CHAPITRE IV.
Suite de l'épopée romanesque; I Reali di Francia, roman en prose; poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste; poëmes de la première époque, Buovo d'Antona, la Spagna, Begina Ancroja.
Les personnages merveilleux du roman épique ne sont pas seulement les magiciens, les fées et autres agents surnaturels; les principaux héros eux-mêmes sont au-dessus de la nature, et font des choses qu'il n'a jamais été donné aux hommes de faire. Quelques-uns de ces guerriers sont enchantés, et ne peuvent recevoir de blessures mortelles; d'autres possèdent des armes que les fées ont aussi touchées; ils font, avec ces armes, des exploits au-dessus de toute vraisemblance, ou qui ont, dans cette seule espèce de poëmes, une vraisemblance convenue. La plupart de ces héros sont de la création des poëtes romanciers, ou sont dans les romans, tout autres que dans l'histoire; dix siècles les séparent de nous; on nous a tant dit que l'homme a dégénéré, et il est si vrai du moins qu'il a perdu de sa force physique; nous nous soucions peu, à une telle distance, qu'on exagère cette perte en exagérant la supériorité qu'avaient sur nous, dans ce genre dont nous faisons peu de cas, des héros presque tous imaginaires.
Pour bien comprendre les différentes actions particulières qui font le sujet des principaux poëmes romanesques, il faudrait se faire d'abord une idée générale de ces héros qu'on y doit voir agir; mais leur grand nombre entraînerait de trop longs préliminaires; tous n'ont pas d'ailleurs la même importance, et il suffit, mais il est indispensable d'avoir quelque connaissance de ceux qui doivent jouer les premiers rôles. L'empereur Charlemagne, Roland son neveu, et Renaud, cousin de Roland, sont au-dessus de tous les autres; et comme ce sont eux qui ont le plus de rapport avec notre histoire, c'est en eux qu'il est le plus intéressant pour nous d'observer les altérations que des imaginations étrangères y ont faites. J'abrégerai ces explications; et ce qu'on trouve dans de gros livres, je tâcherai de le dire en peu de mots.
C'est de Charlemagne surtout qu'on peut dire que celui de l'histoire et celui des romans, sont deux différents Charlemagne. L'histoire le fait venir, comme on sait, de Pepin d'Héristal, petit-fils d'un autre Pepin [304], et père de Charles-Martel, qui eut pour fils Pepin-le-Bref, père de Charlemagne. Les romans le font descendre, au huitième degré en ligne directe, de l'empereur Constantin. Un vieux roman italien en prose, intitulé: I Reali di Francia, c'est-à-dire les Princes de la maison royale de France, contient cette filiation plus que suspecte [305], et la fait venir d'un fils de Constantin, nommé Fiovo, qui passa dans les Gaules et y régna. De ce Fiovo naquit Florel ou Fiorello; de Florel, Fioravante; et de celui-ci deux fils, Octavien-au-Lion et Gisbert-au-Fier-Visage. De Gisbert naquit Michel; de Michel, Constantin, surnommé l'Ange; et de ce Constantin, Pepin, père de Charlemagne. Cet empereur était donc issu de la branche cadette. Octavien, frère aîné de son trisaïeul Gisbert, eut pour fils Bovet; Bovet eut Guidon d'Antone; et celui-ci, Buovo, ou Beuves d'Antone, descendant, au même degré que Pepin, de Fiovo, fils de Constantin [306]. On verra bientôt pourquoi j'ai dû faire mention de cette branche aînée.
[Note 304: ] [ (retour) ] Pepin de Landen, ou Pepin-le-Vieux, qui avait été donné par Clotaire II pour gouverneur à son fils Dagobert I.
[Note 305: ] [ (retour) ] La première édition de ce roman, qui est fort belle, porte, à la fin, la date de Modène, 1491, in fol.; la seconde est de Venise, 1499, ibid.; toutes deux sont très-rares. La troisième, qui n'est pas commune, est en petit in-4º., sous ce titre: I Reali di Franza nel quale si contiene lu generatione di tutti i Re, ducchi, principi e baroni di Franza e de li paladini, colle battaglie da loro fatte; comenzando da Constantino imperatore fine ad Orlando conte d'Anglante, etc., Venezia, 1537. Il en a été fait, depuis, plusieurs autres éditions in-8º. Ce livre est des premiers temps de la langue italienne, et mis au nombre de ceux qui font autorité. On croit qu'il fut d'abord écrit en latin; quelques-uns même l'ont attribué, mais sans preuve, au savant Alcuin. Ce qui prouve qu'il ne peut être de lui, c'est qu'il y est question de l'Oriflamme, que nos rois ne firent porter dans les combats qu'au douzième siècle. (Louis VI, dit le Gros, fut le premier.) Quoi qu'il en soit, la traduction italienne est précieuse par l'antiquité des traditions fabuleuses et par la naïveté du style. On la juge de la fin du treizième ou du commencement du quatorzième siècle. Salviati en avait vu une copie, qu'il jugeait écrite vers l'an 1350.
