CHAPITRE XIV.
Poésies italiennes de Pétrarque, ou son CANZONIERE. De la Poésie érotique chez les anciens Grecs et Latins: Ovide, Properce, Tibulle. Éléments dont se composa la Poésie érotique de Pétrarque; caractère de cette poésie, ses beautés, ses défauts. Poésies lyriques de Pétrarque sur d'autres sujets que l'Amour.
Les poëtes qui ont peint la passion la plus forte et le sentiment le plus doux, les poëtes érotiques, forment dans la littérature une classe intéressante que l'on croirait d'abord ne devoir l'être que pour la jeunesse; mais on reconnaît ensuite que c'est pour les âmes sensibles qu'à tout âge ces poëtes ont de l'intérêt; dans la jeunesse, parce qu'ils peignent ce qu'elles éprouvent; dans la suite de la vie, parce qu'ils leur rappellent de touchants souvenirs. Les âmes froides, celles qui s'occupent trop du matériel de la vie pour s'ouvrir aux affections qui en font le charme, n'aiment à aucun âge l'expression d'un sentiment qu'elles ignorent; à aucun âge un poëte sentimental n'est pour elles autre chose qu'un diseur de vaines paroles et de phrases vides de sens. Plus il se dégage de la matière, moins elles le goûtent et se soucient de le lire ou de l'entendre. Si enfin c'est une passion tout-à-fait libre du joug des sens, si c'est le pur idéal de l'amour que ce poëte a peint dans ses vers, parce que c'est là qu'il aspirait et qu'il s'élevait sans cesse, à quel petit nombre d'admirateurs et même de lecteurs est-il réduit? ou quel mérite ne lui faut-il pas pour vaincre cette défaveur de son sujet, née de sa sublimité même?
De toutes les preuves qui attestent le mérite extraordinaire de Pétrarque, c'est peut-être ici la plus frappante. Aucun poëte n'a exprimé de sentiments aussi épurés, disons-le franchement, aussi hors de la portée de la plupart des hommes, et aucun, depuis les temps modernes, n'a été plus généralement lu et admiré. Il parut dans un siècle où la corruption était aussi forte que l'ignorance était générale: il a traversé d'autres siècles où les connaissances, sans épurer les mœurs, les avaient du moins raffinées, pour arriver jusqu'à nos jours, où les connaissances de l'esprit et le raffinement des mœurs ont encore fait des progrès, sans que nous nous soyons pour cela rapprochés de la vertu; il n'a chanté que pour elle, et cependant il n'est jamais déchu du rang où il était une fois monté. On ne se lasse point de relire ses poésies, qui sont un hymme perpétuel à cette déesse dont le culte a si peu de sectateurs, à peu près comme on lit dans d'autres poëtes des hymnes à Diane et à Pallas, sans adorer ces divinités et sans y croire.
Ce qui nous reste des poëtes grecs qui ont chanté l'amour prouve qu'ils n'y voyaient comme Sapho, qu'un délire des sens, ou, comme Anacréon, qu'un amusement pour les sens et pour l'esprit à la fois. Si d'autres surent lui donner le langage du cœur et l'accent de la tendresse, leurs poésies ne sont point parvenues jusqu'à nous. Nous n'avons rien, ni de l'ancien Simonide qui fut, selon Suidas, l'inventeur de l'élégie, ni du Simonide de Céos, dont les poésies étaient si tristes que Catulle les appelle les larmes de Simonide [646] , ni d'Evenus, ni presque rien de Callimaque, et ce ne sont pas ses élégies que nous avons. Les Romains prirent des Grecs, comme presque tout le reste, la forme du vers élégiaque, et sans doute aussi son caractère. Ils ont excellé dans l'élégie. Tibulle, Properce, Ovide, sont des poëtes si connus, loués, définis, comparés tant de fois, ils l'ont été depuis peu de temps avec tant de talent et dans une occasion si solennelle [647] , qu'il n'y a plus rien à dire d'eux, quand c'est d'eux et de la poésie élégiaque que l'on veut parler. Mais on en peut dire quelque chose encore, quand il s'agit de reconnaître en eux la nature de leurs passions et l'objet essentiel de leurs vers, pour comparer avec eux un poëte qui vint, quatorze siècles après, donner aux sentiments passionnés une autre direction et à la poésie d'amour un autre langage.
[Note 646: ][ (retour) ] Mœstiùs lacrymis Simonideis. (Catul.)
[Note 647: ][ (retour) ] Dans l'éloquent et ingénieux discours de M. Garat, président de la classe de la langue et de la littérature française de l'institut, pour la réception de M. de Parny. Cette séance avait eu lieu depuis peu de temps, quand je lus ce chapitre à l'Athénée de Paris.
Tous trois vivaient à la même époque, dans le plus beau siècle de la littérature latine, dans le siècle d'Auguste. Ils parlent la même langue et peignent les mêmes mœurs. Leurs maîtresses sont des beautés coquettes, infidèles et vénales. Ils ne cherchent avec elles que le plaisir; ils ont la fougue et l'emportement de la jeunesse. Le brillant esprit d'Ovide, l'imagination riche de Properce, l'ame sensible de Tibulle, s'expriment avec les diverses nuances qui doivent résulter, dans le style, de la différence de ces trois sources; mais tous les trois aiment à peu près de la même manière des objets à peu près de même espèce. Ils désirent; ils possèdent; ils ont des rivaux heureux. Ils sont jaloux; ils se brouillent et se raccommodent. Ils sont infidèles à leur tour; on leur fait grâce, et ils retrouvent un bonheur qui est bientôt troublé de même.
Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari, quels signes ils doivent se faire devant lui, devant tout le monde, pour s'entendre et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près, bientôt les querelles, et ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques, au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or, à un vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé; il maudit ses tablettes qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus heureux; il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur.
Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Un instant après, Corinne aussi est infidèle; il ne peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme plus colère que tendre. Elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien; et il écrit à cette esclave; et tout ce qui avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir? Quels indices les ont trahis! Il demande à la jeune esclave un nouveau rendez-vous. Si elle lui refuse, il menace de tout révéler, de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après, c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que, pour plus d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus jaloux: cela déplaît à l'amant, qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée; mais il saura bien la tromper. Par malheur, il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques que la seule grâce qu'Ovide lui demande c'est qu'elle prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce qu'elle est.--Telles sont les mœurs d'Ovide et de sa maîtresse; tel est le caractère de leurs amours.
Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui recommande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré lui-même à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne se rend qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve endormie; elle est long-temps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que ses caresses mêmes la réveillent: elle ouvre enfin les yeux, et lui fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie, il fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la perdre: elle part avec un militaire: elle va suivre les camps, elle s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point; il pleure: il fait des vœux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point de la maison qu'elle a quittée; il ira au-devant des étrangers qui l'auront vue: il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est touchée de tant d'amour. Elle abandonne le soldat, et reste avec poëte. Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La mort ne l'effraye point, il ne craint que de perdre Cinthie, qu'il soit sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.
Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie son amour. Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut plus l'aimer sans honte. Il en rougit; mais il ne peut se détacher d'elle. Il sera son amant, son époux, jamais il n'aimera que Cinthie. Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse: il la rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possède jamais assez. Il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler à lui-même, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il feint qu'une troupe d'amours le rencontre, et le ramène aux pieds de Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage: mais il renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de ses rivaux; mais une maladie imprévue vient la saisir: elle meurt. Elle lui apparaît en songe; il la voit, il l'entend. Elle lui reproche ses infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui fut toujours fidèle.--Telles sont les mœurs et les aventures de Properce et de sa maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours.
Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais ne furent point inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne. Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales; elles n'en ont particulièrement aucune. La Muse de ces deux poëtes est fidèle, si leur amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie ne figurent dans leurs vers. Tibulle, amant et poëte plus tendre, moins vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance. Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses vers. Délie est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée. Tibulle a perdu sa fortune; mais il lui reste la campagne et Délie; qu'il la possède dans la paix des champs; qu'il puisse, en expirant, presser la main de Délie dans la sienne; qu'elle suive, en pleurant, sa pompe funèbre, il ne forme point d'autres vœux. Délie est enfermée par un mari jaloux; il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les triples verroux. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe malade, et Délie seule l'occupe. Il l'engage à être toujours chaste, à mépriser l'or, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son infidélité; il y succombe, et demande grâce à Délie et à Vénus. Il cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il s'adresse au mari de Délie trompé comme lui; il lui révèle toutes les ruses dont elle se sert pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder, qu'il la lui confie; il saura bien les écarter et garantir de leurs piéges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise; il revient à elle; il se souvient de la mère de Délie qui protégeait leurs amours. Le souvenir de cette bonne vieille rouvre son cœur à des sentiments tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt de plus graves. Elle s'est laissée corrompre par l'or et les présents; elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne honteuse; il lui dit adieu pour toujours.
Il passe sous les lois de Némésis, et n'en est pas plus heureux. Elle n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice, mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé. Il tâche de la fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune sœur; il ira pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette cendre muette. Les mânes de la sœur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste image de sa sœur viendrait la nuit troubler son sommeil.... Mais ces tristes souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce prix acheter même le bonheur.--Nééra est sa troisième maîtresse. Il a joui long-temps de son amour. Il ne demande aux dieux que de vivre et de mourir avec elle. Mais elle part; elle est absente; il ne peut s'occuper que d'elle, il ne redemande qu'elle aux dieux. Il a vu en songe Apollon, qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne. Il refuse de croire à ce songe; il ne pourrait survivre à ce malheur, et pourtant ce malheur existe. Nééra est infidèle; il est encore une fois abandonné.--Tel fut le caractère et le sort de Tibulle; tel est le triple et assez triste roman de ses amours.
Il sauve par le charme des détails le peu d'intérêt du fond. C'est en lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même au plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme. S'il y eut un poëte ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien sont en lui: il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les faire naître dans ses maîtresses. Leurs grâces, leur beauté sont tout ce qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette; leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De toutes ces femmes, devenues célèbres par les vers de trois grands poëtes, Cinthie paraît la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle à tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais pour tous ces talents, qui étaient souvent ceux des courtisannes d'un certain ordre, elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins ce qui la gouverne; et Properce, qui vante, une ou deux fois seulement, en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa passion pour elle, maîtrisé par une toute autre puissance.
Le style de ces trois poëtes est très-différent: le fond de leurs idées diffère autant que leur génie et leur style; mais les idées accessoires qu'ils emploient sont assez semblables. Ils n'ont à peu près que les mêmes éloges à donner à leurs belles, les mêmes reproches à leur faire. Ils invoquent les dieux et les déesses, comme témoins des serments ou comme vengeurs du parjure. Les exemples de fidélité ou de perfidie pris dans la mythologie et dans l'histoire, ne leur manquent pas au besoin. L'abondance en va jusqu'à l'excès dans Properce, comme celle des traits d'esprit dans Ovide. Il croient tous ou feignent de croire à la magie; et les évocations et ses filtres reviennent souvent dans leurs vers. Mais aux dieux et à la magie près, tout est matériel et physique dans les accessoires, comme dans le fond de leurs amours et de leur poésie. L'accord des esprits, l'union des âmes, le besoin d'épanchement, la confiance mutuelle, les doux entretiens, l'élan de deux cœurs l'un vers l'autre, ou leur élan mutuel vers ce qui est délicat, beau et honnête, rien de tout cela ne se trouve ni chez eux, ni en général chez aucun des poëtes anciens; et cela n'est point dans leur poésie, parce que cela n'était point dans les mœurs.
A la renaissance des lettres, après les siècles de barbarie, il y avait dans les mœurs, avec beaucoup de corruption et de férocité, une exaltation et un penchant à l'exagération des sentiments, qui se portèrent principalement sur l'amour. L'empire que les femmes eurent de tout temps chez la plupart des peuples du Nord, tandis qu'à l'Orient et au Midi, elles étaient presque partout esclaves, s'étendit de proche en proche avec les conquêtes des Francs, des Germains et des Goths. La chevalerie fit de cet empire une espèce de religion. La religion, proprement dite, y influa beaucoup elle-même. Le platonisme, se combinant avec la doctrine des chrétiens, lui donna un caractère de ferveur contemplative et d'amour extratique qui, ressemblant quelquefois par l'expression à l'amour terrestre, habitua insensiblement cet amour à s'exprimer lui-même dans un langage mystique et religieux. Ce fut celui que parlèrent quelquefois les Troubadours. Les questions débattues dans les cours d'amour le subtilisèrent encore. Les premiers poëtes italiens, plus raffinés que les provençaux, parce qu'ils étaient presque tous instruits dans les écoles naissantes du platonisme, s'éloignèrent tellement, dans leurs poésies amoureuses, de tout ce qui est vulgaire et terrestre, qu'ils s'écartèrent même souvent de tout ce qui est intelligible et humain. Les femmes, qui étaient l'objet de leurs chants, étaient flattées de cette élévation du style, comme de celle des sentiments. Les mœurs publiques étaient corrompues; mais les mœurs domestiques étaient chastes. Les hommes qui ne pouvaient obtenir des beautés les plus brillantes, que la permission de les aimer, de le leur dire, d'afficher en quelque sorte le nom de ces beautés sur leurs armes ou dans leurs vers, s'honoraient de la publicité de cet hommage; et les femmes qui y voyaient un témoignage public, qu'il n'en coûtait rien à leur sagesse, s'en tenaient aussi fières et honorées. La plupart avaient, dans les devoirs et dans les douceurs de l'hymen, des motifs et à la fois des dédommagements des rigueurs que leurs amants éprouvaient d'elles; et eux, de leur côté, satisfaits de voir dans la maîtresse de leur cœur, dans la dame de leurs pensées, l'objet d'une espèce de culte, ne se faisaient pas scrupule de chercher auprès des femmes plus faciles des distractions et des amusements.
