissement de la Turquie par la cession forcée d'Andrinople, ce serait infliger une souillure à notre histoire nationale. Et puis ce serait nuire irrémédiablement à nos intérêts, donner le coup de mort à notre influence séculaire en Orient, à nos milliers de maisons d'éducation, à nos industries si multiples, alors que, depuis François Ier, elles florissaient en toute liberté là-bas, dans cette Turquie si foncièrement tolérante, qui nous aimait au point d'être devenue presque un pays de langue française.

PIERRE LOTI.

VIII
OÙ EST LA FRANCE?

15 février 1913.

Notre chère France où donc est-elle, notre généreuse France qui, jadis, s'enthousiasmait pour toutes les justes causes, notre France qui, au moment de l'inique partage de la Pologne, fut secouée d'un si beau frisson de révolte? Elle qui, hier encore, plus que toute autre nation, savait s'indigner et protester contre les crimes, la voici, hélas! au premier rang de l'impitoyable meute!… Or, cette fois, il ne s'agit plus seulement, comme pour la Pologne, de partager et d'asservir ; non, c'est la destruction même d'une race qui va se perpétrer systématiquement, et nous, Français, nous sommes en tête de ceux qui poussent à la curée ; de tous les gouvernements européens, c'est le nôtre qui paraît s'obstiner le plus, sans profit d'ailleurs autant que sans raison, contre la victime, pour lui arracher l'impossible, l'outrageante et dernière concession : Andrinople, avec les îles!

En vain, tous ceux d'entre nous qui ont habité l'Orient, diplomates, religieux, sœurs de charité, ingénieurs, industriels, sans distinction tous ceux qui savent, jettent un appel d'alarme ; personne ne daigne les entendre. Ils essaient de protester dans les journaux ; partout on refuse d'insérer leurs lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'écrivent, comme si j'y pouvais quelque chose : « Parlez pour nous, me disent-ils ; il y a une conjuration de silence, on étouffe la vérité ; la presse est muselée. » Et en même temps, les pires calomnies s'impriment, se rééditent librement contre ce peuple turc qui agonise.

Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte de referendum, de plébiscite, de consultation suprême, où seront conviés tous les Français qui vécurent en Orient, dans nos établissements d'éducation, dans nos usines, dans nos exploitations de voies ferrées, etc. Mais tous viendront affirmer qu'ils ont trouvé chez les Turcs bon vouloir, hospitalité, tolérance sans borne et probité admirable ; chez les Balkaniques, au contraire, mauvais procédés, jalousies féroces, brutalités et fourberies. Tous parleront comme je parle moi-même, et, parce qu'ils sont légion, on les croira peut-être!

Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration des catholiques français, qui, leurrés par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand de Cobourg : « La croix contre le croissant », ont pris fait et cause pour leurs pires ennemis, les orthodoxes et surtout les farouches exarchistes. Mais qu'ils lisent donc un peu l'histoire contemporaine de Macédoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils interrogent donc tous leurs chefs de missions là-bas, évêques, supérieurs de couvents, abbés ou abbesses, avec lesquels je suis en accord complet sur ce point et qui diront avec moi : Le danger pour les chrétiens romains, c'est la croix grecque et surtout la croix bulgare.

Cette conjuration du silence sur les atrocités balkaniques, la voici quand même un peu déjouée ; les faits sont là et la vérité commence d'éclater partout. On connaît à présent l'horreur des mutilations accomplies sur des prisonniers turcs, les tueries en masse de vieillards, de femmes et d'enfants, « les mosquées ardentes » où flambèrent des fidèles enduits de pétrole, les jeunes filles aux seins tranchés. On sait à présent que, là où passèrent les « libérateurs », il ne reste guère que des cadavres et des ruines calcinées.