[Note 306: ] [ (retour) ] Cette descendance des deux branches de la race prétendue de Constantin, et les exploits et aventures de chacun de ces héros, remplissent les cinq premiers livres du roman des Reali di Franza.
La naissance romanesque de Charlemagne et les aventures de sa mère Berthe-au-Grand-Pied, tiennent une bonne place dans ce vieux livre des Reali di Francia [307]. Tandis que l'histoire se tait sur la jeunesse de cet empereur, on en trouve ici les plus petits détails, mais tels que l'histoire n'en peut assurément faire aucun usage. On y voit Charles obligé de s'enfuir de Paris, après que le roi Pepin, son père, a été assassiné par deux bâtards qu'il avait eus d'une rivale de Berthe. La maison de Mayence, déjà ennemie de la sienne, trame et soutient cette intrigue; elle fait couronner roi l'aîné des deux parricides, met à prix la tête du jeune Charles; et ce qu'il y a d'édifiant, c'est que le pape Sergius, qui était mort, il est vrai, depuis plus de soixante ans [308], excommunie tous ceux qui oseraient donner asyle au fugitif [309]. Caché d'abord dans une abbaye, sous le nom de Maine, ou de Mainet (Maino ou Mainetto), Charles se sauve ensuite en Espagne; il est introduit sous le même nom à la cour de Galafre, roi sarrazin, qui habitait Sarragoce et régnait sur toutes les Espagnes. Il entre au service de ses trois fils, Marsile, Bulugant et Falsiron, les mêmes contre lesquels il eut dans la suite de si terribles guerres à soutenir.
[Note 307: ] [ (retour) ] Elles occupent les dix-sept premiers chapitres du sixième et dernier livre.
[Note 308: ] [ (retour) ] Pepin mourut en 768; Sergius était mort en 701.
[Note 309: ] [ (retour) ] Reali di Fr., l. VI, c. 18.
Ce roi avait de plus une fille nommée Galéane ou Galérane; elle devient amoureuse de Mainetto; il le devient d'elle, et l'épouse en secret après l'avoir rendue chrétienne. C'était l'usage entre un chrétien et une sarrazine; on catéchisait en faisant l'amour, et le prélude du dernier acte de la séduction était ordinairement le baptême.
Cependant il s'est offert des occasions brillantes où l'époux de Galérane s'est couvert de gloire. Un roi d'Afrique a déclaré la guerre à Galafre, et l'a vaincu. Galafre et ses fils sont faits prisonniers; et c'est Charles qui les délivre par des faits d'armes de la plus haute chevalerie. La gloire et le crédit qu'il acquiert, excitent dans l'ame des trois jeunes princes toutes les fureurs de l'envie; ils complotent de se défaire de lui. Instruit de leur projet, il s'échappe de Sarragoce; Galérane le suit; ils vont à Rome, en Lombardie, en Bavière. Charles parvient à s'y faire un parti et à se procurer une armée. Il rentre en France, attaque l'usurpateur, le tue de sa main; et remonte sur le trône de son père [310].
[Note 310: ] [ (retour) ] Cette partie de l'action s'étend jusqu'au ch. 51 de ce 6e. livre.
La naissance et les premières aventures de Roland ne sont pas moins merveilleuses dans ce roman italien, tiré sans doute de nos plus vieux romans français. Charlemagne avait régné plusieurs années avec gloire et rempli l'Europe de sa renommée; il avait une sœur cadette, nommée Berthe comme sa mère, dont le jeune chevalier Milon d'Anglante devint amoureux. Milon arrière-petit-fils du fameux Beuves d'Antone, tenait ainsi d'assez près à la famille royale; il était même de la branche aînée des descendans de Fiovo [311]; mais sa fortune ne répondait point à sa naissance. Cela ne l'empêcha point de plaire à la jeune princesse. Le fruit de leurs rendez-vous devint bientôt si visible que l'empereur en fut instruit. Au milieu de la gloire dont il était environné, Charles était le tyran de sa famille: il renferma sa sœur dans une tour, et résolut de la condamner à mort, elle et son amant.
[Note 311: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 167.
Le duc Naime, ayant inutilement assayé d'obtenir leur grâce, délivre, pendant la nuit, Milon de sa prison, Berthe de sa tour, les emmène chez lui, fait venir des témoins, des notaires, les marie secrètement et les met en liberté. Charlemagne, instruit de leur fuite, bannit Milon, s'empare de ses biens, et fait excommunier les deux époux par le pape. Milon et Berthe se sauvent, et tâchent d'arriver jusqu'à Rome. Ayant tout vendu pour vivre, chevaux, armes et vêtements, ils ne peuvent aller que jusqu'aux environs de Sutri [312]. Là, ils entrent dans une caverne, où Berthe accouche d'un fils; une circonstance minutieuse, et sans doute imaginaire comme le reste, fait donner à ce fils le nom qu'il a depuis rendu si célèbre. Il était si fort dès le moment de sa naissance, qu'il se roula du fond de la grotte jusqu'à l'entrée. Son père, qui était absent quand sa mère était accouchée, y trouva l'enfant à son retour. Voulant ensuite lui donner un nom, il se rappela cette petite scène, et le nomma Roland, c'est-à-dire, Roulant [313].