C'est là ce qu'il faut bien se rappeler en lisant les poésies du Cygne de Vaucluse. Des mœurs de son siècle et des siennes en particulier, il doit résulter un roman qui n'aura rien de commun avec ceux de Tibulle, de Properce et d'Ovide, et un style particulier, composé d'expressions platoniques, religieuses, ascétiques, d'images pures, délicates, et souvent même trop subtiles: mais cependant ces images, soit par la vérité du sentiment, soit par la force du génie poétique, seront vivantes et sensibles. Il y aura cette différence immense entre lui et les premiers poëtes qui ont bagayé dans sa langue: on ne sait jamais ni où ils sont, ni ce qu'ils font, ni de qui ils parlent: on verra au contraire dans presque chacune de ces pièces de vers le portrait de celle qu'il aime, le tableau des lieux qui les environnent et celui des petits événemens de leurs amours. Les yeux de l'objet aimé seront deux astres qui lanceront des feux célestes; sa voix sera celle des anges; sa démarche et l'ensemble de sa personne auront quelque chose de surnaturel, de saint et de sacré. Elle paraîtra souvent environnée de femmes qu'elle surpassera toutes, comme une déesse est au-dessus des mortelles; elle sera entourée de ses rivales comme d'une cour. A défaut d'une action véritable, ce roman sans incidents, sans progrès, se composera de tous les actes les plus simples, et les plus indifférents pour tout autre qu'un amant poëte. Un geste, un sourire, un regard, une pâleur, une promenade champêtre, la campagne où se font ces promenades, les arbres, les eaux, les fleurs, le ciel, les oiseaux, les vents, la nature entière, seront les sujets de ses chants. Tout se revêtira des couleurs de la poésie, et s'animera des feux de l'amour. Son cœur, habitué à séparer sa cause de celle des sens, parlera seul, et deviendra pour lui un être indépendant, qui agira, s'élancera hors de lui, reviendra, se montrera dans ses yeux, sur son visage, sera éternellement agité par l'espérance et par la crainte. Enfin s'il se plaint de ses souffrances, ce ne sera qu'en s'enorgueillissant de leur cause, en bénissant ses chaînes, et le lieu et l'heure où il fut jugé digne de les porter.
Cherchons quelques applications de cette espèce de poétique dans les ouvrages mêmes du poëte dont elle est tirée, comme toutes les poétiques l'ont été des œuvres des grands poëtes, qui se trouvent ainsi toujours conformes aux règles, sans qu'ils y aient songé. N'oublions pas que les sonnets sont de petites odes à la manière de quelques unes de celles d'Horace, et que les canzoni sont de grandes odes, non à la façon de celles des Grecs et des Latins, mais d'un genre particulier, inventé par les Troubadours, et perfectionné chez les Italiens par leurs premiers poëtes. Le sonnet suivant n'est-il pas rempli de ce sentiment aussi vrai que noble d'un amant fier de sa maîtresse, et devenu meilleur par le désir de lui plaire? «Quand au milieu des autres femmes [648] l'amour vient à paraître sur le visage de celle que j'aime, autant chacune lui cède en beautés, autant s'accroît le désir qui m'enflamme. Je bénis le lieu, le temps et l'heure où j'osai adresser si haut mes regards; et je dis: O mon âme! tu dois bien remercier celle qui t'a jugée digne de tant d'honneur. C'est d'elle que te vient ton amoureux penser, et c'est en le suivant que tu aspires au souverain bien, que tu apprends à mépriser ce que le commun des hommes désire, etc.» En voici un autre, où ces bénédictions sont accumulées avec une abondance passionnée et une sorte de verve de poésie et d'amour. «Béni soit le jour [649], et le mois, et l'année, et la saison, et le temps, et l'heure, et l'instant, et le beau pays, et le lieu où je fus atteint par les beaux yeux qui m'enchaînent! Béni soit le doux tourment que j'éprouvai pour la première fois en me sentant lié par l'amour, et l'arc et les flèches dont je fus percé, et les blessures qui vont jusqu'au fond de mon cœur! Bénies soient les paroles que j'ai si souvent répétées en invoquant le nom de ma dame, et mes soupirs, et mes larmes, et mes désirs! Et bénis soient tous les écrits où je tâche de lui acquérir de la gloire, et ma pensée, qui est si entièrement remplie d'elle, qu'aucune autre beauté ni pénètre plus!»
[Note 648: ][ (retour) ] Quando fra l'altre donne adhora adhora, etc. Son. 12.
[Note 649: ][ (retour) ] Benedetto sia'l giorno, e'l mese, e l'anno, etc, Son. 47.
Assez d'autres poëtes ont fait le portrait de leur maîtresse; mais qui d'entre eux a jamais pris pour peindre la sienne, un vol aussi élevé, et qui l'a aussi bien soutenu que Pétrarque l'a fait dans ce sonnet, émané du système des idées archétypes de Platon, et qui participe de sa grandeur? «Dans quelle partie du ciel, dans quelle idée [650] était le modèle dont la nature tira ce beau visage, où elle voulut montrer ici-bas ce qu'elle peut dans les régions célestes? Quelle nymphe dans les fontaines, quelle déesse dans les bois, déploya jamais aux vents des cheveux d'un or aussi pur? quand y eut-il un cœur qui réunit tant de vertus? C'est pourtant l'ensemble de tous ces charmes qui est cause de ma mort. Il cherche en vain une image de la beauté divine, celui qui n'a jamais vu ses yeux et leurs tendres et doux mouvements: il ne sait pas comment l'amour guérit et comment il blesse, celui qui ne connaît pas la douceur de ses soupirs, et la douceur de ses paroles, et la douceur de son sourire.» Il ne faut pas croire que cette traduction fidèle, mais sans force et sans couleur, puisse donner la moindre idée de la haute poésie et de l'harmonie divine de l'original. Pétrarque est entre les mains de tout le monde: que ceux à qui la langue italienne est familière, y cherchent à l'instant cet admirable sonnet, et qu'ils se dédommagent de ma prose en relisant de si beaux vers.
[Note 650: ][ (retour) ] In qual parte del cielo, in quale idea, etc. Son. 126.
Pour bien goûter la plus grande partie des poésies de Pétrarque, il faut se rappeler les événements de sa vie, et les vicissitudes de sa passion pour Laure. On sait que dans les commencemens de cet amour, las de n'éprouver que des rigueurs, il fit, pour se distraire, un voyage en France et dans les Pays-Bas, d'où il revint par la forêt des Ardennes; mais qu'il fut poursuivi pendant tout ce voyage, par le souvenir de Laure, qu'il voulait fuir. Dans cette forêt même, alors fort dangereuse, infestée de brigands, plus sombre et plus déserte qu'elle ne l'est aujourd'hui, voici de quelles images douces et riantes son imagination se nourrissait. «Au milieu des bois inhabités et sauvages [651], où ne vont point, sans de grands périls, les hommes et les guerriers armés, je marche avec sécurité: rien ne peut m'inspirer de crainte, que le soleil qui lance les rayons de l'amour. Je vais (ô que mes pensées ont peu de sagesse!), je vais chantant celle que le ciel même ne pourrait éloigner de moi. Elle est toujours présente à mes yeux; et je crois voir avec elle des femmes et de jeunes filles; et ce sont des sapins et des hêtres. Je crois l'entendre en entendant les rameaux, et les zéphirs, et les feuillages, et les oiseaux se plaindre, et les eaux fuir en murmurant sur l'herbe verdoyante: rarement le silence et jamais l'horreur solitaire d'une forêt n'avait autant plu à mon cœur.»
[Note 651: ][ (retour) ] Per mezz'i boschi inhospiti e selvaggi, Son. 143.
On sait aussi qu'il avait pour le laurier une prédilection inspirée par le rapport du nom de cet arbre avec celui de Laure, plus encore que par la propriété qu'avait cet arbre lui-même de former la couronne des poëtes. Il ne voyait jamais un laurier sans éprouver les mêmes transports qu'à la vue de Laure. Elle se promenait souvent sur les bords d'un ruisseau. Il y plante un laurier, et, réunissant tous les souvenirs poétiques que cet arbre rappelle, il s'adresse ainsi au dieu des poëtes et à l'amant de Daphné. «Apollon [652]! si tu conserves encore le noble désir qui t'enflammait aux bords du fleuve de Thessalie; si le cours des années ne t'a point fait oublier la blonde chevelure que tu aimais, défends de la froide gelée et des rigueurs de l'âpre saison qui dure tout le temps que ta lumière est cachée, cet arbre chéri, ce feuillage sacré qui t'enchaîna le premier, et qui me tient aujourd'hui dans ses chaînes.» Quelques années après, il revoit ce ruisseau et ce laurier; l'un lui rappelle tous les fleuves, et l'autre tous les arbres; et ni le Tesin [653], le Pô, le Var et tous les autres fleuves, ni le sapin, le chêne, le hêtre et tous les autres arbres ne pourraient, dit-il, aussi bien consoler mon triste cœur que ce ruisseau qui semble pleurer avec moi, que cet arbrisseau qui est l'éternel sujet de mes chants. Puisse ce beau laurier croître toujours sur ce frais rivage, et puisse celui qui l'a planté, écrire de tendres et nobles pensées sous ce doux ombrage et au murmure de ces eaux!» On a beau dire qu'il y a trop d'esprit dans cet amour et dans cette poésie; il y a certainement aussi beaucoup de sentiment. D'autres sonnets en ont encore davantage; le coloris en est plus sombre, et les idées les plus mélancoliques et les plus tristes y sont exprimées sans adoucissement et sans mélange. Je citerai celui-ci pour exemple.
[Note 652: ][ (retour) ] Apollo, s'ancor vive il bel desio, etc. Son. 27.
[Note 653: ][ (retour) ] Non Tesin, Pô, Varo, Arno, Adige, e Tebro, etc. Son. 116.
«Plus j'approche du dernier jour [654], qui abrège la misère humaine, plus je vois le temps rapide et léger dans sa course, et s'évanouir l'espérance trompeuse que je fondais sur lui. Je dis à mes pensées: Nous n'irons pas désormais long-temps parlant d'amour; cet incommode et pesant fardeau terrestre se dissout comme la neige nouvelle, et bientôt nous serons en paix, parce qu'avec lui tomberont ces espérances qui m'ont fait rêver si long-temps, et les ris et les pleurs, et la crainte et la colère. Nous verrons alors clairement comme souvent on s'avance dans la vie au milieu de choses incertaines, et combien on pousse de vains soupirs.»
[Note 654: ][ (retour) ] Quanto più m'avvicino al giorno estremo, etc. Son. 25.
Souvent aussi (et c'est là même en général un des attraits les plus puissants des poésies de Pétrarque) il porte ses tendres rêveries au milieu des bois, des champs, sur les montagnes, parmi les plus doux ou les plus imposants objets de la nature. Avant de parler de sa tristesse, il s'entoure des lieux qui l'entretiennent, mais qui l'adoucissent; et quand il se peint mélancolique et solitaire, il répand sur sa mélancolie le charme de sa solitude. C'est ce que l'on sent beaucoup mieux que je ne puis le dire dans un grand nombre de ses sonnets; on le sent surtout dans celui qui commence par ces mots Solo e pensoso [655], peut-être, selon moi, le plus beau, le plus touchant de tous les siens, et où il a porté au plus haut point d'intimité l'alliance de ces deux grandes sources d'intérêt, la solitude champêtre et la mélancolie. J'ai tâche de le traduire en vers, et même ce qui est, comme on sait, le comble de la difficulté dans notre langue, de rendre un sonnet par un sonnet. Il y a peut-être beaucoup d'imprudence à hasarder de si faibles essais, et pour faire l'imprudence toute entière, j'engagerai encore ici à relire dans l'original le sonnet de Pétrarque. Peut-être au reste quand on s'en sera rafraîchi la mémoire, appréciant mieux les difficultés de l'entreprise, en aura-t-on pour le mien plus d'indulgence.
[Note 655: ][ (retour) ] Son. 28.
Je vais seul et pensif, des champs les plus déserts,
A pas tardifs et lents, mesurant l'étendue,
Prêt à fuir, sur le sable aussitôt qu'à ma vue
De vestiges humains quelques traits sont offerts.
Je n'ai que cet abri pour y cacher mes fers,
Pour brûler d'une flamme aux mortels inconnue;
On lit trop dans mes yeux, de tristesse couverts,
Quelle est en moi l'ardeur de ce feu qui me tue.
Ainsi, tandis que l'onde et les sombres forêts,
Et la plaine, et les monts, savent quelle est ma peine,
Je dérobe ma vie aux regards indiscrets;
Mais je ne puis trouver de route si lointaine
Où l'amour, qui de moi ne s'éloigne jamais,
Ne fasse ouïr sa voix et n'entende la mienne.
On pourrait suivre, le recueil ou le Canzoniere de Pétrarque à la main, les bons et les mauvais succès qu'il éprouvait auprès de Laure. On y verrait que quelquefois il affectait de l'éviter, qu'alors elle faisait vers lui quelques pas et lui accordait un regard plus doux [656]; que quand il avait passé quelques jours sans la voir et sans la chercher dans le monde, il en était mieux accueilli [657], qu'alors il épiait l'occasion de lui parler de son amour; mais qu'elle recommençait à le fuir [658]: qu'il s'armait quelquefois de courage pour obtenir qu'elle voulût l'entendre; mais que la violence de son amour enchaînait sa langue, et ne lui laissait pour interprêtes que ses yeux [659]; que cette agitation continuelle ayant altéré sa santé, et lui ayant donné une pâleur extraordinaire, Laure le voit dans cet état, en est touchée, et lui dit, en passant, quelques paroles consolantes [660]; que même une fois elle lui donne des espérances d'une telle nature que, les voyant détruites, il se plaint de ce qu'un orage a ravagé les fruits qu'il comptait cueillir [661], et de ce qu'un mur s'est élevé entre sa main et les épis; qu'enfin rebuté de tant de peines et de si peu de progrès, il appelle la raison et la religion à son secours; qu'il espère guérir, mais qu'il se retrouve ensuite plus malade [662]. On y verrait encore qu'un jour qu'il s'était montré plus froid et plus réservé avec Laure, elle lui dit d'un ton de reproche: Vous avez bientôt été las de m'aimer! (en effet il n'y avait encore que dix ans) et qu'il lui répond d'un ton assez piqué, pour faire voir qu'il avait eu réellement le dessein de se dégager [663]; que bientôt il reprend ses chaînes, et promet de ne les rompre désormais que lorsqu'il sera glacé par le froid de l'âge [664]; qu'au moment où il se croit libre, il regrette ses fers [665]; qu'à l'instant où il les a repris il regrette sa liberté [666].