Un grand journal parisien (qui cependant avait daigné insérer l'hommage rendu par ses correspondants de guerre à la modération des soldats turcs), constatant l'autre jour que les atrocités balkaniques étaient désormais indiscutables, exprimait le « regret » (sic) qu'elles aient créé un courant de pitié depuis Berlin jusqu'à Londres « où l'on est toujours si disposé à s'émouvoir ». Et ce même journal, pour excuser son « regret » stupéfiant, déclarait que ces crimes n'étaient qu'une juste réaction, après cinq siècles effroyables en Thrace et en Macédoine. — Toujours la légende des Turcs féroces, la légende si longuement préparée et si perfidement entretenue par les Balkaniques! — Féroces contre qui, s'il vous plaît? Est-ce contre les Juifs, auxquels ils ont donné la plus paisible hospitalité depuis quatre siècles, alors qu'on les massacrait chez les chrétiens? Est-ce contre nous, Français, qui depuis l'époque de la Renaissance avons été accueillis par eux avec tant de bon vouloir et de cordialité? Était-ce même, au début de leur domination, contre ces orthodoxes ou exarchistes, auxquels Mahomet II avait laissé leurs églises, leurs écoles et leur langage? Si, dans la suite, ils ont été durs pour ces mêmes sujets chrétiens, c'est qu'ils avaient affaire à des races essentiellement brutales et meurtrières, qui d'ailleurs ne cessaient de se massacrer entre elles. En Macédoine, depuis des siècles, les tueries n'ont jamais fait trêve entre chrétiens de confessions ennemies. Or, chaque fois que, dans un village, la sanglante bataille éclatait entre Grecs et Bulgares, les deux camps s'alliaient ensuite contre les malheureux policiers musulmans accourus pour mettre la paix, et tout finissait par l'incendie et le pillage des maisons turques d'alentour. Il suffit de lire les rapports rédigés par nos compatriotes, les officiers français au service de la gendarmerie internationale de Macédoine, pour être édifié sur ces tragédies chroniques ; tous s'accordent pour en faire tomber la responsabilité sur les Bulgares ; ils constatent même que, neuf fois sur dix, elles étaient organisées par les comitadjis, et de préférence dans les parages habités par les étrangers, — afin de frapper l'imagination de l'Europe, de fomenter sa réprobation unanime contre une Turquie aussi incapable d'assurer la paix intérieure, en un mot de préparer de longue main ce tolle qui accueille à présent la détresse des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que l'œuvre de déconsidération est accomplie à souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrêter par centaines ses comitadjis, dont elle n'a plus besoin et qui pourraient devenir compromettants. Oui, la vie était effroyable dans ces farouches contrées, je le reconnais ; mais elle continuera de l'être, n'en doutons pas, après l'extermination des derniers Turcs.

Grecs et Bulgares n'ont cessé de se haïr à mort ; malgré leur alliance temporaire, attendons l'heure où ils recommenceront de se massacrer entre eux, tout en persécutant, bien entendu, les catholiques et surtout les pauvres Uniates (orthodoxes ralliés au catholicisme).

Il faut que la bonne foi de ce même grand journal parisien ait été surprise, je veux l'espérer, pour qu'il ait publié la lettre d'« un de ses abonnés » sur l'apaisement à Salonique. A en croire ce personnage, tout se serait passé là-bas le mieux du monde, à part quelques petits désordres inévitables qui auraient amené, les premiers jours, « un peu de mauvaise humeur » (sic). « Un peu de mauvaise humeur » est vraiment une trouvaille sans prix! Après trois ou quatre jours de pillages, de viols et de tueries, un peu de mauvaise humeur, on en aurait à moins. Quels moyens ont employés les envahisseurs pour qu'une telle lettre fût écrite, je n'ai pas à le rechercher ; mais je crois qu'elle a peu de chances de trouver crédit. Trop de témoins étaient là ; beaucoup de Français et de Françaises, beaucoup de consuls étrangers, les officiers et les matelots de notre croiseur, tous ont vu et se sont épouvantés!

Cette même lettre contient une autre perle plus rare. Le signataire, pour expliquer cette mauvaise humeur de la colonie européenne à Salonique, écrit textuellement : « Et puis, ici, jusqu'à présent, la Turquie était, au fond, res nullius ; les étrangers y avaient une situation prépondérante, qui ne saurait se maintenir intacte sous une autre domination, quelle qu'elle soit. » Est-il possible de donner un démenti aussi catégorique au journal précité, qui affirmait plus haut la cruauté du joug musulman? Est-il possible de rendre un hommage, à la fois plus complet et plus odieusement ingrat, à tout ce qu'il y a de doux et de débonnaire dans la domination turque quand elle n'a pas à s'exercer sur des races tout à fait intraitables!

Mais ce sont là choses de détail où je m'oublie, et ces incohérences ne valaient pas d'être relevées.

A cette heure, la grande angoisse qui prime tout, c'est de se dire que le canon recommence à faire ses profondes trouées saignantes. L'héroïque Andrinople, à la fin, tombera, cela semble inévitable ; alors, la ville musulmane et toute la province musulmane alentour seront livrées aux exterminateurs. Un crime va se commettre, avec la complicité de toutes les nations chrétiennes, un des plus grands crimes que l'histoire ait jamais enregistré. Et la France y aura contribué, hélas! pour une trop large part.

Au moins, je veux dire ici aux vaincus, une fois encore, que, s'ils n'ont pas les sympathies officielles de notre pays, des milliers de cœurs français sont, quand même, avec eux…

IX
MI-CARÊME ET SAUVAGERIES

2 mars 1913.