[Note 312: ] [ (retour) ] A huit lieues de Rome.
[Note 313: ] [ (retour) ] La prima volta, dit-il à Berthe, che io la vidi, si lo vidi io che il rotolava, et in Franzoso è a dire rotatare roorlare... Io voglio per rimemoranza che l'habbia mome Roorlando. (Real. di Franza, l. VI, c. 53.)
Milon n'eut pendant cinq ans, pour subsister dans cette grotte, lui, sa femme et son fils, que les aumônes qu'on lui faisait et qu'il allait tous les jours chercher à Sutri. Cet état de misère lui devint insupportable; il résolut d'aller tenter la fortune, dit adieu à sa femme, lui recommanda son fils, et partit. Il se rendit d'abord en Calabre, d'où il passa en Afrique, au service du roi Agolant, personnage qui doit jouer un grand rôle dans les romans épiques, ainsi que ses deux fils, Trojan et Almont. Milon, caché sous le nom significatif de Sventura, fait des exploits admirables contre les ennemis de ces princes, passe avec eux en Perse, puis dans l'Inde, et puis on ne sait où, car ici on le perd de vue, et il ne reparaît plus dans le roman [314].
[Note 314: ] [ (retour) ] Ibidem, c. 55 et 56. A la fin du chapitre suivant, l'auteur annonce le retour d'Agolant en Afrique, et son passage prochain en Italie avec son fils Almont, come la historia tocca seguendo; ce qui fait voir que le roman n'est pas fini, et que ce sixième livre devait être suivi de quelques autres. Les faits sont ici très-différents de ce qu'ils sont dans le romant espagnol, d'où les auteurs de la Bibliothèque des Romans ont tiré l'histoire des premières années de Roland. Voy. premier volume de novembre 1777. Je les donne dans toute leur simplicité, d'après les Reali di Franza, qui sont la source primitive, ou tirés immédiatement de cette source.
Cependant le petit Roland son fils, resté dans cette grotte, près de Sutri, avec sa mère, grandissait, et donnait à la malheureuse Berthe des espérances et des craintes. Son courage et sa force extraordinaire le distinguaient parmi les polissons de son âge; il le regardaient comme leur chef; quoiqu'il les battît quelquefois, ils partageaient avec lui leurs petites provisions, et lui en donnaient même pour sa mère. Comme il était presque nu, quatre d'entre eux firent une quête et ramassèrent de quoi acheter du drap pour lui faire un habit; deux achetèrent du drap blanc et deux du drap rouge; de ces quatre pièces réunies on fit un habit où le blanc et le rouge étaient divisés par quartiers; et c'est de cette petite circonstance, dont il eut le noble orgueil de vouloir conserver le souvenir, qu'il prit dans la suite le nom de Roland du Quartel [315].
[Note 315: ] [ (retour) ] Orlando dal quartiere, ub. supr., c. 60.
Peu de temps après, Charlemagne alla se faire couronner à Rome empereur d'Occident. A son retour, il passa quelques jours à Sutri. Il y mangeait en public. Le petit Roland eut un jour la hardiesse de s'approcher de la table de l'empereur, et d'y prendre un plat chargé de viandes pour l'aller porter à sa mère. Il y revint un second jour, même un troisième. Charlemagne, pour l'effrayer, tousse en grossissant sa voix; l'enfant, sans s'étonner, quitte le plat qu'il tient, prend Charles par la barbe, en lui disant: Qu'as-tu? et son regard, fixé sur l'empereur, était plus fier, dit le romancier, que celui de l'empereur même [316]; puis reprenant son plat, il se sauve comme les deux premières fois. Charles, averti d'ailleurs par un songe, trouve à cela quelque chose d'extraordinaire. Il ordonne de suivre cet enfant, mais de ne lui point faire de mal. Trois chevaliers qu'il charge de cette commission suivent Roland jusqu'à la grotte; ils y entrent: Roland veut se défendre avec un bâton; sa mère le retient; couverte, comme elle l'est, des livrées de la misère, les chevaliers ne la reconnaissent pas; ils lui demandent qui elle est: «Je suis, répond-elle en rougissant, je suis la malheureuse Berthe, fille du roi Pepin, sœur de Charlemagne, femme du duc Milon d'Anglante; et cet enfant est son fils et le mien.» Les trois chevaliers se jettent à ses genoux, jurent d'être ses défenseurs auprès de l'empereur son frère, vont demander sa grâce, et l'obtiennent. Charles révoque le décret de bannissement qu'il avait porté contre Milon, et fait aussi révoquer l'excommunication du pape; il adopte Roland pour son fils, et revient en France [317].
[Note 316: ] [ (retour) ] Ibid., c. 66.
