XXXV
Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant turc, qui m'est envoyée par sa sœur.
Tchataldja, mai 1913.
Ma jolie grande sœur,
Néjad vient de rentrer de son congé ; il m'a apporté le livre que tu lui avais donné, c'est-à-dire la Turquie agonisante de Pierre Loti. Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misérable campement, à la lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commençâmes à le lire et nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes bientôt l'attention des soldats. Ils s'approchèrent doucement un à un, comme s'ils craignaient de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dîmes ce que nous lisions ; ils firent aussitôt un rond autour de nous, comme toujours lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tâché de leur traduire quelques lettres des plus émouvantes que contenait le livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit : « Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrétiens qui aiment les Turcs? Et c'est un Français qui écrit cela? Bravo, Français, qui a su comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, féroces, comme prétendent les chrétiens orthodoxes. » Un autre : « Au lieu de prétendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lâches Bulgares et alliés qui ont commis tant de crimes. »
Un autre, dans son emportement, s'écria : « Ah! si j'attrape un Bulgare, je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes. » Mais tout à coup on entendit un cri : « Dour! » (Arrête), qui semblait venir des profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre bien loin dans la vallée. C'était la sentinelle en faction, devant les tranchées, qui avait crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier de veille alla en avant, accompagné de deux soldats. Après dix minutes d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un autre homme. La clarté pâle de la bougie nous montra son visage : c'était un soldat bulgare. « Camarades, nous dit l'officier, je vous amène une visite. » Et le Bulgare se baissa jusqu'à terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empêchait de le questionner.
Nos soldats l'examinèrent de la tête aux pieds : c'était tout à fait un type de sauvage, un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux et la barbe très longs, les habits déguenillés. Enfin on le questionna. Depuis quatre jours il n'avait rien mangé ; leurs provisions n'étaient pas arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque chose. Un soldat turc tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les donna à l'ennemi de sa race comme il eût fait à un frère. Le Bulgare, après s'être rassasié, nous dit que leur nourriture manquait très souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque soir prendre sa part de pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir à la même heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et à mesure la sympathie vint. Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent, et lui donnèrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus était justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait annoncé qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait.
Un jour, le Bulgare ne vint pas ; on garda sa part pour lui remettre à son arrivée. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'était la dernière fois, car son officier s'étant aperçu qu'il venait au camp turc, l'avait fait battre et lui avait défendu de venir chez nous prendre son pain…
NOTE FINALE DE L'AUTEUR
POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE
1er Août 1913.
Les documents complémentaires qui précèdent avaient leur valeur il y a quelque temps, lorsque je les ai publiés pour la première fois, car une censure terrible chez les alliés et une conjuration de silence dans la presse française étouffaient la vérité. Ils n'en ont plus, aujourd'hui que les croisés eux-mêmes se sont mutuellement jeté leurs turpitudes au visage et que l'opinion publique est enfin éclairée.
Longtemps, en effet, j'ai été presque seul, avec Claude Farrère, à dénoncer les atroces barbaries des Balkaniques et à prophétiser que les alliés, comme des hyènes à la curée, essaieraient de se dévorer entre eux.
Maintenant que la vérité éclate partout, et plus hideuse encore que je la montrais ; maintenant que cette « croisade » est enfin démasquée, est-ce qu'un peu de justice ne sera même pas accordée aux pauvres Turcs?
Les voici qui reviennent à Andrinople, non seulement pour reprendre leurs vieux sanctuaires pillés et à moitié détruits, leurs sépultures d'ancêtres ignoblement profanées, mais surtout pour délivrer, sauver de la mort horrible et certaine ceux de leurs frères qui ont encore échappé aux longs massacres chrétiens. Oui, ils voudraient reconquérir cette Thrace, qu'il a été indigne de leur enlever, car elle n'est guère peuplée que des leurs, et, tant au point de vue ethnographique qu'au point de vue religieux, elle n'aura cessé de leur appartenir que le jour où les Bulgares y auront brûlé le dernier village et éventré le dernier musulman. Ils voudraient reprendre au moins cette petite bande de terre qui est essentiellement turque, — et voici, la diplomatie européenne entend les en empêcher, au profit du si attendrissant et loyal Ferdinand de Cobourg ; les en empêcher sous la menace éhontée de leur voler un peu plus tôt l'Asie Mineure! L'Europe, paraît-il, ne leur avait promis de les laisser provisoirement vivre que s'ils restaient bien sages derrière la nouvelle petite frontière qui les étouffe. — Mais, d'ailleurs, quelle confiance pourraient-ils bien avoir en les promesses de cette Europe, qui les a trompés tout le temps et qui, la veille même de la guerre balkanique, leur garantissait, de son air le plus grave, l'intégrité de leur territoire?
Le principe, du reste très juste, du groupement des races, sur lequel les puissances se sont appuyées pour consacrer le partage de la Turquie occidentale, ce principe sans doute ne leur semble plus de mise lorsqu'il s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison, quel simulacre d'excuse pourrait-on bien invoquer pour livrer toute une province foncièrement turque et musulmane à des exarchistes massacreurs? Étant donné ce que le monde entier sait aujourd'hui des Bulgares, est-ce que le plus rudimentaire sentiment d'humanité ne devrait pas interdire de leur confier une province non peuplée de leurs pareils? Dans cette malheureuse Thrace, leur présence, — personne n'oserait plus le contester, — ce sera l'extermination systématique, inlassable, atroce, de tous les musulmans. Et il se trouve des journaux français pour annoncer sans frémir : « Si les Turcs avaient la folie (sic) de songer encore à Andrinople, l'Europe le leur ferait bien payer, par le dépeçage final. » Mon Dieu, mais où est donc notre généreuse France de jadis? Mon Dieu, mais, contre ces bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc pas, chez nous, un sursaut de la conscience publique ; il n'y aura donc pas, dans les cœurs français et anglais, pour culbuter de telles machinations des diplomates, une belle levée de dégoût, un bel élan de justice et de pitié!
FIN