A l'heure où j'écris, sait-on de quoi s'occupent les Pérotes? (On nomme là-bas Pérotes les chrétiens, grecs ou autres, grecs surtout, qui habitent Péra, le vaste faubourg levantin de Constantinople.) Donc, sait-on de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carême et de tout ce qui s'ensuit, fêtes, bals, déguisements! Et c'est si déplacé, si honteux, que la presse commence tout de même à murmurer. Est-ce que la plus élémentaire éducation ne commanderait pas au moins de faire silence, en ce moment, dans la grande ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces gens-là justifie une fois de plus le mot de Bismarck : « En Orient, disait-il, il n'y a de gentilshommes que les Turcs. »

Ils vont se déguiser et danser, les Pérotes! Et dans les rues, sous leurs fenêtres, passent les hommes qui se rendent aux lignes de Tchataldja, à la suprême tuerie. Et partout, dans des maisons trop étroites bondées de petits lits misérables, des blessés manquent du nécessaire, demandent un peu d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on vienne laver leurs blessures qui pourrissent. Et la campagne, à perte de vue, est pleine de morts qui se décomposent sous la neige. Et tout près, de l'autre côté des ponts, dans l'immense Stamboul aux trois quarts incendié (mais seulement ses quartiers turcs, comme par hasard) tout ce qui n'est pas parti pour l'armée, des femmes, des enfants, des vieillards, errent sans vêtements, la faim aux entrailles et le froid jusqu'aux os. Ils ne se déguiseront pas pour la Mi-Carême, ceux-là, non ; mais ils vaudraient l'aumône de quelque couverture ou de quelque vieux manteau, pauvres incendiés qui n'ont plus rien.

Les Pérotes vont s'offrir des bals! Mais, Dieu merci! les femmes de toutes les ambassades d'Europe songent plutôt aux blessés. A leur tête est notre admirable ambassadrice, qui ne quitte guère les ambulances, le chevet des mourants. Pour donner aussi l'exemple, nous avons nos sœurs de charité françaises que les Turcs bénissent, et l'une d'elles, l'une des plus hautement vénérables, m'écrivait hier : « Nous prions Dieu chaque jour pour qu'il nous laisse sous la domination musulmane ; que deviendrions-nous si les autres arrivaient ici? »

Les autres, c'est-à-dire les orthodoxes et surtout les exarchistes! Ce n'est pas seulement pour les Turcs qu'ils sont intraitables, ces autres-là ; une fois de plus ils viennent de le prouver. On sait le refus opposé par la Bulgarie aux prières réitérées de la France, qui voulait, à Andrinople, une zone neutre où nos nationaux, nos religieuses ne risqueraient pas à toute heure la mort. Et pas un journal n'a été flétrir le fait suivant : l'Impératrice d'Allemagne, ayant écrit de sa propre main à la Reine Éléonore pour lui demander de laisser entrer à Andrinople des caisses de remèdes avec une délégation de la Croix-Rouge, essuya un échec ; sous la pression du vautour de Bulgarie, la plus malheureuse des reines fut obligée de répondre par un refus. L'Empereur allemand n'a pas dû, j'imagine, apprécier beaucoup ce procédé du petit confrère. Qu'une place assiégée ne veuille laisser sortir personne, par crainte de renseignements qui seraient donnés sur l'état de la garnison, cela s'explique sans peine. Mais des assiégeants, refuser l'entrée à quelques infirmiers avec leur matériel sanitaire, quelles raisons stratégiques pourrait-on bien inventer comme excuse à cette brutalité-là?

Les autres — les Bulgares — en toute tranquillité, sous les yeux fermés de l'Europe complice, procèdent à l'extermination systématique des Musulmans dans les provinces envahies. Je laisse de côté les rapports de source turque : on pourrait les croire exagérés. Chez les Slaves, bien entendu, c'est la conspiration du silence, plus encore que chez nous. Mais il y a les nombreux officiers français détachés dans la gendarmerie internationale de Macédoine[7], ceux qui n'ont pas accepté le mot d'ordre diplomatique, et qui ne reculent pas ; leurs rapports, publiés quand même, sont terrifiants ; il semble toutefois que personne en France n'ait daigné les lire. Il y a les religieux des confréries latines établies en Turquie. Et enfin, il y a, par légions, d'irrécusables témoins autrichiens ou allemands, des fonctionnaires, des docteurs, des pasteurs, des officiers qui, dans toute la presse étrangère non muselée comme la nôtre, ont signé d'effroyables réquisitoires. Aux premiers rangs de ceux-là, parmi tant d'autres, je citerai le docteur Ernst Jaeckh, le général Baumann, le colonel Veit, le capitaine Rein, le professeur Dühring, dont les rapports documentés, appuyés de photographies hideuses, sont pour faire frémir : pillages, incendies, viols sadiques, mutilations qui ne se peuvent écrire ; massacres de non combattants, préalablement liés en tas avec des cordes, puis lardés à coups de baïonnettes et achevés à coups de triques ; vieilles femmes enfermées dans des granges auxquelles on mettait le feu ; musulmans qu'on inondait de pétrole avant de les empiler dans les mosquées pour les y brûler vifs…

[7] Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc.