[Note 317: ] [ (retour) ] L'auteur du roman espagnol dont nous avons parlé ci-dessus, donne ici carrière à son imagination. Il n'a point fait voyager Milon, il l'a fait se noyer dans une rivière entre Rome et Sutri; mais une fée l'a retiré du fond des eaux. Lorsque Charlemagne revient en France, elle l'attend dans le Piémont, rend Milon à son épouse, et le fait rentrer en grâce auprès de l'empereur, qui consent à leur mariage. La fête en est célébrée pendant trois jours dans un palais magnifique, que la fée avait fait élever exprès au pied des Alpes, et qui disparaît quand Charlemagne, Milon, Berthe et Roland ont repris le chemin de France. On voit que cette fiction est d'un temps bien postérieur à celui où furent écrits les Reali di Franza, et l'on peut juger par ce seul trait des modifications que le génie espagnol fit subir à nos anciens romans, quand ils eurent passé les Pyrénées. L'auteur espagnol est Antonio de Eslava, et le titre de son roman: Los Amores de Milon de Anglante, etc.
De retour à Paris, il rendit à son neveu les terres et les seigneuries de Milon, dont il s'était emparé, et lui donna les titres de comte d'Anglante et de marquis de Brava. Roland, croissant toujours en faveur auprès de Charlemagne, devint le plus ferme appui de sa couronne; bientôt même il le devint de la chrétienté toute entière, et reçut du souverain pontife le titre de gonfalonnier de l'Église et de sénateur des Romains [318].
[Note 318: ] [ (retour) ] Reali di Franza, l. VI, c. 70.
Telle est la fin de ses aventures dans les Reali di Francia. D'autres romans en ont donné la suite; ils représentent Roland, héritier des biens et des titres de son père, effaçant tous les autres pairs de France par sa bravoure, sa force prodigieuse; et l'éclat de ses faits d'armes, mais bientôt exposé à plus d'une infortune, tantôt bien, tantôt mal, avec l'impérieux et tout-puissant Charlemagne; quelquefois obligé de s'éloigner de la France, et d'aller, dans des aventures lointaines, s'exposer aux plus grands dangers. Il vint à bout des plus difficiles, qui ne firent que répandre dans toutes les parties du monde la gloire de son nom. Il se rétablit enfin à la cour de Charlemagne et y vécut dans la plus grande faveur.
Pendant son absence, Berthe sa mère, lasse du veuvage, avait épousé Ganelon, que Charlemagne avait alors fait comte de Ponthieu. Ce perfide Mayençais n'en fut pas moins l'irréconciliable ennemi de Roland et de sa maison: il lui suscita sans cesse de nouveaux dangers et de nouveaux malheurs, et finit par être, à Roncevaux, la cause de sa défaite et de sa mort.
A l'égard de Renaud de Montauban, cousin du comte d'Anglante, et neveu de l'empereur au même degré que lui, les Reali di Francia ne disent rien de son histoire. Il faut la chercher dans nos vieux romans français [319]. On y apprend que Beuves d'Antone eut pour fils Bernard de Clairmont, qui laissa, entre autres enfants, Beuves d'Aigremont, Aymon de Dordogne, Otton d'Angleterre, et Milon d'Anglante. Nous venons de voir que Roland était fils de ce dernier: d'Otton naquit du duc Astolphe, et de Beuves d'Aigremont le magicien Maugis et Vivian. Aymon de Dordogne eut quatre fils, célèbres sous le nom des quatre fils Aymon, Renaud, Alard, Guichard ou Guiscard, et Richardet; et une fille aussi célèbre que ses frères, la belle et intrépide Bradamante. Les deux cousins, Roland et Renaud, rivaux de gloire, furent souvent brouillés ensemble, et devinrent même tout-à-fait ennemis. Renaud ayant tué un neveu de Charlemagne, nommé Bertholet, avec qui il jouait aux échecs, et qui trichait au jeu, l'empereur voulut le faire arrêter, lui, ses frères et son père: ils se sauvèrent tous à Montauban, et s'y fortifièrent. Charlemagne marcha contre eux à la tête d'une armée, où Roland commandait un corps de dix mille chevaliers.
[Note 319: ] [ (retour) ] Les quatre fils Aymon, Renaud de Montauban, la Conquête de Trébizonde par Renaud, Maugis d'Aigremont, etc.
Dans le cours de cette guerre, les quatre frères s'échappent de Montauban, qui se défendait toujours, et se trouvent réduits à de telles extrémités, qu'ils sont obligés, pour subsister, de se faire voleurs de grand chemin, malheur qui arriva, dans ces bons siècles, à plus d'un noble chevalier. Ils deviennent la terreur du pays qui borde la Meuse, où ils s'étaient retranchés dans un château fort. Rentrés dans l'intérieur de la France, ils continuent d'être en guerre avec l'empereur. Renaud épouse Clarice, sœur d'Yon, roi de Bordeaux. Il remporte sur Charlemagne et sur ses chevaliers quelques avantages; mais enfin, obligé de céder à des forces si supérieures, il ne parvient à faire la paix qu'à des conditions dures et humiliantes. L'une des plus douces est d'aller, avec ses frères, défendre les chrétiens en Palestine, et reconquérir le saint Sépulcre. Là, il éprouve de nouveaux malheurs, mais aidé par les enchantements de son cousin Maugis, qui, après s'être fait ermite, avait quitté sa retraite pour le suivre, il s'illustre par de si grands exploits, il revient en France, chargé de si belles et de si précieuses reliques, pour les offrir à l'empereur, qu'il rentre tout-à-fait en grâce auprès de lui. Il se réconcilie aussi avec Roland, et ils partagent entre eux la gloire d'être les plus solides appuis du trône de Charlemagne.