[Note 656: ][ (retour) ] Io temo sì de' begli occhi l'assalto, etc. Son. 31.
[Note 657: ][ (retour) ] Io sentia dentr' al cor già venir meno, etc. Son. 39.
[Note 658: ][ (retour) ] Se mai foco per foco non si spense, etc. Son. 40.
[Note 659: ][ (retour) ] Perch'io t'abbia guardato di menzogna, etc. Son. 41.
[Note 660: ][ (retour) ] Volgendo gli occhi al mio nuovo colore, etc. Canz. 15.
[Note 661: ][ (retour) ] Se co'l cieco desir che'l cor distrugge, etc. Son 43.
[Note 662: ][ (retour) ] Quel foco ch'io pensai che fosse spento, etc. Canz. 13. Lasso! che mal accorto fui da prima, etc. Son. 50.
[Note 663: ][ (retour) ] Io non fu' d'amar voi lassato unquanco, etc. Son. 51.
[Note 664: ][ (retour) ] Se bianche non son prima ambe le tempie, etc. Son. 62.
[Note 665: ][ (retour) ] Io son dell' aspettare omai si vinto, etc. Son. 75.
[Note 666: ][ (retour) ] Ahi bella libertà, etc. Son. 76.
Tels sont les incidents des amours de notre poëte pendant leur première époque; tels sont les petits détails qu'il sut embellir des couleurs d'une poésie élégante et ingénieuse; et l'on voit que cela ne ressemble guère aux amours des trois poëtes romains. Après qu'il fut revenu d'Italie, où il avait compté se fixer, Laure, qui avait craint de le perdre, et pour qui sans doute il en avait plus de prix, le traite mieux qu'elle n'avait fait encore. Une rencontre dans un lieu public où il était occupé d'elle, un doux regard, un salut obligeant, quelques mots qu'il ne peut entendre, le transportent de tant de joie, qu'il ne lui faut pas moins de trois sonnets pour l'exprimer [667]. Mais cette faveur dure peu: il recommence bientôt à souffrir et à se plaindre. Le bon Sennuccio est toujours son confident le plus intime; c'est à lui qu'il adresse cette vive peinture de ses tristes alternatives et de ses anxiétés [668]. «Sennuccio, je veux que tu saches de quelle manière on me traite, et quelle vie est la mienne. Je brûle, je me consume encore, c'est toujours Laure qui me gouverne, et je suis toujours ce que j'étais. Ici je l'ai vue humble et modeste, là, orguilleuse et fière, pleine tour à tour de dureté ou de douceur, tantôt impitoyable et tantôt émue de pitié, se revêtir de tristesse ou de grâces, et se montrer tantôt affable, tantôt dédaigneuse et cruelle. C'est là qu'elle chanta si doucement, là qu'elle s'assit, ici qu'elle se retourna, ici qu'elle retint ses pas. C'est ici qu'elle perça mon cœur d'un trait de ses beaux yeux, ici qu'elle dit une parole, ici qu'elle sourit, ici qu'elle changea de couleur: hélas? c'est dans ces pensées que l'amour notre maître me fait passer et les nuits et les jours.»
[Note 667: ][ (retour) ] Aventuroso più d'altro terreno, etc. Son. 185. Perseguendo mi amor al luogo usato, etc. Son. 187. La donna che'l mio cor nel viso porta, etc. Son. 188.
[Note 668: ][ (retour) ] Sennuccio, io vo' che sappi in qual maniera, etc. S. 189.
On ne peut se figurer quelles idées poétiques, recherchées quelquefois, mais pleines de grâce, de finesse, de nouveauté et toujours ingénieusement et poétiquement exprimées, les plus petits événements lui inspirent. Il apperçoit Laure dans la campagne. Tout à coup elle est surprise par les rayons du soleil; elle se tourne, pour l'éviter, du côté où est Pétrarque, et dans le même instant il paraît un nuage qui éclipse le soleil. Voici ce qu'il imagine là-dessus, et comment il peint cette scène, dont Laure, le soleil, le nuage et lui sont les acteurs [669]. «J'ai vu entre deux amants une dame honnête et fière, et avec elle ce souverain qui règne sur les hommes et sur les dieux. Le soleil était d'un côté, j'étais de l'autre. Dès qu'elle se vit arrêtée par les rayons du plus beau de ses amants, elle se tourna vers moi d'un air gai: je voudrais que jamais elle ne m'eût été plus cruelle. Aussitôt je sentis se changer en allégresse la jalousie qu'à la première vue un tel rival avait fait naître dans mon cœur. Je le regardai; sa face devint triste et chagrine; un nuage la couvrit et l'environna, comme pour cacher la honte de sa défaite.»
[Note 669: ][ (retour) ] In mezzo di duo amanti onesta altera, etc. Son. 92.
Dans une assemblée où était Pétrarque, Laure laisse tomber un de ses gants. Il s'en aperçoit et le ramasse. Laure le reprend avec vivacité, et il faut qu'il le lui cède. Ce n'est pas trop de quatre sonnets [670] pour peindre cette main d'ivoire qui vient reprendre son bien, et le plaisir d'un moment qu'il avait eu à se saisir de cette dépouille, et la peine mêlée d'enchantement que lui avait faite l'action de cette main charmante, et l'éclat dont avait brillé ce beau visage, et tout ce que ce triomphe passager et cette défaite avaient eu de ravissant et de triste pour lui. Au retour du printemps, et le premier jour de mai, Laure se promenait avec ses compagnes; Pétrarque la suit; on s'arrête devant le jardin d'un vieillard aimable, qui avait consacré toute sa vie à l'amour, c'était apparemment Sennucio del Bene [671], et qui s'amusait à cultiver des fleurs. Laure et Pétrarque entrent dans ce jardin. Le vieillard enchanté de les voir, va cueillir ses deux plus belles roses et leur donne en disant: non, le soleil ne voit pas un pareil couple d'amants. Ce mot, ces deux roses et toute cette petite action fournissent à Pétrarque un sonnet coloré pour ainsi dire de toute la grâce du sujet et toute la fraîcheur du printemps [672].
O bella man che mi distringi'l core, etc.
Non pur quell' una bella ignuda mano, etc.
Mia ventura ed amor m'havean si adorno, etc.
D'un bel, chiaro, polito e vivo ghiaccio, etc.Son. 166--169.
[Note 671: ][ (retour) ] J'adopte ici l'opinion de l'abbé de Sade. Plusieurs commentateurs, et entre autres Muratori, disent que ce fut le roi Robert, dans un voyage à Avignon: cela me paraît manquer de vraisemblance.
[Note 672: ][ (retour) ] Due rose fresche e colte in Paradiso, etc. Son. 207.
Une douzaine de jolies femmes vont avec Laure se promener en bateau sur le Rhône: elles montent, au retour, sur un charriot qui les ramène, Laure; assise à l'extrémité du char, dominait sur ses compagnes et les ravissait par les sons de sa voix. Pétrarque, témoin de ce spectacle, le retrace dans un sonnet et en fait un tableau charmant. [673] Un autre jour, il était auprès de Laure, ou dans une assemblée, ou dans une promenade. Il avait les yeux fixés sur elle, et paraissait rêver doucement: elle lui mit la main devant les yeux sans rien dire. Il y avait dans cette rêverie, dans ce genre et dans ce silence un sujet pour des vers pleins de sentiment, et malheureusement dans ceux que fit Pétrarque, il n'y a que de l'esprit [674]. Il y a de l'esprit encore, mais beaucoup de sentiment et de poésie dans plusieurs sonnets qu'il fit pour consoler Laure d'un chagrin très-grand, sans doute, mais dont on ignore le sujet [675]. «J'ai vu sur la terre des mœurs angéliques et des beautés célestes, qui n'ont rien d'égal au monde. Leur souvenir m'est doux et pénible, car tout ce que je vois ailleurs n'est plus que songe, ombre et fumée. J'ai vu pleurer ces deux beaux yeux, qui ont fait mille fois envie au soleil: et j'ai entendu prononcer, en soupirant, des paroles, qui feraient mouvoir les montagnes et s'arrêter les fleuves. L'amour, la sagesse, le courage, la pitié, la douleur formaient en pleurant un concert plus doux que tout ce qu'on entend dans le monde; et le ciel était si attentif à cette divine harmonie, qu'on ne voyait sur aucun rameau s'agiter le feuillage, tant l'air et les vents en étaient devenus plus doux.--Partout où je repose mes yeux fatigués, dit-il dans un autre de ses sonnets [676], partout où je les tourne pour apaiser le désir qui les enflamme, je trouve des images de la beauté que j'aime, qui rendent à mes feux toute leur ardeur. Il semble que, dans sa belle douleur, respire une pitié noble, qui est pour un cœur bien né la chaîne la plus forte. Ce n'est pas assez de la vue, elle y ajoute encore, pour charmer l'oreille, sa douce voix et ses soupirs, qui ont quelque chose de céleste. L'amour et la vérité furent d'accord avec moi pour dire que les beautés que j'avais vues étaient seules dans l'univers, et n'avaient jamais eu rien de semblable sous le ciel; jamais on n'entendit de si touchantes et de si douces paroles, et jamais le soleil ne vit de si beaux yeux verser de si belles larmes.»
[Note 673: ][ (retour) ] Dodici donne onestamente lasse, etc. Son. 189.
[Note 674: ][ (retour) ] In quel bel viso ch'io sospiro e bramo, etc. Son. 219.
[Note 675: ][ (retour) ] I vidi in terra angelici costami, etc. Son. 123.
[Note 676: ][ (retour) ] Ove ch' i' posi gli occhi lassi, ò gíri, etc. Son. 125.
J'ai parlé, dans la vie de Pétrarque, des adieux qu'il fit à Laure, en lui annonçant son départ pour l'Italie, et de la pâleur subite qu'elle ne put lui cacher. S'il interpréta trop favorablement, peut-être, cette surprise et cette pâleur, on doit lui pardonner une illusion qu'il a rendue avec tant de charme. «Cette belle pâleur [677], qui couvrit un doux sourire, comme d'un nuage d'amour, s'offrit à mon cœur avec tant de majesté, qu'il vint au-devant d'elle, et s'élança sur mon visage [678]. Je connus alors comment on se voit l'un l'autre dans le séjour céleste, je le connus en découvrant un sentiment de pitié que d'autres n'aperçurent pas, mais je vis, parce que jamais je ne fixe les yeux ailleurs. L'aspect le plus angélique, l'attitude la plus touchante qui parut jamais dans une femme attendrie par l'amour, serait de la colère auprès de ce que je vis alors. Elle tenait ses beaux yeux attachés su la terre: elle se taisait; mais je croyais l'entendre dire: Qui donc éloigne de moi mon fidèle ami?»
[Note 677: ][ (retour) ] Je demande grâce pour ces mouvements du cœur personnifié, inconnus aux anciens, et dont les modernes ont abusé, mais conformes, comme nous l'avons vu plus haut, à la poétique de Pétrarque.
[Note 678: ][ (retour) ] Quel vago impallidir che'l dolce riso, etc. Son. 98.
Lorsqu'il fut revenu auprès d'elle, et pendant le séjour de quelques années qu'il fit encore à Avignon et à Vaucluse, sa veine poétique et amoureuse n'eut pas moins de fécondité, ni ses productions moins de sensibilité, d'esprit et de grâce. On pourrait former, pour cette dernière époque, une seconde chaîne de petits incidents qui furent le sujet de ses vers; mais elle paraîtrait quelquefois une répétition de la première, et les mêmes petites choses n'auraient peut-être pas le même intérêt, si l'on se rappelait l'âge qu'avait Pétrarque, et les dix-huit ou vingt ans qu'avait alors son amour. Il est temps d'ailleurs de choisir parmi ses compositions plus étendues que les sonnets, parmi ses canzoni, quelques pièces qui puissent donner une plus grande idée de son génie poétique, de son talent de peindre la nature, et d'en ramener tous les objets à l'objet éternel de ses rêveries et de ses pensées.
L'une des plus belles et des plus justement célèbres de ces canzoni, l'un des morceaux connus de poésie où il y a le plus d'images délicieuses et de tableaux magiques, est celle qui commence par ce vers: Chiare, fresche e dolci acque [679]. Le lieu de cette scène charmante était une belle campagne auprès d'Avignon. Une fontaine claire et limpide y rafraîchissait la verdure dans les plus fortes chaleurs. Laure venait quelquefois se baigner dans cette fontaine: elle se reposait sur les gazons, au pied des arbres et parmi les fleurs. Ce lieu était plein d'elle. Pétrarque y allait souvent rêver et contempler avec ravissement tous les objets encore empreints de son image. Cette pièce les retrace si fidèlement, qu'on est frappé, en la lisant, comme s'ils étaient sous les yeux. Ce mérite n'avait pas échappé à un juge aussi délicat et aussi judicieux que l'était Voltaire, quand quelque passion ne l'aveuglait pas. Il imita librement la première strophe, et trop librement sans doute; mais il voulut surtout y conserver la grâce et la mollesse du texte, et qui mieux que lui pouvait y réussir? Je citerai d'abord ces vers: on verra ensuite, par la traduction en prose, les licences qu'il s'est données, surtout les additions qu'il a faites; mais on n'oubliera pas qu'il est plus facile au génie d'inventer, ou d'imiter directement la nature, que d'en copier les imitations.