Sur toute cette sauvagerie planait un fanatisme bas et bestial ; on brisait les stèles funéraires aux inscriptions coraniques et on profanait les tombes ; aux assassinats on mêlait le nom du Christ, et il arrivait parfois que les meurtriers baptisaient de force avant de massacrer! Plus enragés encore que les envahisseurs, et plus lâches, les chrétiens ottomans sortaient à leur rencontre, les guidaient vers les maisons turques, d'abord vers les plus riches, leur dénonçaient les cachettes de l'argent ou des jeunes femmes, pillaient avec eux et tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne furent pas les seuls sur qui se déchaîna cette frénésie rouge, que l'Europe encourage ; les Juifs, bien entendu, pâtirent presque autant qu'eux ; les Roumains aussi endurèrent la persécution de ces chrétiens exarchistes, leurs églises furent profanées et leurs livres sacrés mis en pièces, au ruisseau.

Un détail naïf et d'une étrangeté touchante, au milieu de tant d'horreurs. Des jeunes filles musulmanes auxquelles on avait arraché leur voile — premier grand outrage — avant de les mener en pâture vers les soldats, s'étaient couvert le visage des couches d'une boue épaisse ramassée dans les ornières du chemin…

« Pour nous refouler en Asie, m'écrivait un derviche, tant de crimes n'étaient même pas nécessaires ; nous serions partis de nous-mêmes. Nous aurions quitté, bien entendu, les provinces conquises, plutôt que de rester sous le couteau bulgare, il n'y avait qu'à nous en laisser le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux d'entre nous, qui ont pu fuir devant la grande boucherie, affluer sous les murs de Constantinople, et attendre là, résignés, dignes bien que mourant de faim, attendre, des jours et des nuits, qu'il y eût des bateaux pour les passer sur cette rive asiatique d'où sont venus nos pères? »

Oui, mais ce n'était pas le déblaiement, c'était l'extermination féroce qu'il fallait aux « libérateurs »! Et cela continue, et cela va continuer encore, tant qu'il restera dans la province d'Andrinople un seul village qui ne soit pas un amas de ruines calcinées avec des cadavres plein les rues. Et toutes les chancelleries le savent de la façon la plus certaine, et, toutes, elles gardent le silence, et partout la conscience publique est volontairement trompée[8].

[8] Il se trouve encore chez nous, après tant de révélations indiscutables, des petites feuilles de province pour écrire : « les prétendues atrocités des Bulgares ». Les grands journaux cependant n'oseraient plus.

En vain les Turcs ont-ils demandé avec instances qu'une commission internationale fût envoyée dans les territoires envahis, suppliant même qu'on l'envoyât tout de suite, pendant que des milliers de cadavres de femmes ou d'enfants pourrissent encore sur la terre. L'Italie seule a fait mine de vouloir entendre ; mais, devant le flegmatique refus d'une autre grande puissance, on en est resté là. Qu'importe à présent les prières des Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries n'ont plus besoin de leur présence, ayant réussi à découvrir pour l'« équilibre européen » une autre formule, où toutes les rapacités vont trouver bien mieux leur profit!

X
MASSACRES DE MACÉDOINE
ET
MASSACRES D'ARMÉNIE

22 mars 1913.

J'affaiblirais ma défense des vaincus d'Orient si je ne rendais aux alliés la part de justice qui leur est due. Autant le coup de main, l'attentat de l'Italie en Tripolitaine restera inexcusable à jamais, autant paraît légitime et noble l'effort des peuples balkaniques vers l'indépendance ; qui donc songerait à le contester? Même après quatre ou cinq siècles, il n'y a pas prescription des droits sur la terre ancestrale, c'est un rêve encore magnifique de vouloir reprendre les vieilles cités jadis conquises et faire revivre leurs noms abolis, l'idée de patrie ne doit pas mourir.

Donc, malgré le regret et la souffrance de tous ceux qui ont connu, compris, aimé l'Islam, une approbation générale serait allée aux vainqueurs d'aujourd'hui, si leur gloire militaire n'avait été souillée hélas! de tant de crimes et de mensonges.