Tels sont, dans les plus anciens romans français, espagnols et italiens, les trois principaux personnages dont l'épopée italienne s'est emparée. Nous allons voir maintenant comment elle les fait agir, quelles aventures elle leur attribue, et comment elle entremêle ces aventures avec celles d'autres héros, ou pris comme eux dans de vieux romans, ou entièrement imaginaires. Je vais remonter un peu haut, et entrer dans des détails qui ne seront peut-être pas tous intéressants. Il me serait beaucoup plus facile de ne dire, comme tant d'autres l'ont fait, que des généralités sur ces premiers efforts de la muse épique moderne; mais l'objet que je me propose en général dans cet ouvrage ne serait pas rempli. Il est évident que l'Iliade n'est pas le plus ancien poëme qu'aient eu les Grecs. Si l'on retrouvait enfin les essais informes des poëtes qui précédèrent Homère, on aimerait à y observer les fictions primitives, les formes originelles, les développements graduels de l'art, jusqu'au moment où il atteignit ce haut degré de perfection que lui donna le génie du chantre d'Achille. On en connaîtrait mieux ce génie même.
L'action du plus ancien de ces romans épiques qui nous soit resté est antérieure au règne de Charlemagne. Le héros est ce Beuves d'Antone, descendant, comme Charlemagne lui-même, de l'empereur Constantin, et bisaïeul de Milon d'Anglante, père de Roland. Buovo d'Antona est le titre du poëme [320]; il est écrit, comme ils le sont tous, en octaves, ou ottava rima. Cette mesure de vers, dont l'invention appartient à Boccace, mais qu'il n'avait pas perfectionnée, était bien plus imparfaite encore dans ces poëmes grossiers qu'elle ne l'avait été dans les siens. Voici quel est en abrégé le sujet du Buovo d'Antona.
[Note 320: ] [ (retour) ] Buovo d'Antona, canti XXII, in ottava rima, Venezia, 1489; souvent réimprimé depuis, et avec cet autre titre: Buovo d'Antona nel qual si tratta delle gran battaglie e fatti che lui fece, con la sua morte, etc.
Brandonie, mère de Beuves, fait assassiner Guidon son mari, duc d'Antone, par Dudon de Mayence, qu'elle épouse, et qu'elle rend ainsi maître et seigneur d'Antone et de Mayence à la fois. Le jeune Beuves, encore enfant, s'enfuit sous la conduite de Sinibalde, son père nourricier, et d'une troupe de cavaliers commandée par Thierry, fils de Sinibalde. Dans la rapidité de leur fuite, l'enfant tombe de cheval sans qu'on s'en aperçoive, et reste étendu sur la terre. Dudon, qui les suivait de près, l'enlève sur son cheval, et retourne à toute bride à Antone. Quelque temps après, étant à la campagne, il croit voir dans un songe le jeune Beuves qui lui plonge un couteau dans le cœur. Il se décide à le prévenir, et l'envoie demander à sa mère pour le tuer. Brandonie lui fait répondre qu'il peut être tranquille, et qu'elle l'en défera elle-même. Elle veut empoisonner son fils; il est averti par une bonne domestique, s'échappe encore une fois, et arrive au bord de la mer: il y trouve des marchands qui l'enlèvent, l'emmènent en Arménie, et le vendent au roi [321].
[Note 321: ] [ (retour) ] Chants I et II.
Beuves avait atteint l'adolescence. Il devient amoureux de Drusiane, fille du roi, qui conçoit pour lui une passion très-vive. Le roi fait ouvrir un grand tournoi pour éprouver les amants de sa fille. Beuves entre en lice et renverse deux fois un des rois qui prétendent à la main de Drusiane. Un autre rival, fils du soudan de Boldraque, vient peu de temps après attaquer avec une armée le roi d'Arménie, pour conquérir sa fille. Ce soudan commande en personne. Le roi est vaincu, et fait prisonnier; mais Beuves le délivre, le remet sur le trône, et tue le fils du soudan. Après plusieurs aventures, ne pouvant obtenir Drusiane de son père, il la détermine à s'enfuir avec lui. Des aventures nouvelles l'attendaient dans cette fuite. Drusiane brave toutes les fatigues et tous les dangers. Les deux époux s'enfoncent dans les forêts, où Beuves exerce sa valeur contre des géants, des lions, des serpents et des ours. Drusiane accouche de deux fils. Elle les nourrit, les emporte courageusement avec elle, et continue de suivre son époux.