[Note 679: ][ (retour) ] Canz. 27.
Claire fontaine, onde aimable, onde pure,
Où la beauté qui consume mon cœur,
Seule beauté qui soit dans la nature,
Des feux du jour évitait la chaleur
Arbre heureux, dont le feuillage,
Agité par les zéphyrs,
La couvrit de son ombrage,
Qui rappelle mes soupirs
En rappelant son image;
Immortalisé par ses charmes,
L'Amour a blessé tous mes sens,
Ecoutez mes derniers accents,
Recevez mes dernières larmes.
Ces dix-neuf vers sont admirables pour le but que Voltaire s'était proposé. Ce n'est point une copie, c'est un second portrait du même modèle, qu'on peut mettre à côté du premier; mais enfin ce n'est pas le premier. En voici une image moins brillante et moins vive; mais une copie plus fidèle. Dans l'original, chaque strophe est de treize vers, non pas libres comme ceux de Voltaire: mais soumis, pour la mesure et pour la rime, à des entrelacemens réguliers, difficultés dont le poëte se joue, et dont il ne semble même pas s'être aperçu.
La seconde et la troisième strophes sont remplies d'images tristes et lugubres, qui contrastent avec les tableaux riants de la première strophe et des suivantes. Leur couleur sombre fait mieux ressortir la grâce et la fraîcheur des autres. C'était un des secrets de l'art des anciens; et Pétrarque l'avait emprunté d'eux, ou l'avait comme eux trouvé dans son génie.
«Claires, fraîches et douces ondes, où celle qui me paraît la seule femme qui soit sur la terre, a plongé ses membres délicats; heureux rameau (je me le rappelle en soupirant), dont il lui plut de se faire un appui; herbes et fleurs que sa robe élégante renferma dans son sein pur comme celui des anges, air serein et sacré, où planait l'amour quand il ouvrit mon cœur d'un trait de ses beaux yeux, écoutez tous ensemble mes plaintifs et derniers accents.
«S'il est de ma destinée, si c'est un ordre du ciel que l'amour ferme mes yeux et les éteigne dans les larmes, que du moins mon corps malheureux soit enseveli parmi vous, et que mon âme, libre de sa dépouille, retourne à sa première demeure. La mort me sera moins cruelle, si j'emporte, à ce passage douteux, une si douce espérance. Mon âme fatiguée ne pourrait déposer dans un port plus sûr ni dans un plus paisible asyle, cette chair et ces os éprouvés par de si longs tourments.
«Un temps viendra peut-être où cette beauté douce et cruelle reviendra visiter ce séjour. Elle reverra ce lieu où, dans un jour heureux à jamais, elle jeta sur moi les yeux. Ses regards curieux s'y porteront avec joie; mais, ô douleur! elle ne verra plus qu'un peu de terre entre les rochers. Alors, inspirée par l'amour, elle soupirera si doucement qu'elle obtiendra mon pardon, et, qu'essuyant ses yeux avec son beau voile, elle fera violence au ciel même.
«De ces rameaux (j'en garde le délicieux souvenir) tombait une pluie de fleurs qui descendait sur son sein. Elle était assise, humble au milieu de tant de gloire, et couverte de cet amoureux nuage. Des fleurs volaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes, qui ressemblaient alors à de l'or poli, garni de perles. Les unes jonchaient la terre, et les autres flottaient sur les ondes; d'autres, en voltigeant légèrement dans les airs, semblaient dire: Ici règne l'amour.
«Combien de fois alors, frappé d'étonnement, ne répétai-je pas: Sans doute elle est née dans les cieux! Son port divin, son visage, ses paroles et son doux sourire m'avaient fait oublier tout ce qui n'est pas elle: ils m'avaient tellement séparé de moi-même, que je disais en soupirant: Comment suis-je ici, et quand y suis-je venu? Je croyais être au ciel, et non où j'étais en effet. Depuis ce jour, je me plais tant sur cette herbe fleurie que partout ailleurs je ne puis rester en paix.»
Une autre canzone non moins célèbre, et où des images champêtres se trouvent aussi mêlées avec des idées mélancoliques, est celle qui commence par ces mots: Di pensier in pensier, di monte in monte [680]. Elle est très-belle; mais longue et un peu triste. Je ne la traduirai point ici toute entière. Je me hasarderai seulement à en imiter en vers les trois plus belles strophes. Je m'y suis astreint à un rhythme régulier, et les strophes ont à peu près la même coupe que celle du texte. Mais une traduction peut avoir ce genre de fidélité, et être cependant très-infidèle. Je prie le lecteur d'oublier qu'il vient de lire des vers de Voltaire, et que ce sont des vers de Pétrarque que j'ai essayé de traduire.
[Note 680: ][ (retour) ] Canz. 30.
De pensers en pensers, de montagne en montagne,
L'amour guide mes pas; tout chemin fréquenté
Troublerait la tranquillité
D'un cœur que l'amour accompagne.
Je puis ou sourire ou pleurer,
Je puis craindre ou me rassurer.
Tour à tour est triste ou serein;
Et lui rend douteux son destin.
S'ils sont peuplés, blesse mes yeux;
C'est un désert que je préfère.
Changer pour un état meilleur
Et l'amertume et la douceur.
Te promet de plus heureux temps.
Quand viendront-ils ces doux instants?
Sur le tronc noueux des ormeaux,
Dans le sein brillant de la nue,
Plus les déserts où je la vois
Sont reculés au fond des bois,
Plus belle est sa divine image;
Je pense, et je pleure, et j'écris, etc.
Mais je n'ai point encore parlé des trois canzoni qui ont eu en Italie le plus de célébrité, que Pétrarque paraît lui-même avoir préférées à toutes les autres, et qu'il appelait les trois Sœurs. On ne peut se dispenser de connaître des pièces qui ont tant de réputation, ni n'être pas un peu tenté d'examiner à quel point elles la méritent. Il n'y en a peut-être aucune dans la poësie italienne, qui soit plus travaillée, d'un style plus pur, d'une élégance plus soutenue. Elles forment un ensemble, et comme un petit poëme en trois chants réguliers, en grandes strophes de quinze vers, sur des objets dont l'effet rapide ne se concilie pas communément avec tant d'ordre et de méthode: ce sont les yeux de sa maîtresse. Le devinerait-on à ce début de la première? «La vie est courte [681], et mon génie s'effraye d'une si haute entreprise. Je ne me fie ni sur l'une ni sur l'autre; mais j'espère faire entendre le cri de ma douleur où je veux qu'elle soit et où elle doit être entendue.» Mais tout à coup il s'adresse aux yeux de Laure; ce n'est plus sa douleur, c'est le plaisir qu'il éprouve, qui le force à leur consacrer son style, faible et lent par lui-même, et qui recevra d'un si beau sujet, sa force et sa vivacité. «Ce sujet l'élevant sur les ailes de l'amour, le séparera de toute pensée vile; et, prenant ainsi son essor, il pourra dire des choses qu'il a tenues long-temps cachées dans son cœur.»
[Note 681: ][ (retour) ] Perchè la vita è breve, etc. Canz. 18.
Ce n'est pas qu'il ne sente combien sa louange leur fait injure; mais il ne peut résister au désir qui le presse depuis qu'il les a vus, eux que la pensée peut à peine égaler, loin que ni son langage, ni celui de tout autre puisse les peindre. Quand il devient de glace [682] devant leurs rayons ardents, peut-être alors la noble fierté de Laure s'offense-t-elle de l'indignité de celui qui les regarde. Oh! si cette crainte qu'il éprouve ne tempérait pas l'ardeur qui le brûle! il s'estimerait heureux d'être dissous; car il aime mieux mourir en leur présence que de vivre sans eux. «S'il ne se fond pas, lui, si frêle objet devant un feu si puissant, c'est la crainte seule qui l'en garantit; c'est elle qui gèle son sang dans ses veines et qui durcit son cœur, pour qu'il brûle plus long-temps. On commence à se lasser de tout ce feu et de toute cette glace, lorsqu'un mouvement plus digne de Pétrarque, et auquel on ne s'attend pas, réveille et dédommage le lecteur. «O collines, ô vallées, ô fleuves, ô forêts, ô campagnes, ô témoins de ma pénible vie, combien de fois m'entendites-vous invoquer la mort! Cruelle destinée! je me perds si je reste, et ne puis me sauver si je fuis. Si une crainte plus forte ne m'arrêtait, une voie courte et prompte mettrait fin à ma peine; et la faute en est à celle qui n'y songe pas.»
[Note 682: ][ (retour) ] Le texte dit de neige; mais il vaudrait mieux qu'il ne dit ni l'un ni l'autre.
«O douleur! pourquoi me conduis-tu hors de ma route? Pourquoi me dictes-tu ce que je ne voulais pas dire? Laisse-moi donc aller où le plaisir m'appelle. Beaux yeux, plus sereins que des yeux mortels, ce n'est ni de vous que je me plains, ni de celui qui me tient dans vos chaînes. Vous voyez de combien de couleurs l'amour teint souvent mon visage; jugez de ce qu'il doit faire au dedans de moi, où il règne le jour et la nuit, fort du pouvoir qu'il tient de vous. Astres heureux et riants, il ne manque à votre bonheur que de vous contempler vous-mêmes; mais quand vous daignez vous fixer sur moi, vous voyez par vos effets ce que vous êtes. Il continue de s'étendre sur cette pensée et sur ce qu'il est heureux pour les yeux de Laure qu'ils ignorent toute leur beauté. C'est encore par un élan du cœur qu'il s'arrache à ces subtilités de l'esprit. «Heureuse l'âme qui soupire pour vous, ô lumières célestes! C'est pour vous que je rends grâce de la vie, qui n'aurait pour moi rien d'agréable sans vous. Hélas! pourquoi m'accordez-vous si rarement ce dont je ne me rassassie jamais? Pourquoi ne regardez-vous pas plus souvent les ravages qu'exerce sur moi l'amour? et pourquoi me privez-vous, à instant même, du bonheur dont mon âme commence à peine à jouir?»
Dans les deux dernières strophes, il peint encore cette douleur qu'éprouve son âme, et le pouvoir qu'ont ces deux beaux yeux d'en chasser les tristes pensées. Si ce bien était durable, aucun bonheur ne serait égal au sien; mais il exciterait l'envie dans les autres, et dans lui-même l'orgueil. Il vaut mieux qu'il réprime cette chaleur de ses esprits, qu'il rentre en lui-même, et qu'il y ramène ses pensées. Celles de Laure lui sont connues. Elles font toute sa joie. C'est pour se rendre digne d'en être l'objet, qu'il parle, qu'il écrit, qu'il désire de se rendre immortel. S'il produit quelques heureux fruits, c'est elle seule qui les fait naître. «Je suis, dit-il, comme un terrain sec et aride, cultivé par vous, et dont le prix vous appartient tout entier.»
L'objet de la seconde canzone [683], dont tous les commentateurs et Muratori lui-même admirent la noblesse et la force, est d'insister sur les effets moraux des yeux de Laure dans l'âme et dans l'esprit du poëte. Ce sont eux qui lui montrent la route du ciel, qui le dirigent dans ses travaux et qui l'éloignent du vulgaire. «Jamais, dit-il, aucune langue humaine ne pourrait exprimer ce que ces divines lumières me font sentir, et quand l'hiver répand les frimas, et quand l'année rajeunit, comme au temps de mes premières souffrances. Si dans le ciel, les autres ouvrages de l'éternel sont aussi beaux, il veut briser la prison qui le retient et qui le prive de la vie où il en pourrait jouir. Il revient ensuite aux sentiments qui l'attachent à la terre: il remercie la nature, et le jour où il naquit, et celle qui éleva son cœur à de si hautes espérances. Jusqu'alors, il était à charge à lui-même: c'est depuis ce temps qu'il a pu se plaire, en remplissant de hautes et de douces pensées ce cœur dont les yeux de Laure ont la clef. Il n'est point de bonheur au monde qu'il ne changeât pour un de leurs regards. Son repos vient d'eux, comme l'arbre vient de ses racines. Ils chassent de son cœur tout autre objet, toute autre pensée: l'amour seul y reste avec eux. Toutes les douceurs rassemblées dans le cœur des plus heureux amants ne sont rien auprès de celles qu'il éprouve quand il les regarde. Dès son berceau, le ciel les avait destinés pour remède à ses imperfections et à sa mauvaise fortune. A la fin de cette strophe, il se plaint du voile qui les lui cache, de la main qui se place quelquefois au-devant d'eux: cela est froid et peu digne du reste. Il se relève dans la dernière strophe, et revient à ces idées de perfection dont ils sont pour lui la source. «Voyant avec regret, dit-il, que mes qualités naturelles n'ont pas assez de valeur et ne me rendent pas digne d'un si précieux regard, je tâche de me rendre tel qu'il convient à mes hautes espérances et au noble feu qui me brûle. Si je puis devenir, par une étude constante, prompt au bien, lent au mal, et dédaigner ce que le monde désire, cela peut m'aider à obtenir d'eux un jugement favorable. Certes la fin de mes douleurs (et mon cœur malheureux n'en demande point d'autre), peut venir d'un regard de ses beaux yeux, enfin doucement émus, dernière espérance d'un pur et honnête amour.»
[Note 683: ][ (retour) ] Gentil mia donna, i' veggio, etc. Canz. 19.