Oh! leurs longs mensonges si habilement répandus pour égarer l'opinion, peut-être sont-ils plus odieux encore que leurs crimes, perpétrés avec l'excuse de l'excitation, dans l'odeur de la poudre et l'ivresse du sang. « Massacres de Macédoine! » Depuis combien d'années ce cliché ne revenait-il pas périodiquement dans la presse, par les soins des gouvernements intéressés, tendant à représenter les Turcs, aux yeux de l'Europe, comme des monstres sanguinaires et d'ailleurs tout à fait incapables de régir un pays, autrement que par le despotisme et l'assassinat. (Avec documents et références à l'appui, je reparlerai plus loin de ces soi-disant massacres, dont la responsabilité n'incomba jamais à ceux que l'on en accuse.) « Atrocités turques! » C'est le second cliché qui servit depuis l'ouverture des hostilités et qui, auprès des foules crédules, réussit jusqu'à un certain point, grâce à une censure terrible. En vain, les correspondants de guerre — les consciencieux du moins, — constataient la loyauté des soldats turcs et leur modération le plus souvent admirable, en vain s'indignaient-ils des actes de sauvagerie commis par les vainqueurs, une censure toujours vigilante, comme celle de l'Italie en Tripolitaine, coupait le passage dangereux de leur rapport, ou bien supprimait le rapport tout entier ; quand par hasard quelque révélation accablante arrivait quand même jusqu'à la presse française, en vertu de la conjuration du silence on se gardait de l'insérer, et le cliché : « atrocités turques » — exact quelquefois, je le reconnais, exceptionnellement et surtout par représailles — revenait toujours comme un refrain haineux imprimé en grosses lettres raccrocheuses. Mais il y avait trop de témoins pour que la vérité ne se fît pas jour ; la presse autrichienne, la presse allemande, chez qui le silence n'était pas de règle comme chez nous, commencèrent à conter avec stupeur des crimes sans nom. Et puis nos officiers français, détachés dans la garde internationale de Macédoine, avaient vu, eux aussi, et il était difficile de les intimider, ceux-là, pour les faire taire. C'est ainsi que peu à peu de grandes et ineffaçables taches d'opprobre sont venues maculer ces conquérants, dont la cause au fond était pourtant belle et juste, et qui, malgré la traîtrise de l'attaque, malgré l'inélégance d'être arrivés par derrière comme des hyènes sur une proie déjà mortellement blessée, commandent encore l'admiration par de si courageuses victoires.

Ainsi que je l'écrivais déjà au début de la guerre, il semble que les Grecs se soient montrés les moins cruels, bien qu'ils l'aient été beaucoup trop encore ; il semble surtout que leurs officiers se soient généralement abstenus de pillages et de viols. En tout cas le mot d'ordre pour les inutiles tueries n'est jamais venu de leurs princes ; quant à leur exquise reine, les Turcs sont les premiers à redire avec vénération le bien qu'elle fit, lors de son passage à Salonique, en secourant des milliers de leurs frères qui accouraient de toutes parts, chassés de leurs villages par les incendies et les massacres.

Mais les Serbes, mais les Bulgares!… Rien ne reste après le passage de leurs armées déjà férocement meurtrières et traînant après elles, pour achever la destruction, ces bandes de comitadjis couverts de peaux de bêtes, ces hordes plus terrifiantes que celles d'Attila. Chez eux d'ailleurs, les chefs donnent l'exemple ; le haut commandement, au lieu de punir, excite ou tolère ; dans les boucheries sans merci, tout le monde est complice…

Ce que je dis là, en Autriche, en Allemagne on le sait depuis longtemps ; en France on commence malgré tout à le savoir ; je n'ai la prétention de l'apprendre à personne. Et on sait bien aussi le plus horrible, c'est que, même dans les régions où c'est fini de se battre, l'extermination continue calmement, froidement, parce qu'il s'agit non pas de vaincre, mais d'anéantir la race musulmane, et qu'il faut aussi en effacer jusqu'à l'empreinte, incendier les mosquées, abattre les minarets, bouleverser les sépultures, briser partout les inscriptions coraniques, sur les murailles comme sur les tombes. Ce sont les barbares légendaires, ce sont les Huns qui passent! En pleine Europe et en plein XXe siècle, ces montagnards, attardés dans la sombre cruauté médiévale, nous rendent les vieux carnages auxquels on ne croyait plus.

A tout cela, les nations chrétiennes d'Occident, les chancelleries enfin renseignées, enfin contraintes d'avouer que les nouveaux Croisés détiennent le record de l'horreur, répondent, par hypocrisie autant que par ignorance : « Ce n'est que juste réaction, après quatre ou cinq siècles de torture! » — Mais, que l'on relise donc les vieilles chroniques de Macédoine, écrites par des témoins sans partialité, par des chrétiens latins ou par des juifs ; que l'on aille donc se renseigner sur place auprès de tous les étrangers qui ont habité ce pays de la terreur, — et l'on verra bien alors qui étaient les tortionnaires, les meurtriers : des Bulgares toujours, des comitadjis, ou de simples fanatiques exarchistes, pillant à main armée, massacrant Orthodoxes ou Osmanlis, sans choisir, jusqu'à l'heure où la police turque, autrement dit la « police internationale macédonienne », accourait pour mettre l'ordre à coups de fusil et punir les assassins. La vie devenait si intolérable que, peu d'années avant la guerre actuelle, les Grecs, outrés des crimes de leurs complices d'aujourd'hui, avaient songé à s'allier avec le Sultan contre le Gouvernement de Sofia. Tels furent ces fameux massacres de Macédoine que les Bulgares ont su dès longtemps travestir à leur profit, pour ameuter l'Europe contre la Turquie. Nos officiers français détachés là-bas, qui maintes fois prirent part à ces répressions du brigandage balkanique, ont consigné les faits dans leurs rapports, mais leur voix a été étouffée.