Enfin, après un long trajet, Beuves rencontre Thierry et sa troupe, qui lui étaient restés fidèles, revient à Antone, parvient à en chasser par ruse l'usurpateur Dudon [322], se défait de tous les Mayençais, et punit sa mère par un supplice aussi recherché que barbare. Il la fait murer tout entière, à l'exception de la tête. Dans cette position cruelle, on la nourrit de pain sec et d'eau. Elle y reste un an, et meurt enfin après de longues et insupportables souffrances. Le poëte dit froidement, en finissant ce récit, qu'il la fit ensuite ensevelir richement [323].
[Note 322: ] [ (retour) ] Il l'avait blessé dans un combat. Il se déguise en médecin, est introduit auprès du malade, se fait connaître quand il est seul avec lui, en tirant de dessous sa robe la terrible épée qui l'avait blessé, le force de se faire mettre à cheval et de sortir de la ville, où il s'était ménagé un parti puissant, et dans laquelle, au son d'un cor qu'il fait entendre, ses troupes, qui étaient embusquées, pénètrent de toutes parts.
[Note 323: ] [ (retour) ] Buova d'Ant., c. XII, st. 20.
Dudon se réfugie auprès du roi Pepin, qui lui donne asyle. Beuves poursuit les Mayençais, en tue un grand nombre, fait pendre tous ceux qu'il fait prisonniers, attaque et prend Pepin lui-même, tue de sa main le traître Dudon, le fait écarteler et exposer par quartiers sur des fourches patibulaires, et met ensuite Pepin en liberté. Au milieu de cette expédition, il y a une scène plaisante, ou qui le serait du moins si le poëte avait eu le talent de raconter. Le roi Pepin est si émerveillé des prouesses de Beuves d'Antone, qu'il croit que ce n'est point un guerrier, mais un démon qui en a pris la figure. Il envoie vers lui son chapelain pour l'exorciser. Le bon abbé s'avance à cheval, tenant une croix dans sa main, et chantant le Te Deum [324]. Il arrive auprès de Beuves, et prononce très-sérieusement les paroles de l'exorcisme [325]. Beuves s'impatiente à la fin, pousse son cheval Rondel, court après l'exorciseur qui s'enfuit à toute bride, le saisit par son capuce, et le reconduit à grands coups de pommeau d'épée. Le pauvre prêtre va conter à Pepin sa mésaventure. «Ce n'est, lui dit-il, ni un démon ni un esprit: c'est, je vous le jure, sire, un homme en chair et en os, et j'en ai pour preuve qu'il m'a rompu les miens.» On voit qu'il faudrait le pinceau de l'Arioste, ou même du Berni, pour rendre cette scène comique; mais l'auteur de ce misérable ouvrage était bien loin de deviner les secrets de leur style.
E poi monte a cavallo humil e pio,
Ed una croce in mon hebbe pigliato
Inverso Buovo ch' un diavolo reo
Crede che sia, li canta il Tadeo.
(c. XIII, st. II.)
Buovo congiura dicendo il prefatio.
(st. 12.)
Les autres exploits de Beuves sont contre les Sarrazins. Tandis qu'il bat une de leurs armées en Sardaigne, qu'il en tue une partie et convertit le reste, une autre armée vient assiéger Antone. Beuves revient, leur fait lever le siége, et ensuite celui de Paris qu'ils avaient aussi formé. Après les avoir vaincus en France, il va les combattre en Hongrie, remporte de grandes victoires, convertit à la foi chrétienne et fait baptiser tout le pays; car ce fils parricide, qui avait fait périr avec tant de barbarie une mère, coupable, il est vrai, mais enfin une mère, était un chrétien très-fervent, et un très-ardent convertisseur.
Il met glorieusement à fin d'autres grandes entreprises en Europe et en Asie, et revient enfin à Antone, couvert de gloire, espérant y passer désormais des jours tranquilles avec sa chère Drusiane. Mais il a, bientôt après, la douleur de la perdre; et lui-même est assassiné dans une église, par un Mayençais, que Raymond, devenu chef de la maison de Mayence, avait chargé de ce crime, pour venger sa famille presque entièrement détruite. C'est de ce Raymond que descendait le traître Ganelon, que nous avons vu devenir le beau-père de Roland, et qui fait, dans la plupart des romans épiques dont nous aurons à parler, un rôle si vil et si odieux.