La dernière canzone n'est pas la meilleure des trois. Muratori l'avoue. Il n'est pas étonnant, dit-il, que Pétrarque, ayant fait dans les deux précédentes un grand voyage, paraisse un peu las dans celui-ci. En effet, le commencement en est traînant et pénible, et trop semblable à ces exordes des Troubadours, dont nous avons remarqué l'uniformité et la pesanteur. Puisque son destin lui ordonne de chanter [684], et qu'il y est forcé par cette ardente volonté qui le contraint à soupirer sans cesse, il prie l'amour d'être son guide et de mettre d'accord ses rimes avec son désir. Il se prépare ainsi pendant deux strophes entières, pour dire dans la troisième, que si, dans les siècles où les âmes étaient éprises du véritable honneur, l'industrie de quelques hommes les avait conduits à travers les monts et les mers, cherchant les objets les plus rares, et recueillant les plus beaux fruits, puisque Dieu, la nature et l'amour ont voulu placer toutes les vertus dans les beaux yeux qui font toute sa joie, il faut qu'ils soient pour lui, comme deux rivages qu'il ne doit point franchir, comme une terre qu'il ne doit jamais quitter.
[Note 684: ][ (retour) ] Poichè per mio destino, etc. Canz. 20.
«De même, continue-t-il, que le rocher battu par les vents pendant la nuit, lève la tête vers ces deux astres qui brillent toujours à notre pôle, de même, dans la tempête qu'amour excite contre moi, ces deux yeux brillants sont mes astres et mon seul recours.» Mais ce qu'il peut leur dérober en suivant les conseils que l'amour lui donne, est beaucoup plus que ce qu'il lui accordent volontairement. Persuadé du peu qu'il vaut, il les prend toujours pour règle; et, depuis qu'il les a vus, il n'a point fait de pas dans la route du bien, sans suivre leurs traces. Il revient aussi à leurs effets moraux. Il reparle ensuite de la douceur qu'il éprouve en les voyant. Le sourire amoureux dont ils brillent lui donne l'idée de cette paix éternelle qui règne dans les cieux. Il voudrait, seulement pendant un jour entier, les regarder de près et étudier comment l'amour les fait mouvoir si doucement, sans que les cercles célestes continuassent de tourner, sans qu'il pensât ni à rien autre chose, ni à lui même, et en suspendant le battement de ses propres yeux. Mais ce sont là des vœux qui ne peuvent être exaucés, et des désirs sans espérance. Il se borne donc à demander que l'amour délie le nœud dont il enchaîne sa langue. Il oserait alors dire des paroles si nouvelles, qu'elles arracheraient des larmes à tous ceux qui pourraient l'entendre. Le reste est si alambiqué et si obscur, qu'on n'entend réellement pas ce qu'il veut dire. Ses blessures sont si profondes, qu'elles forcent son cœur à se détourner de sa route. Il reste presque sans vie: son sang se cache, il ne sait où. Il ne demeure pas tel qu'il était, et il s'aperçoit enfin que c'est de ce coup que l'amour le tue.
La plupart des critiques italiens, ou plutôt des commentateurs sans critique, Vellutello, Gesualdo, Daniello, ont admiré cette dernière sœur comme les deux aînées, et cette fin comme le reste. Castelvetro, tout rempli d'Aristote, se borne à analyser, dans toutes les trois, les divisions et subdivisions du sujet, l'ordre que l'auteur y observe, l'enchaînement de ses raisonnements et de ses preuves. Le mordant Tassoni lui-même est désarmé par la perfection de ces trois chefs-d'œuvre, qui suffisaient, selon lui, pour obtenir à Pétrarque la couronne poétique. Le judicieux Muratori [685] a seul osé reprendre les défauts qui en obscurcissent les beautés. On lui en a fait un crime. Trois académiciens des Arcades [686] ont écrit un livre pour lui prouver qu'il avait tort, et pour défendre corps à corps toutes les strophes et tous les vers de Pétrarque qu'il avait attaqués. L'idée fidèle que j'ai donnée des trois canzoni peut faire entrevoir qu'ils n'ont pas toujours raison dans leurs défenses; et à moins d'être un de ces Pétrarquistes effrénés, qui n'entendent raison ni sur un sonnet, ni sur un vers, ni sur une rime, on peut se permettre de penser comme Muratori lui-même, «qu'enfin Pétrarque n'est pas infaillible, qu'on ne doit pas regarder comme un sacrilège de ne pas respecter également tout ce qui est sorti de sa plume, qu'il n'en sera pas moins un grand homme et un grand maître, que ces trois canzoni n'en seront pas moins des morceaux précieux et supérieurs; si l'on veut, à tous ses autres ouvrages, parce qu'on y aura découvert quelques taches [687].» Au reste, la supériorité de ces trois odes sur tous les ouvrages de Pétrarque, ne peut être entendue que relativement au style, à la délicatesse des expressions et des tours, à l'harmonie, à l'enchaînement mélodieux des mots, des rimes et des mesures de vers. Sur tout cela, les Italiens seuls sont juges compétents, et je n'ai rien à dire; mais je ne croirai pas plus que ne l'a cru Muratori, faire un sacrilège en préférant à ces trois pièces, pour la vérité des sentiments, la richesse et la variété des images, et cette douce mélancolie qui fait le principal attrait des poésies d'amour, les canzoni: Di pensier in pensier; Chiare fresche e dolci acque, et Se'l pensier che mi strugge, qui la précèdent [688], et même In quella parte dov' amor mi sprana [689], qui la suit, Ne la stagion che'l ciel rapido inchina [690], si riche en comparaisons tirées de la vie champêtre, et si poétiquement exprimées, et peut-être quelques autres encore.
[Note 685: ][ (retour) ] D'abord dans son Traité della perfetta Poesia, et ensuite dans ses Observations sur Pétrarque, jointes à celles du Tassoni.
[Note 686: ][ (retour) ] Bartolommeo Casaregi, Tomaso Canevari, Antonio Tomasi.--Difesa delle tre canzoni, etc. Lucca, 1730.
[Note 687: ][ (retour) ] Della perfetta Poesia, t. II, p. 198.
[Note 688: ][ (retour) ] Canz. 26.
[Note 689: ][ (retour) ] Canz. 28.
[Note 690: ][ (retour) ] Canz. 9.
La seconde partie du canzonière, qui contient les poésies faites après la mort de Laure, est généralement préférée à la première pour le naturel et la vérité. Sans vouloir discuter cette préférence, que beaucoup de gens ont accordée sur parole, on doit reconnaître qu'en effet, dans un grand nombre de pièces, la douleur est vraie, touchante et même profonde, sans cesser d'être poétique et ingénieuse. On le sent dès le premier sonnet, qui est tout en exclamations et en phrases interrompues [691]; mais mieux encore à la première canzone, dont voici les principaux traits. «Que dois-je faire? Amour, que me conseilles-tu [692]? N'est-il pas temps de mourir? Ah! j'ai trop tardé: ma Dame est morte; elle a emporté mon cœur. Je n'espère plus la voir ici bas, et je ne puis attendre sans ennui le moment de la rejoindre. Son départ a changé en pleurs toute ma joie et m'a enlevé toute la douceur de ma vie. Amour! tu sens combien cette perte est cruelle; elle l'est pour nous deux également.... O monde ingrat, qu'elle laisse dans le veuvage, tu devrais la pleurer avec moi. Tout ce qu'il y avait de bon et de précieux en toi tu l'as perdu avec elle. Ta gloire est tombée; et tu ne le vois pas! Tant qu'elle vécut sur la terre, tu ne fus pas digne de la connaître et d'être foulé par ses pieds sacrés, dignes du séjour céleste. Mais moi, qui sans elle ne puis aimer ni la vie ni moi-même, je l'appelle en pleurant: c'est tout ce qui me reste de tant d'espérances, et c'est tout ce qui me retient encore ici bas.--Hélas! il est devenu terre et poussière ce visage qui nous donnait l'idée du ciel et du bonheur dont on y jouit. Sa forme invisible y est montée, débarrassée du voile qui dérobait aux yeux la fleur de ses années, pour s'en revêtir encore et ne le dépouiller jamais, au jour où nous la verrons d'autant plus belle et plus divine qu'une éternelle beauté est au dessus des beantés mortelles.
[Note 691: ][ (retour) ] Oime il bel viso! oime il soave sguardo! etc.
[Note 692: ][ (retour) ] Che debb'io far? che mi consigli, amore?
«Elle se présente à mes yeux plus belle et plus charmante que jamais; elle y vient comme aux lieux où sa vue peut répandre le plus de bonheur. C'est l'un des seuls soutiens de ma vie. L'autre est son nom, qui résonne si doucement dans mon cœur; mais quand je me rappelle que toute mon espérance est morte lorsqu'elle était dans toute sa fleur, l'amour sait ce que je deviens et ce que j'espère; elle le voit aussi, elle qui est maintenant auprès de l'éternelle vérité. Vous, femmes, qui connûtes sa beauté, sa vie pure et angélique, et sa conduite céleste sur la terre, plaignez-moi et laissez-vous toucher de pitié, non pour elle, qui est allée dans le séjour de paix, mais pour moi qu'elle laisse au milieu d'une horrible guerre. Si je tarde encore à la suivre, à briser mes liens mortels, je ne suis retenu que par l'amour. Il me parle; il se fait entendre ainsi dans mon cœur.--«Mets un frein à la douleur qui t'égare. On perd par l'excès des désirs ce ciel où ton cœur aspire, où est vivante à jamais celle qui paraît morte aux yeux des hommes, celle qui sourit en elle-même de la perte de sa belle dépouille, et qui ne s'afflige que pour toi. Sa renommée vit encore en cent lieux dans tes vers; elle te prie de ne la pas laisser s'éteindre, mais de rendre son nom encore plus célèbre par tes chants, s'il est vrai que tu aies chéri le doux empire de ses yeux.»
La finale même de cette canzone, ce que les Italiens appelent la chiusa, qui est ordinairement un envoi ou une adresse si insignifiante que je n'ai point parlé de celle qui termine les autres canzoni que j'ai citées, est ici du même ton que le reste, et porte l'empreinte de l'émotion et de la douleur. «Fuis, lui dit le poëte, les couleurs gaies et riantes; ne t'approche point des lieux où sont les ris et les concerts. Tu n'es pas un chant, mais une plainte. Tu serais déplacée au milieu des troupes joyeuses, toi veuve inconsolable et vêtue de deuil.»
Ces idées d'une éternelle vie acquise par la perte d'une vie fragile et d'une âme qui jouit, dégagée de sa dépouille mortelle, reviennent souvent dans cette partie des poésies de Pétrarque. La croyance y venait en quelque sorte au secours du sentiment. Quoique l'on sente souvent dans le style et dans les pensées de la première partie l'influence des idées et du langage religieux, on la sent encore beaucoup plus dans la seconde; et il est surprenant que l'auteur du Génie du Christianisme, qui a vu souvent cette influence où elle n'était pas, ne l'ait pas aperçue et développée dans celui des poëtes modernes où elle est si générale et si visible. Cette même idée termine encore heureusement ce sonnet touchant et poétique. «Si j'entends se plaindre les oiseaux [693], ou s'agiter doucement le vert feuillage au souffle du zéphyr, ou murmurer avec bruit des eaux limpides qui baignent une rive fraîche et fleurie, où je me suis assis pour penser à l'amour et pour écrire mes pensées, je vois, j'entends, j'écoute celle que le ciel ne fit que montrer, que la terre nous cache, et qui, de si loin, comme si elle était encore vivante, répond à mes soupirs. Eh! pourquoi te consumer avant le temps? me dit-elle avec une douce pitié. Pourquoi tes tristes yeux versent-ils un fleuve de larmes? Ne pleure pas sur moi: la mort m'a procuré des jours sans fin; et quand je parus fermer les yeux, je les ouvris à l'éternelle lumière.»
[Note 693: ][ (retour) ] Se lamentar' augelti, etc. Son. 238.
Les mêmes lieux qui enchantaient notre poëte lorsque, pendant la vie de Laure, il y portait ou y trouvait partout son image, les campagnes qui environnent Avignon, le charmaient encore quand il y revint après la mort de Laure, et qu'il put s'y livrer à ses amoureux souvenirs. Quelques sonnets choisis parmi ceux qu'il fit à cette époque, quoique faiblement traduits en prose, conserveront peut-être encore l'empreinte de ces beaux lieux et de ces tristes sentiments. «Vallon qui retentis de mes gémissements [694], fleuve qui t'accroîs souvent de mes larmes, animaux des forêts, charmants oiseaux, et vous poissons que renferment ces deux verdoyants rivages, air qu'échauffent et que rendent plus sereins mes soupirs; doux sentier où je trouve aujourd'hui tant d'amertume; colline qui me plaisais, qui maintenant m'affliges, où, par habitude, l'amour me conduit encore; je reconnais bien en vous les formes accoutumées; mais hélas! je ne les reconnais plus en moi, qui, d'une si douce vie, me vois plongé dans d'inconsolables douleurs. C'est d'ici que je voyais celle que j'aime, et c'est en suivant les mêmes traces que je reviens voir le lieu d'où elle s'est élevée au ciel, laissant sur la terre sa dépouille mortelle.»
[Note 694: ][ (retour) ] V alle che de' lamenti miei se' piena, etc. Son. 260.
«Zéphir revient [695]; il ramène le beau temps, et les fleurs, et les gazons, sa douce famille, et le gazouillement de Progné, et les plaintes de Philomèle, et le printemps paré de couleurs blanches et vermeilles. Les prés sont plus riants, le ciel plus serein.... [696], l'air, et les eaux, et la terre, sont remplis d'amour; toute créature animée se livre au plaisir d'aimer. Mais rien, hélas! ne revient pour moi que de plus profonds soupirs, tirés du fond de mon cœur par celle qui en a emporté les clefs au séjour céleste. Et le chant des oiseaux, et les plaines fleuries, et la douce présence de femmes honnêtes et belles, sont pour moi comme un désert peuplé de bêtes sauvages.»
[Note 695: ][ (retour) ] Zeffiro torna e'l bel tempo rimena, etc. Son. 268.
[Note 696: ][ (retour) ] Je passe ici un vers aussi agréable que les autres; mais dont l'idée mythologique s'assortit mal avec le reste; et en refroidit le sentiment:
Giove s'allegra di mirar sua figlia.