En Asie Mineure, où il n'y a pas de Bulgares, pas de comitadjis, est-ce que les Grecs ne vivent pas en parfaite intelligence avec les Turcs? Tant de lettres, qu'ils viennent spontanément de m'écrire, suffiraient à prouver combien le joug de l'Islam leur semble léger. Quel pays de calme, toute cette région qui s'étend de Smyrne aux confins de la Syrie! Les voleurs y sont inconnus et on peut y dormir la nuit portes ouvertes ; une sérénité patriarcale y règne encore.

Et les Roumains, presque nos frères ceux-là, les Roumains qui représentent, parmi les peuples jadis soumis au Croissant, la vraie élite intellectuelle et morale, les Roumains ont-ils gardé rancune à ces Turcs qui furent leurs maîtres? Personne n'oserait le prétendre. Non, c'est seulement pour leurs anciens compagnons de tutelle, les Bulgares, qu'ils professent une haine toujours vivace.

Et les malheureux Juifs d'Espagne, où sont-ils venus se réfugier quand les chrétiens les exterminaient? Chez ces Turcs, qui leur donnent depuis quatre ou cinq siècles la plus tolérante hospitalité, et qu'ils ne cessent de bénir.

Oh! je sais bien, il y a eu les massacres d'Arméniens! Ici, ce n'est plus de la calomnie, ce n'est plus de la légende, c'est de l'effarante réalité. Ici, c'est la grande tache dans l'histoire de ceux que, en mon âme et conscience, je crois infiniment dignes d'être défendus, mais que cependant je ne saurais soutenir envers et contre tout lorsqu'ils sont coupables. Il y a du reste chez eux tant de qualités de premier ordre, tant de noblesse originelle, tant de foncière honnêteté, tant de compassion et de tolérance, qu'ils n'ont pas besoin qu'on les défende en aveugle ; ce serait même leur nuire et leur faire injure. Oui, les massacres d'Arméniens, c'est peut-être le crime qu'ils expient si affreusement aujourd'hui ; en tout cas, c'est en souvenir de ces néfastes journées de 1896 que l'Europe détourne sa pitié de leurs souffrances. Ici, je ne puis les absoudre, mais seulement plaider pour eux les circonstances atténuantes.

A Dieu ne plaise que je veuille accabler la race arménienne. Elle a dégénéré aujourd'hui comme il arrive à toutes les races qui ont eu le malheur suprême de perdre leur patrie ; son courage a faibli ; elle s'est jetée dans le mercantilisme et l'usure, beaucoup plus même que la race juive, qui y avait été poussée avant elle par un sort pareil au sien[9]. Mais elle a été, dans le passé, grande et glorieuse, et, malgré ses tares, acquises dans la servitude, ses malheurs, tant de malheurs inouïs qui n'ont cessé de l'accabler, doivent nous la rendre un peu sacrée.

[9] Voici à ce sujet un proverbe turc que l'on ne m'accusera pas d'avoir inventé : « Il faut quatre Juifs pour faire un Arménien. »

Il faudrait sans doute chercher bien loin, au fond des temps, pour trouver les origines de cette haine si farouche entre les Arméniens et les Turcs, qui semblaient jadis des peuples faits pour se tolérer et s'unir. Les premières grandes tueries mutuelles dont s'émut l'Europe eurent lieu dans des régions reculées de l'Asie Mineure ; les Kurdes y prirent part bien plus que les Turcs proprement dits ; elles eurent le caractère de batailles plutôt que de massacres, et l'histoire n'en est pas clairement connue. Dans les contrées si rudes de Zeïtoun et de Sassoun, dans les montagnes hérissées de rochers et de forêts, des Arméniens qui avaient conservé encore leurs antiques qualités guerrières, regimbaient à main armée contre la domination musulmane, — qui songerait à leur en faire un reproche? — Les musulmans réprimaient leurs rébellions, — n'était-ce pas naturel? Et ils firent en effet des répressions par trop terribles, dans la manière des coalisés chrétiens d'aujourd'hui en Thrace et en Macédoine.

Mais les raffinements dans le meurtre après la bataille, les froides cruautés dont on les accuse, je me permettrai de croire tout cela exagéré pour les besoins de la cause, tant que le récit n'en sera fait que par des Arméniens, fût-ce même par des prélats.