On voit que ce ne sont pas les atrocités qui manquent dans l'action de ce poëme, surtout dans la première partie. Cette famille des ducs d'Antone y ressemble assez, pour les crimes, à celle d'Agamemnon. Mais quelle est cette ville d'Antone, chef-lieu de leur puissance? C'est ce que le poëme n'indique en aucun endroit. Le roman des Reali di Francia la place en Angleterre près de Londres, et dit qu'elle fut fondée par Bovet, aïeul de Beuves; qu'a environ trois milles de cette ville, au-delà d'une rivière, était une colline assez élevée, sur laquelle Bovet avait fait bâtir un fort, qu'il nomma le fort St.-Simon [326]. Or, dans le poëme dont Beuves est le héros, il est plusieurs fois question de la citadelle St.-Simon, comme d'un fort voisin d'Antone. On trouve aussi dans d'autres anciens romans, que Beuves était sorti d'Angleterre [327]. Jean Villani s'est donc trompé lorsqu'il a dit dans sa Chronique [328] que la ville de Volterre en Italie, ville très-ancienne, bâtie par les descendants d'Italus, fut appelée Antonia, et que c'est de-là, selon les romans, qu'était le bon Beuves d'Antone. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher ce qui l'a fait se tromper ainsi; mais on peut tirer de son erreur une conséquence très-juste sur l'antiquité de ce poëme; c'est qu'il était déjà composé et même très-connu du temps de Villani. Cet historien mourut en 1348; le poëme est donc antérieur à cette époque. D'un autre côté, dans la stance antépénultième du dernier chant, il est question du Dante:
Dante que scrisse, non come bisogna, etc.
[Note 326: ] [ (retour) ] Reali di Franza, l. III, c. 17.
[Note 327: ] [ (retour) ] Dans le quatrième des cinque canti de l'Arioste, qui font suite au Roland furieux, Astolphe racontant ce qui lui est arrivé en Angleterre, dit qu'il avait envoyé un courrier à un de ses amis, qui lui tenait un vaisseau prêt pour passer sur le continent, mais qu'il ne voulait s'embarquer ni à Antone, ni dans un autre port, dans la crainte d'être reconnu.
Nè in Antona volea nè in altro porto,
Per non lasciar conoscermi, imbarcarmi.
(c. IV, st. 70.)
Antone était donc un port de mer en Angleterre.
[Note 328: ] [ (retour) ] L. I, c. 55.
C'est donc entre le temps du Dante et celui de Jean Villani, c'est-à-dire dans la première moitié du quatorzième siècle, que le poëme intitulé Buovo d'Antona fut écrit [329].
[Note 329: ] [ (retour) ] On pourrait croire qu'il le fut d'après notre ancien roman en prose du chevalier Beuves de Anthone et de la belle Josienne, imprimé à Paris, in-4º., sans date, en caractères gothiques. Mais celui-ci n'est-il pas plutôt une traduction libre du poëme italien? Le français n'en paraît pas antérieur au quinzième siècle. Il existe aussi parmi les manuscrits légués à la bibliothèque Vaticane par la reine Christine de Suède, un roman de Buovo d'Antona en vers provençaux, à la fin duquel il est écrit, comme le Crescimbeni l'observe, que ce roman fut composé l'an 1380.
L'auteur en est inconnu. On voit seulement à plusieurs locutions du dialecte florentin de ce temps-là [330], qu'il était de Florence, ou au moins de Toscane. Il adresse l'invocation de son poëme à Jésus-Christ, et le prie de venir l'aider à raconter cette belle histoire [331]. A la fin de tous ses chants, sans exception, le poëte s'interrompt en priant Dieu d'être favorable à ses auditeurs ou à lui-même, ou en disant qu'il est las de conter, que sa voix s'affaiblit, qu'il a besoin de boire [332], qu'il dira la suite une autre fois, etc. Le premier vers de chacun des douze chants qui suivent, est toujours: Je vous ai laissés au moment où telle chose se passait [333]; et le récit continue sans autre artifice. Les neuf derniers chants commencent tous par une nouvelle prière, ou à Jésus-Christ, ou au Père éternel [334], ou à la Vierge Marie, et toujours pour qu'ils accordent au poëte la grâce de poursuivre et d'achever son histoire; et chaque fois, dans la strophe suivante, il revient à sa formule: Je vous ai laissés, dans l'autre chant, au moment où telle chose venait de se passer.
[Note 330: ] [ (retour) ] Atante et aitante pour gagliardo, palmiere pour peregrino, robesta ou rubesta pour infierisce, et certaines terminaisons en oe ou one, qui y reviennent souvent.
O Giesù Christo che per il peccato
Il qual fece Eva prima nostra madre,
In sulla croce fusti conficato; etc.
(st. 1.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pregandoti, signor giocondo e adorno
Che doni a lo mio ingegno tal bontade
Ch'io possi quella storia raccontare
E insieme gli ascoltanti contentare.
(st. 2.)
Hormai, signori, quivi harò lasciato;
Andate a bere, ch'io son assetato.
Signori, vi lasciai ne l'altro canto
Si come a Buovo disse Drusiana, etc.
(c. III.)
Io vi la lasciai ne l'altro mio cantare
Si come Buovo al soldan fu tornato, etc.
(c. V.)
[Note 334: ] [ (retour) ] L'auteur paraît quelquefois confondre le père et le fils, comme dans ce début du chant XIV:
Eterno padre, ch'il mondo creasti
E pe'l peccato tu moristi in croce.