Muratori croit y voir une imitation éloignée de Lucrèce; je le veux bien; mais Jupiter qui regarde avec joie Vénus sa fille, et Laure qui, quelques vers plus bas, emporte au ciel les clefs du cœur de son amant, ne sont point de la même croyance ni de la même langue poétique.
Mais le plus beau de ces sonnets [697] est sans contredit celui-ci; je le mets, dans cette seconde partie, au même rang que le sonnet Solo e pensoso dans la première, et même encore au-dessus. «Je m'élevai par ma pensée [698] jusqu'aux lieux où était celle que je cherche et que je ne retrouve plus sur la terre; là, parmi les habitants du troisième cercle céleste, je la revis plus belle et moins fière. Elle prit ma main, et me dit: Tu seras avec moi dans cette sphère, si mon désir ne me trompe pas. Je suis celle qui te fis une si rude guerre, et qui terminai ma journée avant le soir. Mon bonheur est au-dessus de l'intelligence humaine; je n'attends plus que toi, et ce beau voile qui m'enveloppait, que tu aimais tant, et qui est resté sur la terre. Ah! pourquoi cessa-t-elle de parler? et pourquoi ouvrit-elle sa main qui tenait la mienne? Au son de ces douces et chastes paroles, peu s'en fallut que je ne restasse dans les cieux.» C'est une vision dont l'idée est sublime, quoique simple, et qui est rendue dans l'original en vers aussi sublimes que l'idée.
[Note 697: ][ (retour) ] J'en aurais pu citer beaucoup d'autres, principalement ceux-ci:
Alma felice, che sovente torni, etc. Son. 241.
Anima bella, da quel nodo sciolta, etc. Son. 264.
Ite, rime dolenti, al duro sasso. Son. 287.
Tornami a mente, anzi v'è d'entro quella, etc. Son. 290.
Quel rossignuol che si soave piagne, etc. Son. 270.
Vago augeletto, che cantando vai. Son. 317.
Dolce mio caro a pretioso pegno. Son. 296.
Gli angeli eletti e l'anime beate, etc. Son. 302.
[Note 698: ][ (retour) ] Levomini il mio pensiero, etc. Son. 261.
Voici un songe où les critiques trouvent moins de grandeur et de poésie dans le style, mais qui a encore plus d'intérêt, parce qu'il est plus étendu, qu'il renferme, dans une canzone tout entière, une plus grande abondance de sentiments, et qu'ils y sont exprimés, sous la forme du dialogue, avec un abandon qui se rapproche davantage de la nature. «Quand celle en qui je trouve mon doux et fidèle appui [699] vint, pour donner quelque repos à ma vie fatiguée, s'asseoir sur l'un des bords de ma couche avec son parler doux et sage, à demi-mort de crainte et de pitié, je lui dis: D'où viens-tu maintenant, âme heureuse? Elle tire alors de son sein une palme et une branche de laurier, et me dit: Je viens du séjour serein de l'Empyrée; je descends de ces régions saintes, et c'est pour te consoler que je les quitte.--Je la remercie humblement par mes gestes et par mes paroles, et puis je lui demande: D'où sais-tu donc l'état où je suis? Elle me répond: Les ruisseaux de larmes dont tu ne te rassasies jamais, passent avec tes soupirs jusqu'au ciel à travers tant d'espace, et ils y troublent ma paix. Il te déplaît donc que je sois partie de ce lieu de misère, et parvenue à une meilleure vie? Ce départ devrait te plaire, si tu ne m'avais autant aimée que tu le montrais dans tes actions et dans tes discours. Je réponds alors: Je ne pleure que sur moi-même, qui suis resté parmi les ténèbres et les douleurs.»
[Note 699: ][ (retour) ] Quando il soave mio fido conforto, etc. Canz. 47.
C'est sur ce ton que continue le dialogue. Elle lui explique le double emblême de la palme et du laurier, qui lui rappellent, l'une la victoire qu'elle a remportée sur elle-même, et l'autre l'arbre que Pétrarque a tant honoré par ses chants. Il veut lui parler de ces tresses blondes qui l'enchaînaient, de ces beaux yeux qui étaient son soleil, et qu'il croit voir encore. Elle lui dit de laisser ces vains discours aux insensés; elle est un pur esprit qui jouit du séjour céleste; elle ne paraît sous ces dehors qui le charmaient autrefois que pour se prêter à sa faiblesse. Un jour elle sera pour lui plus belle encore et plus chère, quand elle aura obtenu qu'il la rejoigne dans les cieux. Alors je pleurai, dit le poëte; de ses mains elle essuya mon visage, puis elle soupira doucement, puis elle fit entendre quelques plaintes qui auraient fendu les rochers. Elle disparut enfin, et mon songe partit avec elle. «Et l'on a pu mettre en doute si Pétrarque aimait véritablement Laure, et de quel amour il l'avait aimée, et même s'il y avait eu une Laure au monde! Et dans quel autre fond que dans un amour qui avait pénétré toutes les facultés de son âme, aurait-il pris ces visions mélancoliques et touchantes? Il faudrait donc croire qu'il était fou (mais de quelle heureuse et sublime folie!) pour s'occuper ainsi de Laure dans ses songes, plus de dix ans après l'époque de sa mort, ou plus fou encore pour imaginer tout éveillé de pareils rêves.
Un dialogue non moins remarquable et d'un genre encore plus élevé fait le sujet de la canzone qui suit immédiatement cette dernière. La première idée n'en appartient point à Pétrarque; mais à Cino da Pistoia. En parlant de ce qui nous reste de ce poëte [700], j'ai annoncé cette imitation évidente de l'un de ses sonnets, qu'aucun des commentateurs de Pétrarque n'a remarquée. Voici ce que dit le sonnet: «L'amour irrité forma un jour contre moi mille doutes et mille plaintes [701], au tribunal de l'impératrice suprême, et il lui dit: Juge qui de nous deux est le plus fidèle. C'est par moi seul que celui-ci déploie dans le monde les voiles de la renommée: sans moi, il y serait malheureux. Au contraire, répondis-je, tu es la source de tous mes maux; j'ai depuis long-temps éprouvé l'amertume de tes douceurs. Il reprit: Esclave menteur et fugitif, est-ce donc là la reconnaissance que tu me dois pour t'avoir donné une beauté qui n'avait point son égale sur la terre? Que vaut pour moi ce don, répartis-je, si tu m'en as privé sitôt? Ce n'est pas moi, répondit-il; et notre souveraine prononça que, dans un si grand procès, il fallait plus de temps pour juger avec équité.»
[Note 700: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 327.
[Note 701: ][ (retour) ] Mille dubbj in un dì, mille querele, etc. Voy. Rime di diversi antichi autori Toscani, Venise, 1740, p. 164.
Voici maintenant comment Pétrarque a développé l'idée de Cino, dans cette canzone, l'une de ses plus belles, mais la plus longue de toutes, et que je resserrerai ici, ne pouvant la donner tout entière. La seule différence qui soit entre le fond des deux pièces, est que dans l'une c'est l'amour qui cite le poëte au tribunal de la raison, et que dans l'autre c'est le poëte qui y cite l'amour. «Je fis citer un jour mon ancien, doux et cruel maître [702] devant la reine qui occupe la partie divine de notre nature, et qui est assise au sommet. Je m'y présentai moi-même accablé de douleur, de crainte et d'horreur, comme un homme qui redoute la mort, et qui veut faire entendre sa défense. Je commençai: O reine, dès ma tendre jeunesse, j'ai mis, pour mon malheur, le pied dans les états de celui que tu vois. Depuis ce temps, je n'ai plus éprouvé que des peines et des tourments si cruels, que ma patience fut vaincue et que je détestai la vie. Il m'a fuit mépriser les voies utiles et honnêtes: les fêtes et les plaisirs, je quittai tout pour le suivre. Qui pourrait exprimer combien j'eus de sujets de m'en plaindre? Un peu de miel, mêlé de beaucoup d'absynthe, a suffi par sa fausse douceur pour m'attirer dans sa foule amoureuse, moi qui, si je ne me trompe, étais né pour m'élever très-haut au-dessus de la terre. Il m'a fait moins aimer Dieu que je ne devais, et prendre moins de soin de moi-même. J'ai mis également en oubli toute autre pensée pour une femme. A quoi m'ont servi les dons du génie que j'avais reçus du ciel? Mes cheveux ont changé de couleur, et je ne puis rien changer à l'obstination de mes vœux. Il m'a fait chercher des pays déserts et sauvages, remplis de brigands, de bois affreux, d'habitants barbares; j'ai parcouru les monts, les vallées, les fleuves et les mers. L'hiver, dans les mois les plus tristes, j'ai bravé les périls et les fatigues, et ni lui, ni mon autre ennemi ne me laissaient un instant de repos ... Mes nuits n'ont plus connu le sommeil; et il n'est plus de filtres ni de charmes qui puissent le leur rendre. Par ruse et par force, il s'est rendu le maître absolu de mes esprits. Établi dans mon cœur, il le ronge comme un ver ronge le bois desséché par le temps. Enfin c'est de lui que naissent les larmes et les souffrances, les paroles et les soupirs dont je me fatigue moi-même, et dont peut-être je fatigue aussi les autres. Juge maintenant entre lui et moi, toi qui nous connais tous les deux.
[Note 702: ][ (retour) ] Quell' antico mio dolce empio signore, etc. Canz. 48.
«Mon adversaire prit alors la parole: O reine, dit-il, écoute l'autre partie: elle te dira la vérité que cet ingrat te cache. Il s'adonna dans son premier âge à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges; et lorsque je lui ai fait quitter tant d'ennui pour mes plaisirs, il n'a pas honte de se plaindre de moi, et d'appeler misérable une vie honorable et douce! C'est moi qui ai purifié ses désirs; s'il a obtenu quelque renommée, il ne l'a due qu'à moi, qui ai élevé son esprit à une hauteur où il n'aurait jamais atteint de lui-même. Il connaît quelle fut autrefois la destinée d'Atride, d'Achille, d'Annibal et d'autres héros aussi célèbres; il sait que je les laissai s'avilir par l'amour de quelques esclaves: et pour lui, entre mille femmes choisies, j'en ai encore choisi une, telle qu'on n'en reverra jamais sur la terre. Je lui ai donné un parler si suave et un chant si doux, qu'aucune pensée basse ou triste ne put exister devant elle. Tels furent avec lui mes artifices, tels furent les dégoûts et les amertumes dont je l'abreuvai; telle est la récompense qu'on obtient en servant un ingrat. Je l'élevai si haut sur mes ailes, que les dames et les chevaliers se plaisaient à l'entendre, et que son nom brille parmi ceux des plus grands génies, tandis qu'il n'eût peut-être été sans moi qu'un vil flatteur de cour et un homme vulgaire. Il ne s'est élevé et rendu célèbre que parce qu'il a appris de moi et de celle qui n'eut point d'égale au monde. Pour tout dire enfin, je l'ai fait renoncer, pour un si noble esclavage, à mille actions déshonnêtes: rien de vil ne peut plus lui plaire. Jeune encore, la délicatesse et la pudeur dirigèrent et sa conduite et ses pensées, depuis qu'il appartient à celle qui s'était gravée dans son cœur en nobles caractères, et qui le rendait semblable à elle. C'est de nous qu'il tient tout ce qu'il a de rare et de distingué, et c'est de nous qu'il ose se plaindre! Enfin je lui avais, à lui-même, donné des ailes pour s'élever par la connaissance des choses mortelles jusqu'à celle du Créateur. Il pouvait, en contemplant les vertus de celle qui faisait son espérance, remonter jusqu'à la cause première: mais il m'a mis en oubli, moi et cette beauté que je lui avais donnée pour être l'appui de sa vie fragile. A ces mots, je jetai un cri plaintif. Oui, m'écriai-je, il me l'a donnée; mais il me l'a bientôt ravie. Ce n'est pas moi, répondit-il, mais celui qui la voulait pour lui-même. Nous nous tournâmes enfin tous les deux vers le siége de notre juge, moi tout tremblant, et lui en prononçant des paroles dures et hautaines. Nous la priâmes à la fois de prononcer la sentence; elle nous dit en souriant: je suis charmée d'avoir entendu vos raisons; mais il faut plus de temps, pour juger un si grand procès.»
On connaît maintenant par ces grandes compositions lyriques, mieux que par des sonnets, le génie poétique de Pétrarque [703]. Mais il en est d'autres où ce génie se montre peut-être encore davantage, parce qu'au lieu de l'amour et de Laure, sujet qui exigeait dans l'esprit plus de délicatesse que de grandeur, il y traite des matières ou politiques ou morales, qui demandaient dans le talent du poëte une élévation et une force proportionnées au sujet même. Telle est la canzone adressée à son ami Jacques Colonne, évêque de Lombès [704], au sujet d'un projet de croisade qui fermentait à la cour du pape, et dont Pétrarque eut le malheur de partager l'illusion. Elle commence par ces beaux vers:
O aspettata in ciel beata e bella [705]
Anima, che di nostra umanitade
Vestita vai, non come l'altre carca, etc.
[Note 703: ][ (retour) ] Le fil d'idées que j'ai suivi dans l'examen de la seconde partie du Canzoniere, ne m'a pas conduit à y faire entrer l'ingénieuse et charmante canzone:
Amor, se vuo'ch'i torni al giogo antico. Canz. 41.
que Pétrarque semble avoir faite dans un moment où l'amour voulait lui tendre de nouveaux piéges; il y en a peu de plus connues, et qui méritent mieux de l'être.
[Note 704: ][ (retour) ] Voy. Mem. pour la Vie de Pétr., t. I, p. 245.
[Note 705: ][ (retour) ] Canz. 5.