Quant aux massacres de Constantinople en 1896, qui furent les plus retentissants, pour en rejeter sur les Turcs toute l'horreur, il faudrait d'abord oublier avec quelle violence le « parti révolutionnaire arménien » avait commencé l'attaque. Après avoir annoncé l'intention de mettre le feu à la ville, qui « à coup sûr, disaient les affiches effrontément placardées, serait bientôt réduite à un désert de cendre, » (sic) un parti de jeunes conspirateurs, — admirables d'audace, je le veux bien, — s'était emparé de la banque ottomane pour la faire sauter, tandis que d'autres mettaient en sang le quartier de Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'épouvante pendant lesquelles la dynamite fit rage, et un peu partout les bombes arméniennes, lancées par les fenêtres, tombèrent dru sur la tête des soldats.

Eh bien, quelle est la nation au monde qui n'aurait pas répondu à un pareil attentat par un châtiment exemplaire? Prenons par exemple une nation slave, puisque ce sont des Slaves, aujourd'hui, qui jettent sur les Turcs l'anathème, et choisissons la nation russe, notre amie, qui est de toutes la plus civilisée et foncièrement la meilleure. La nation russe, mais de nos jours encore elle persécutait les Juifs pour des actes d'usure beaucoup moins exaspérants que ceux des Arméniens ; qu'aurait-elle donc fait si ces mêmes Juifs, revolver au poing, s'étaient emparés des banques impériales, jetant partout des bombes et menaçant d'incendier Moscou? Qu'aurait-elle fait si, en outre, le Tzar, son chef religieux, avait, comme le Khalife, lancé l'ordre d'extermination?

Certes un massacre n'est jamais excusable, et je ne prétends pas absoudre mes amis turcs, je ne veux qu'atténuer leur faute, comme c'est justice. En temps normal, débonnaires, tolérants à l'excès, doux comme des enfants rêveurs, je sais qu'ils ont des sursauts d'extrême violence, et que parfois des nuages rouges leur passent devant les yeux, mais seulement quand une vieille haine héréditaire, toujours justifiée du reste, se ranime au fond de leur cœur, ou quand la voix du Khalife les appelle à quelque suprême défense de l'Islam…

L'Islam! L'Islam dont la Turquie était le porte-drapeau, l'Islam que cependant des millions d'hommes sont prêts à défendre jusqu'à mourir, l'Islam, hélas! s'éteint comme un grand soleil pour qui c'est bientôt l'heure du soir. Il jettera sans doute encore, à son couchant, de beaux rayons rouges ; pendant quelques années de grâce, il pourra embraser encore le ciel asiatique, et ses défenseurs auront, avant l'agonie, des gestes de héros. Mais malgré tout, je le sens plonger peu à peu dans l'abîme où s'anéantissent les religions et les civilisations révolues, et avec lui achèveront de passer aussi le recueillement, le rêve et la prière. Sur notre Terre bientôt trop étroite, toute trépidante aujourd'hui du grouillement des hommes qui asservissent l'électricité, martèlent le fer et s'enivrent d'alcool, il n'y a plus de place pour les peuples contemplatifs et doux, qui ne boivent que l'eau des sources et mettent en Dieu leur espoir.

L'Islam! Peut-être l'Europe, si perfide et si utilitaire, aurait eu quelque intérêt pourtant à le défendre encore. Elle n'a pas été seulement criminelle, en poussant les Turcs aux suprêmes désespérances, en laissant exterminer toute cette population saine et probe, autour de la ville où s'élève la merveilleuse mosquée de Sélim II ; elle a été imprévoyante aussi, car ce crime lui a valu une interminable prolongation de la guerre. Si elle avait su modérer les prétentions exorbitantes des vainqueurs, grisés par la victoire, elle aurait fait conclure la paix et repris en Orient le cours de ses affaires commerciales, qui semblent la préoccuper uniquement. Et c'est dans l'avenir surtout qu'elle sentira d'une façon plus lourde les conséquences de son crime, — c'est plus tard, quand le long du Bosphore trônera la capitale redoutable d'un empire des Slaves du Sud, et que l'exclusivisme intolérant de ces parvenus aura remplacé la si accueillante hospitalité ottomane.

Car un jour viendra fatalement, hélas! où Constantinople n'élèvera plus ses mille croissants dans l'air, où Stamboul ne sera plus Stamboul, n'aura plus ses minarets, ses dômes, ses stèles, la paix de ses petites places ombreuses, son indicible mystère, ni le chant de ses muezzins chaque soir. Ce sera, dans le modernisme et la laideur, une ville quelconque, sur laquelle une barbarie pèsera sans recours, — la plus noire des barbaries, celle des peuples trop neufs qui ne comprennent, en fait de progrès, que le bruit, la vitesse, l'électricité, la fumée et la ferraille.

Et cette chute de la ville des Khalifes ne marquera pas seulement la fin de la Turquie, comme l'arrivée de Mahomet II marqua pour les historiens la fin du Moyen âge ; il semble qu'elle sonnera aussi une heure infiniment plus grave et plus funèbre, l'heure où l'Islam, et avec lui toutes les civilisations exquises du passé, auront reçu le coup de mort, achèveront de s'évanouir sous la ruée des civilisations nouvelles, plus avides et plus meurtrières. Le feuillet sera tourné sur toute une période de l'histoire humaine, la période du calme, du rêve et de la foi. Triomphe définitif partout des races européennes, qui sont devenues les grandes tueuses, pour avoir perfectionné les explosifs et sapé les éternelles espérances. Commencement de temps nouveaux, qui s'annoncent effroyables…

XI
LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE

27 mars.

« Chute d'Andrinople. La ville est en flammes. » — Ceux qui ont lu cette note, en grandes lettres, dans les journaux de ce matin, se représenteront-ils l'épouvante et l'horreur de cela : tomber aux mains des Bulgares!

Hélas! Telle est chez nous la force du parti pris, que la sublime résistance d'Andrinople n'a même pas touché les cœurs français, ces mêmes cœurs pourtant qui avaient décerné à Belfort sa couronne de gloire. Telle est la force de l'aberration que les journalistes ont osé taxer de barbarie la lettre de l'héroïque Chukri Pacha déclarant, après des mois d'angoisses et de souffrances inouïes, qu'il brûlerait la ville plutôt que de la rendre ; admirable en tout temps et quand même, cette lettre se justifiait d'ailleurs rien que par la brutalité des assaillants qui hurlaient alentour des murs. Car personne chez nous, même après l'invasion des Prussiens en 1870, n'a la moindre idée de ce que cela va être : tomber aux mains des Bulgares! Ce ne sera pas comme la chute de Janina, dont les défenseurs transportés à Athènes ont été applaudis par la foule à leur arrivée. Ce ne sera même pas comme la chute de Salonique, où cependant des excès effroyables furent commis. Non, cela promet d'être si sauvage et si monstrueux que, en cette occurrence extrême, brûler tout est bien le seul parti qui reste à prendre. Quand les bottes des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront souillé la mosquée merveilleuse de Sélim II, les adorables kiosques funéraires et les saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries commenceront, ainsi que partout où passèrent ces chrétiens de la haine et du shrapnell.

Musulmans d'Andrinople! Pauvres assiégés! Avoir enduré si longtemps le martyre des privations et des frayeurs, dans cette grande souricière de la mort, et être arrivés enfin au jour où voici les meurtriers qui entrent ; se dire qu'il n'y a plus moyen de s'échapper dans les campagnes cernées où l'on tue depuis des mois ; songer que tout le monde finira par y passer, que même les plaintes des petits enfants n'auront pas le pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura même pas de cachettes sûres où râler de faim sans coups de crosse ou sans coups de baïonnettes ; savoir d'avance qu'il n'y aura pas de pitié…

Puissé-je me tromper dans mes prophéties funèbres! Puisse ce roi de hasard, qui a su avec une habileté infernale exploiter le fanatisme et la farouche énergie de son peuple, puisse-t-il être pris de remords, et modérer un peu cette fois la ruée de ses soldats dans cette ville où des étrangers seront témoins, modérer ne fût-ce que par crainte des jugements de l'histoire, et pour épargner à son nom, déjà si entaché de boue sanglante, la souillure de nouveaux massacres.

10 avril 1913.

P.-S. — Quinze jours ont passé déjà sur cette chute d'Andrinople. Ainsi qu'il était à prévoir, les dépêches officielles soumises à la toujours même terrible censure, nous apprennent que les vainqueurs ont été magnanimes, et que la ville est rentrée dans la paix et la joie. Quelques témoins anglais cependant commencent à divulguer de plus sinistres nouvelles : « Le campement des prisonniers turcs, disent-ils, est une lamentable morgue où chaque jour l'on meurt par centaines, de froid et de faim! » Et puis, il y a lieu de trembler sur le sort de ces détachements de vaincus, que les Bulgares emmènent « afin de les mieux caserner dans des villes de l'intérieur ». Ne leur arrivera-t-il pas comme aux vaincus de Macédoine, que l'on emmenait ainsi sous le même prétexte, et qu'à la première étape, dès que l'on se sentait loin des regards indiscrets, on massacrait sauvagement?… Donc, n'ayons pas confiance encore, hélas! Ce n'est que plus tard que la vérité vraie, à grand' peine, filtrera jusqu'à nous ; en attendant il y a tout lieu de douter de ces belles dépêches, après tant de révélations tardives mais irréfutables, qui sont venues graduellement nous apporter toujours plus de surprises et toujours plus d'horreur!