Telle est encore celle qui commence par ces mots: Spirto gentil che quelle membra reggi [706] que Voltaire a cru, d'après plusieurs auteurs, adressée au fameux tribun Cola Rienzi; mais qui l'est évidemment à l'un des frères de l'évêque de Lombès, au jeune Etienne Colonne, lorsqu'il fut nommé sénateur de Rome [707]. Pétrarque y reprend avec force les vices et surtout l'oisive et lâche indifférence où l'Italie était plongée, tandis que des étrangers se partageaient ses dépouilles; il y fait entendre ce grand nom de peuple de Mars; il rappelle ceux des Brutus, des Scipion et des Fabricius; il les fait résonner aux oreilles des Romains assoupis, et il espère que son héros les réveillera de leur honteuse léthargie.
[Note 706: ][ (retour) ] Canz. 11.
[Note 707: ][ (retour) ] Voy. Mém. pour la Vie de Pétr., etc., t. I, p. 276.
Mais ces idées et ces sentiments, dignes de l'ancienne Rome, brillent surtout dans cette belle ode que lui dicta son amour pour sa chère Italie, dans un moment où il la voyait déchirée par les guerres sanglantes que se faisaient entre eux de petits princes, sans qu'il pût résulter de cette longue effusion de sang, rien de bon ni d'honorable pour elle. Cette canzone [708] est une des plus belles productions de la lyre italienne. La gravité du style y répond à celle de la matière. Tout y est noble et revêtu d'une sorte de majesté. Au lieu de figures vives et brillantes, ce sont des images et des pensées pleines de magnificence et de dignité. Le poëte se représente lui-même, dans la première strophe, désirant que l'expression de ses soupirs soit telle que l'espèrent le Tibre, l'Arno et le Pô, près des bords duquel il est assis; ce qui fait conjecturer qu'a Rome, à Florence et à Parme, où l'on croit qu'il était alors, on l'avait engagé à composer sur ce sujet qui intéressait toute l'Italie [709], et à se jeter, pour ainsi dire, le rameau poétique à la main, au milieu de ces furieux. C'est donc une sorte de mission sacrée qu'il remplit, et c'est sans doute ce qui lui a inspiré le ton qu'il prend et qu'il soutient dans toute cette ode. Il s'adresse à l'Italie elle-même, dont le beau corps est couvert de plaies mortelles, et à Dieu pour qu'il prenne en pitié sa nation chérie, qu'il fléchisse les cœurs endurcis par le bruit des armes, et qu'il les dispose à écouter la vérité qui va s'énoncer par sa voix.
[Note 708: ][ (retour) ] Italia mia, ben che'l parlar sia indarno, etc. Part. I, canz. 29.
[Note 709: ][ (retour) ] Voy. Mém. pour la Vie de Pétr., t. II, p. 186.
«O vous, dit-il ensuite à ces princes, vous à qui la Fortune a remis le gouvernement des belles contrées dont il ne paraît pas que vous ayez la moindre pitié, que font ici toutes ces armes étrangères? Est-ce pour que vos plaines verdoyantes soient teintes du sang des barbares? Une vaine erreur vous flatte: vous cherchez dans un cœur vénal l'amour et la fidélité. Celui de vous qui soudoie plus de soldats est environné de plus d'ennemis. Oh! de quels étranges déserts ce torrent est-il descendu pour inonder nos douces campagnes? Si nous ne l'arrêtons de nos propres mains, qui pourra nous en garantir? La Nature avait pourvu à notre sûreté, quand elle plaça les Alpes comme un rempart entre nous et la fureur germanique; mais le désir aveugle, et constant à vouloir ce qui est contraire au bien; n'a point eu de repos qu'il n'ait procuré à un corps sain une maladie mortelle. Maintenant que, dans une même enceinte, habitent des bêtes sauvages et de paisibles brebis, c'est toujours aux bons à gémir. Et, pour comble de maux, ce sont ici les descendants de ce peuple barbare et sans lois, à qui Marius fit de si profondes blessures, que la mémoire s'en conserve encore, quand, accablé de soif et de fatigue, il but dans le cours du fleuve, moins de l'eau que du sang [710].
[Note 710: ][ (retour) ] Expression de Florus: Ut victor Romanus de cruento flumine non plus aquœ biberit quam sanguinis barbarorum. Lib. III, c. 3.
Après deux autres strophes qui ne sont pas tout-à-fait de la même force, quoiqu'il y ait encore de beaux sentiments et de beaux vers, il met dans la bouche des Italiens eux-mêmes des paroles qui doivent émouvoir les princes auxquels il s'adresse; et c'est avec un mouvement si rapide que les interprètes s'y sont trompés, et qu'ils ont cru qu'il parlait de lui-même, de sa patrie et de la sépulture de ses ancêtres. Ils ont oublié qu'il était natif d'Arezzo, que ses parents étaient morts à Avignon, et qu'il était alors à Parme. «N'est-ce pas là cette terre que je foulai dans mes premiers ans? N'est-ce pas dans cet asyle que je fus nourri si doucement? N'est-ce pas cette patrie, mère tendre et indulgente, qui couvre de son sein mes deux parents? Au nom de Dieu! que ces paroles touchent votre âme, et regardez en pitié ces plaintes d'un peuple baigné de larmes qui, après Dieu, n'attend son repos que de vous. Pour peu que vous vous montriez sensibles à ses maux, le courage s'armera contre la fureur et le combat ne sera pas long; car l'antique valeur n'est pas encore éteinte dans les cœurs italiens.
Che l'antico valore
Negli italici cor non è ancor morto.
Voilà de ces traits nationaux que tout un peuple répète avec orgueil, et qui l'attachent au nom d'un poëte par d'autres sentiments que ceux qu'on a pour de beaux vers.
Cet amour pour sa patrie, qui forme un des plus beaux traits du caractère de Pétrarque, et son goût naturel pour l'honnêteté des mœurs, encore augmenté par la pureté du sentiment dont il était rempli, lui donnaient, comme on l'a vu dans sa Vie, une forte aversion pour le séjour d'Avignon, et pour les mœurs qu'il voyait régner à la cour des papes. Il ne pouvait souffrir que le scandale partît, comme cela n'est arrivé que trop souvent, du centre même d'où l'édification devait sortir. L'indignation qu'il en conçut, et qui s'exhale souvent dans ses lettres, lui dicta aussi des sonnets violens contre la nouvelle Babylone. Son zèle pour son pays et pour la vertu le rendit le censeur âcre du vice, et changea en satyrique mordant et emporté l'amant de Laure et le poëte de l'amour. Tantôt il personnifie, dans le style des prophètes, cette ville, objet de sa haine. «Que la flamme du ciel, lui dit-il [711], tombe sur les tresses de ta chevelure, méchante, qui t'es élevée, aux dépens d'autrui, de la vie frugale des premiers hommes jusqu'à la richesse et à la grandeur! repaire des trahisons où se prépare tout le mal aujourd'hui répandu dans le monde! esclave du vin, du lit et de la bonne chère, chez qui la luxure exerce tout son pouvoir! On voit dans les chambres de tes palais, danser ensemble des jeunes filles et des vieillards, et Belzébuth au milieu, avec ses soufflets, ses feux et ses miroirs. Puisses-tu n'être plus nourrie sur la plume, au frais et à l'ombre, mais exposée nue aux vents, et sans chaussure aux ronces et aux épines! Vis alors, jusqu'à ce que ton odeur infecte s'élève jusqu'au trône de Dieu!» Tantôt il prédit sa chute prochaine: «L'avare Babylone [712] a comblé la mesure de la colère céleste et de ses vices impies. Il faut enfin que cette colère éclate. L'infâme s'est donné pour dieux, non pas Jupiter ni Pallas, mais Vénus et Bacchus. En attendant le jour de la justice, je me détruis et me ronge moi-même; mais ce jour approche: ses idoles seront renversées éparses sur la terre, et ses tours, superbes ennemies du ciel, et ceux qui les habitent seront, au-dedans et au-dehors, consumés par les flammes. De belles âmes, amies de la vertu, gouverneront alors le monde, nous le verrons reprendre les mœurs du siècle d'or, et se renouveler tous les antiques exemples.»
[Note 711: ][ (retour) ] Fiamma dal ciel sul le tue treccie piava, etc. Son. 109.
[Note 712: ][ (retour) ] L'avara Babilonia ha colma'l sacco, etc. Son. 106.
Une autre fois encore, il épuise contre la cour romaine, et contre l'Église telle qu'elle était devenue dans cette cour, toute la violence de sa bile, et tout le fiel de sa plume. Il accumule ainsi contre elle, avec plus d'emportement que de goût, les apostrophes et les injures. «Source de maux [713], asyle de colère, école d'erreurs et temple de l'hérésie, Rome autrefois, aujourd'hui Babylone fausse et coupable, pour qui sont répandus tant de pleurs et poussés tant de soupirs; ô forge d'artifices! ô cruelle prison, où le bien expire, où tout le mal est produit et nourri! ô enfer des vivans! ce serait un grand miracle si le Christ ne te faisait enfin sentir son courroux. Fondée jadis dans une chaste et humble pauvreté, tu lèves contre tes fondateurs ta tête menaçante. Courtisane effrontée! où as-tu placé ton espérance? dans tes adultères et dans tes richesses immenses et mal acquises. Constantin ne reviendra plus pour les accroître; c'est au monde pervers à te les fournir, puisqu'il le souffre.» Je conviens que cette poësie, qui sent plus l'école hébraïque que celle d'Horace et de Tibulle, est peu séante dans un ecclésiastique assez bien venu, après tout, et même distingué dans cette même cour qu'il traitait avec si peu de mesure. Je n'ai cité ces morceaux que pour faire connaître le talent de Pétrarque dans tous les genres où il s'est exercé.
[Note 713: ][ (retour) ] Fontana di dolore, albergo d'ira, etc. Son. 107.
Il ne reste plus à parler que d'un genre dont il s'occupa surtout dans sa vieillesse, c'est celui de ces poëmes auxquels il donna le titre de Triomphes, et dans lesquels on retrouve encore des beautés dignes de son meilleur temps. Ce sont des visions qu'il y raconte. Elles étaient alors à la mode; les Provençaux les y avaient mises. Après eux, Brunetto Latini, et surtout le Dante, avaient fondé sur des visions le merveilleux de leurs poëmes. Fazio degli Uberti, comme nous le verrons bientôt, suivit leur exemple. Pétrarque voulut aussi traiter ce genre de poésie. Comme le Dante, et sans doute à son imitation, car ce fut plusieurs années après en avoir reçu de Boccace un exemplaire, il composa ces Triomphes en terza rima ou tercets; peut-être même se flatta-t-il de pouvoir lutter avec l'auteur de la Divina Commedia, après s'être élevé, dans le lyrique, au-dessus de lui et de tous les autres. Quoiqu'il en soit, ces Triomphes sont au nombre de cinq, divisés chacun en plusieurs capitoli ou chapitres. Le premier est le Triomphe de l'Amour. Le poëte feint qu'il voit, comme dans un songe, l'Amour sur son char, avec tous ses attributs, entouré du nombreux cortége de tous les personnages anciens des deux sexes, tant de l'histoire que de la fable, et même de quelques personnages modernes, célèbres par des aventures d'amour, ou par une mort tragique dont l'amour a été la cause. La liste en est si considérable qu'elle remplit presque tous les quatre capitoli du poëme, et que ce n'est en effet, à peu près, qu'une liste assez dépourvue de poësie et d'intérêt. Le Triomphe de la Chasteté n'a qu'un chapitre et n'est qu'une suite de celui de l'Amour. Ce dieu, dans sa marche victorieuse, rencontre Laure. Il l'attaque et veut triompher d'elle; mais il est vaincu, fait prisonnier et chargé de chaînes. Laure jouit de sa victoire, entourée des vierges et des matrones de l'antiquité que leur chasteté a rendues célèbres.
Le Triomphe de la Mort est le troisième. C'est le meilleur, le plus poétique et le plus intéressant de tous. Dans le premier des deux capitoli qui le composent, Laure, environnée de ses compagnes, revient avec honneur de ce combat où elle a vaincu l'Amour. Tout à coup une enseigne noire paraît: une femme la suit, vêtue de noir elle-même, dans une attitude et avec une voix terrible. Elle arrête cette troupe aimable, menace celle qui la conduit, et la frappe. Pétrarque place ici tous les détails des derniers moments de Laure, tels qu'il les avait appris, et peut-être embellis par son imagination et par les illusions de son cœur. On la voit entourée de ses compagnes qui la pleurent et l'admirent: elle expire enfin et paraît s'endormir d'un doux sommeil. Elle ne perd rien de sa beauté; la mort est belle sur son visage. Dans le second chapitre, le poëte raconte que la nuit même qui suit cette perte cruelle, Laure lui apparaît, lui tend la main, d'un air pensif, modeste et sage, et le fait asseoir avec elle, au bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un laurier et d'un hêtre. Leur entretien roule quelque temps sur la mort, qu'elle lui apprend à ne point craindre, qui n'est redoutable que pour les méchants, et qui a eu pour elle des douceurs auxquelles on ne peut rien comparer de ce qu'on éprouve de plus doux dans la vie. Pétrarque ose ensuite lui demander si jamais, sans renoncer aux lois de l'honneur, elle ne fut disposée à payer, par un égal amour, celui qu'il avait eu pour elle. Elle sourit, et lui répond que son cœur fut toujours d'accord avec le sien, qu'une mère n'aima peut-être jamais plus tendrement, mais que, voyant les dangers qu'ils pouvaient courir, c'était elle qui s'était chargée de le contenir dans de justes bornes, et de réprimer ses désirs. Elle lui retrace alors toutes les petites ruses qu'elle employait, tantôt pour l'empêcher, de se livrer à trop d'espérance, tantôt pour ne la lui pas ôter tout entière, surtout lorsqu'elle le voyait triste et pâle de douleur ou de crainte. Elle avoue qu'elle l'a vu avec plaisir uniquement occupé d'elle, rendre son nom célèbre par ses vers, que même elle l'a véritablement aimé; qu'ils brûlaient tous deux à peu près du même feu, mais que l'un osait le déclarer et l'autre était forcée de se taire. Toute la conduite de Laure pendant sa vie, prouve la vérité de ce que dit ici son fantôme ou son ombre; et l'on est vraiment touché de voir que, dans un âge avancé, Pétrarque ne se consolait encore de l'avoir perdue qu'en se rappelant et en retraçant dans ses vers tout ce qui lui faisait croire que Laure en effet l'avait aimé. Le jour est prêt à paraître: elle est forcée de le quitter. Il lui dit, en peu de mots, combien ses discours ont porté de consolation dans son âme. Mais il ne peut vivre sans elle: ne pourra-t-il obtenir bientôt la permission de la suivre? Elle lui prédit, en le quittant, qu'il sera encore long-temps séparé d'elle.
Telle est l'idée de ce petit poëme, où l'on chercherait en vain la même richesse et la même perfection de style que dans les poésies lyriques de Pétrarque; mais qui a de l'intérêt par le sujet même, par le ton de vérité qui y règne, et parce qu'il contient comme le complément de cette histoire, des amours de notre poëte, dont il fixe tout-à-fait la réalité, la nature et le caractère. Les Triomphes de la Renommée, du Temps et de la Divinité, qui viennent ensuite et qui terminent le recueil, n'ont pas, à beaucoup près, le même mérite. D'ailleurs, lorsque, prêt à finir l'examen de ces poésies qui sont remplies du nom de Laure, comme la vie du poëte fut remplie de son amour, on l'a retrouvée encore une fois, lorsqu'on a encore entendu sa douce voix, appris d'elle-même son secret, et recueilli ses consolantes paroles, c'est là qu'il faut s'arrêter, c'est par-là que l'esprit et le cœur sont d'accord pour nous ordonner de finir.
Si l'on veut apprécier exactement les poésies de Pétrarque, il faut beaucoup s'écarter de l'opinion qu'il en avait lui-même. Il n'avait jamais cru qu'elles dussent contribuer à sa réputation, qu'il fondait sur ses ouvrages philosophiques et sur ses poésies latines. Il avait destiné ses poésies vulgaires à exprimer sans effort les divers mouvements de son cœur, et à plaire aux femmes et aux hommes du monde, pour qui la langue latine était moins familière que l'italienne. Il ne s'attendait pas à un succès si grand et si général, et fut surpris de leur renommée. C'est ce qu'il dit lui-même très-clairement dans ce sonnet de sa seconde partie [714]. «Si j'avais pensé que le son de mes soupirs répandu dans mes vers pût obtenir tant de succès, j'en aurais augmenté le nombre, et j'en aurais plus travaillé le style. Mais depuis la mort de celle qui me faisait parler, et qui était toujours en tête de mes pensées, je ne puis plus donner à des rimes incultes et obscures la douceur et la clarté qui leur manquent. Certes, tout mon désir était alors de soulager les tourments de mon cœur, et non d'acquérir de la gloire. Je ne voulais que pleurer, et non me faire honneur de mes larmes. Maintenant je voudrais plaire; mais cette fière beauté m'appelle, et veut que je la suive en silence, tout fatigué que je suis.»
[Note 714: ][ (retour) ] S'io havessi pensato, etc. Son. 252.
Ce même jugement est souvent répété, dans ses lettres, sur ces productions de sa jeunesse, qu'il appelait ses bagatelles [715]; mais la postérité en a jugé différemment. Elle a regardé Pétrarque, pour ses prétendues bagatelles, comme le créateur de la poésie lyrique chez les modernes, et en effet quelques autres poëtes lui avaient préparé les voies, et avaient fait entendre avant lui de ces grandes odes ou canzoni qui diffèrent beaucoup de l'ode antique, et dont la première invention appartient aux Troubadours; mais il y mit plus de perfection, et réunit lui seul toutes les qualités partagées entre ses prédécesseurs. Il joignit à la gravité du Dante la finesse de Guido Cavalcanti et la noblesse de Cino da Pistoia [716]. Le sonnet, déjà beaucoup amélioré par Guittone d'Arezzo, devint entre ses mains si parfait qu'on n'a pu y rien ajouter depuis. Et les odes et les sonnets sont remplis et surabondent en quelque sorte de pensées neuves et choisies, d'expressions fortes et délicates à la fois, tantôt nouvelles et tantôt renouvelées, soit par l'acception où elles sont prises, soit par le coloris dont elles brillent; de mots, de phrases et de tours propres à la langue italienne, ou cueillis, pour ainsi dire, à la racine commune de l'idiome vulgaire et de la langue latine. Les sentiments qu'il exprime paraissent, il est vrai, quelquefois ou trop raffinés en eux-mêmes, ou trop assaisonnés par l'esprit, pour partir véritablement du cœur; mais on ne peut y méconnaître une élévation, une noblesse et une pureté qui, s'il est vrai qu'elles aient cessé de régner dans l'amour, doivent exciter des regrets.
[Note 715: ][ (retour) ] Nugellas vulgares; Senil., l. XIII, ép. 10.
[Note 716: ][ (retour) ] Gravina, Ragione Poet., l. II, n°. 27.
On voit qu'il ne voulut point, comme les poëtes anciens, peindre les effets extérieurs de la passion et les plaisirs sensibles qu'ils ont su rendre avec tant de fidélité, et que l'on goûte d'autant plus dans leurs vers, que l'on y reconnaît davantage ses propres affections et ses faiblesses [717]; mais qu'ayant élevé son âme par la contemplation du beau moral, et par l'espèce de culte que Laure obtint de lui, jusqu'à un amour dégagé des sens, il sut donner à cette passion le langage le plus naturel, puisqu'il est le plus convenable à sa nature presque céleste. Le cours des opinions et des mœurs a emporté loin de nous les passions de cette espèce; mais elles n'étaient pas sans exemple de son temps; et, certain une fois, comme on doit l'être, que ce qu'il exprima d'une manière si ingénieuse et, si l'on veut, si extraordinaire, il le sentait réellement, on doit trouver un plaisir secret à reconnaître dans ses poésies au moins comme un objet de curiosité, les traces de cet amour presque entièrement disparu de la terre.
[Note 717: ][ (retour) ] Gravina, ibid., n°. 28.
Elles peuvent même servir comme de pierre de touche pour juger et les autres et soi-même. Sans aspirer à la sublimité de ces sentiments, trop supérieurs à l'imperfection humaine, il est sûr que plus on aimera les poésies de Pétrarque, plus on aura en soi, si jamais ces passions pures revenaient à la mode, ce qui rendrait capable de les sentir.
Il faut au reste être aussi insensible aux beautés poétiques qu'aux beautés morales pour n'y pas apercevoir un caractère original et, pour ainsi dire, primitif, un pathétique d'un genre particulier, mais cependant réel, et qui naît de la persuasion intime et des affections profondes du poëte; une richesse d'images qui va quelquefois jusqu'à la profusion, mais qui, même avec ses excès, vaut toujours mieux que l'indigence; une grande dignité de pensées philosophiques et morales, une érudition choisie et sagement employée, et surtout un style si pur, si harmonieux et si doux, que parmi un grand nombre de morceaux dont il est aisé de faire choix, il en est peu qui, comme les vers d'Horace, de Virgile, de Racine et de La Fontaine, ne se gravent dans la mémoire sans effort et comme d'eux-mêmes.
On croit qu'il profita beaucoup des poëtes provençaux, et l'on voit en effet dans ses vers quelques traces de ces imitations dont on ne peut lui faire un reproche, puisque partout où il imite il embellit. Il peut aussi avoir connu la poésie des Arabes, au moins dans des traductions, et l'un de ses premiers sonnets sur la mort de Laure paraît presque copié d'une pièce de vers sur la mort du fameux Salah-Eddin ou Saladin qu'on trouve dans la Bibliothèque Orientale [718]; mais il ne prit de personne l'abondance de ses sentiments et de ses pensées, la grâce et la facilité de son élocution, ni toutes les qualités éminentes de son style. Après tous les poëtes qui l'avaient précédé, après Dante lui-même, il restait encore à faire, quant au choix des expressions et à la fixation de la langue: après Pétrarque, il ne resta plus rien. Il n'y a peut-être pas, selon M. l'abbé Denina [719], dans tout le canzoniere, deux expressions, même parmi celles que lui arrachait la nécessité de la rime, qui aient vieilli, ou qui soient hors d'usage. Il joignit au choix des mots le soin de les placer de manière à en augmenter l'effet, l'art d'assortir la coupe des vers à la nature des sentiments et des pensées, d'entremêler les vers les plus gracieux et les plus doux de vers forts, énergiques et qui ont quelquefois une sorte d'âpreté; et les vers simples et naturels, de vers travaillés avec le plus grand artifice. Dans tout ce qu'il a écrit, même lorsqu'il s'égare, ou reconnaît à la fois le naturel et le travail du poëte. La nature lui avait donné le génie poétique, sans lequel on se fatigue en vain, et il y ajouta cette étude constante des grands modèles et ce travail obstiné qui font seuls fructifier le génie. Enfin, dans ce choix de mots et d'expressions qui était alors si difficile, puisque la langue était pour ainsi dire encore à son enfance, et dans toutes ces autres parties si essentielles de l'art, il fut guidé par un goût délicat que le génie n'a pas toujours, que l'étude développe, mais qu'elle ne donne pas.
[Note 718: ][ (retour) ] Voy. Herbelot, au mot Salah-Eddin; Denina, Vicende della Letteratura, l. II, c. 12.
[Note 719: ][ (retour) ] Loc. cit.
Je n'oserais pas ajouter à cette délicatesse de goût la sûreté, car c'est ce dont il manqua quelquefois, et ce que les restes de barbarie de son siècle, et les abus qui s'étaient introduits avant lui ne lui permettaient pas d'avoir. Il ne put se refuser à ces jeux antithétiques du chaud et du froid, de la glace et de la flamme, de la paix et de la guerre qui viennent quelquefois défigurer ses morceaux les plus agréables et les plus intéressants. C'est encore son siècle qu'il faut accuser de ces idées froidement alambiquées, nées de l'espèce de fureur platonique qui régnait alors, et dont nous avons vu de malheureux exemples dès les premiers pas de la langue et de la poésie italiennes [720]. Mais si ces défauts se font trop sentir dans Pétrarque, par combien de beautés ne sont-ils pas rachetés? Avec quelque rigueur que l'on veuille juger les uns, de quelle trempe ne doivent pas être les autres pour que, ni le temps, ni les variations du goût et des mœurs ne leur aient rien ôté de leur prix? La rouille de la barbarie couvrait encore une partie de l'Europe; l'Italie même s'en dégageait à peine.
[Note 720: ][ (retour) ] Je ne lui reprocherais donc pas cette manière de mettre en action le cœur, les yeux, la vertu qui se retire autour du cœur et dans les yeux pour se défendre contre l'amour, l'âme qui sort du cœur pour suivre l'objet aimé; ni ces allusions fréquentes du nom de Laure au laurier, arbre poétique et sacré, ou du nom de l'illustre famille Colonne à des colonnes qui soutiennent un temple ou un palais; ni ces froides sixtines, qu'il imita des Provençaux [C], et qui, à une seule près, peut-être, ne sentent que l'effort, la recherche et le travail; ni ces rimes gratuitement difficiles et pénibles, dont il avait pris l'idée dans la même source; ni quelques autres vices de ce genre, nés de l'esprit de son temps, auquel il fut supérieur, mais dont il ne put entièrement se garantir. Je lui reprocherais plutôt des jeux de mots puérils, tels surtout que cette étrange décomposition du nom de Laure, ou plutôt de Laureta, en trois parties (sonnet 5); je lui reprocherais, pour d'autres motifs, ces comparaisons de la maison de Bethléem, où naquit le Sauveur du monde, avec l'humble demeure où Laure était née, et du soin qu'il se donne de chercher dans les traits des autres femmes quelques traits de Laure, avec la peine que se donne un vieux pélerin d'aller à Rome pour adorer la sainte Face; je lui reprocherais encore ces métamorphoses qu'il a eu la patience de décrire dans les huit stances d'une canzone, d'ailleurs très-poétiquement écrite, où il prétend qu'il a été changé successivement en laurier, en cygne, en pierre, en fontaine, en rocher, d'où sort un plaintif écho, enfin en cerf, comme Actéon, pour avoir regardé Laure dans un bain; je lui reprocherais enfin plusieurs autres écarts d'imagination qui paraissent lui appartenir en propre, et qui tiennent à un tour particulier d'esprit qui eût peut-être été le même dans tout autre siècle que le sien; ou plutôt il vaut encore mieux ne lui reprocher rien, noter une fois ce qui déplaît et doit déplaire, relire et admirer ce qui est exquis, c'est-à-dire, à peu près tout le reste, et ne pas oser opposer sans cesse à son plaisir les scrupules du goût et les vétilleries de la critique.
[Note C: ][ (retour) ] Voy. t. I de cette Histoire Littéraire, p. 300 et 301.
Dante avait paru; mais il était loin de la célébrité qu'il acquit ensuite; l'imprimerie manquait encore à la publication rapide et générale d'un poëme aussi long que le sien. Nous avons vu que Pétrarque ne le connaissait pas dans sa jeunesse. Ce fut de son propre génie qu'il tira toutes ses forces, et l'on pourrait dire qu'il vint le second presque sans avoir de premier. Il prit et garda le premier rang parmi les poëtes lyriques. Il parla, disons mieux, il créa, dans le quatorzième siècle, et idiome poétique et une langue du cœur qu'on n'a pu surpasser depuis, et qui ont conservé jusqu'à nos jours tout leur éclat et tout leur charme.
Dante et Pétrarque avaient donné à la poésie italienne le vol le plus rapide et le plus haut. Il restait à en faire prendre un pareil à la prose. C'est à un écrivain que nous avons compté parmi les plus intimes amis de Pétrarque, c'est à Boccace qu'était réservé cet honneur; c'est lui qui vint compléter le Triumvirat littéraire dont ce grand siècle s'enorgueillit.