Dans sa dernière octave, il prie le souverain Jupiter, il sommo Giove, d'accorder à lui et à ses lecteurs une longue vie, et Jésus-Christ de leur donner à tous la grâce de mériter d'être admis dans son royaume. Tout cela est de très-bonne foi. On ne doit point se scandaliser de voir ici Jupiter et Jésus-Christ figurer ensemble. Sommo Giove est un nom poétique que tous les anciens poëtes italiens donnent à Dieu, comme ils donnent celui de Pluton ou de Dite au diable, sans songer ni à Pluton ni à Jupiter.
Ce poëme est à peu près le seul dont l'action remonte au-delà du règne du Charlemagne. Cet empereur et ses douze pairs font le sujet de presque tous les autres; et ce n'est plus le roman des Reali di Francia, mais la prétendue chronique du paladin et archevêque Turpin qui en est la source commune. Cette chronique ne commence, comme je l'ai dit précédemment, qu'à la dernière expédition de Charlemagne en Espagne, et finit par la fatale défaite de Roncevaux, effet des trahisons de Ganelon de Mayence, dans laquelle périt, avec Roland et Olivier, l'arrière-garde presque entière de l'armée française. Le poëme le plus immédiatement tiré de cette chronique, est intitulé: La Spagna, l'Espagne [335]; il comprend, en quarante chants, cette dernière expédition de Charlemagne, jusqu'à la bataille de Roncevaux, et dans le dernier chant, la vengeance que tire l'empereur de la trahison qui avait fait périr la fleur de son armée.
[Note 335: ] [ (retour) ] Son titre entier est dans les plus anciennes éditions Questa si è la Spagna historiata. Incumincia il libro volgare dicto la Spagna in 40 cantare diviso, dove se tracta le battaglie che fece Carlo magno in la provincia de Spagna, Milano, 1519, in-4º.; Venezia, 1568, in-8º.; et dans les éditions postérieures: Libro chiamato la Spagna, qual tratta li gran fatti e le mirabil battaglie che fece il magnanimo rè Carlo magno nelle parti della Spagna, Venezia, 1610, in-8º., etc.
La cause de l'expédition n'est pas la même dans le poëme que dans la chronique. Dans celle-ci, l'apôtre saint Jacques apparaît à Charlemagne pendant une belle nuit, et lui propose d'aller combattre les Sarrazins qui ont détruit le tombeau qu'il avait en Galice; de rétablir ce tombeau où il faisait autrefois de si beaux miracles, et de faire même bâtir sur le tombeau une église. Charles se met en campagne sur ce seul motif. Dans le poëme, après avoir triomphé de tous ses ennemis, avoir vaincu les mécréants, et s'être rendu maître de toute la chrétienté, il lui prend un jour envie de conquérir l'Espagne [336], occupée alors par les Sarrazins. Il assemble ses barons, leur rappelle qu'en mariant son neveu Roland avec Alde-la-Belle, il lui avait promis la couronne d'Espagne, et leur déclare qu'il est temps d'accomplir sa promesse; ils sont tous de cet avis, et font serment de le suivre en Espagne et de l'aider à en mettre la couronne sur la tête de Roland.
[Note 336: ] [ (retour) ] Canto I.
La conduite et les principaux événements de la guerre sont à peu près les mêmes dans le poëme et dans la chronique. Le poëte a seulement coupé son action par deux épisodes qui peuvent donner une idée de son génie et du goût de son temps. Dans une altercation très-vive entre Roland et l'empereur, ce dernier s'oublie jusqu'à jeter à son neveu son gantelet de fer au travers du visage. Cet affront met le paladin en fureur: il veut tuer Charlemagne; on a peine à le retenir. Obligé de céder à ses amis, il prend le parti de quitter l'armée; on a beau dire tout ce qu'on peut pour l'en empêcher; on lui répète en vain que Charlemagne est maître absolu, que le plus brave et le plus puissant, s'il le bat, ne doit même rien dire [337], tout cela ne le persuade pas; il part, et va, tout en colère, conquérir la Syrie, la Palestine, et ce qui est ici nommé la terre de Lamech; il tue ou convertit et baptise les rois, les armées, les peuples entiers, et revient, après avoir ainsi passé son humeur, se réconcilier avec son oncle.
Che'l migliore che sia e più possente
S'egli il batesse, non deve dir niente.
(La Spagna, cant. XIV.)
Voilà le premier épisode, voici le second: Roland, de retour en Espagne, inspire à l'empereur des craintes sur l'état où il a laissé son royaume, et sur le vicaire ou vice-roi à qui il en a confié le gouvernement [338]. C'était Macaire, neveu de Ganelon, duc de Mayence et de Ponthieu. Le crédit de cette famille s'était beaucoup accru depuis que Ganelon, en épousant Berthe, était devenu beau-frère de l'empereur; et son ambition augmentait avec son crédit. Un soudan que Roland avait converti en Asie, lui avait fait présent d'un livre de grimoire; il l'ouvre, fait un cercle, jette les cartes [339], lit la formule d'évocation, et aussitôt une foule de démons paraît et demande ses ordres. Il les congédie tous, à l'exception d'un seul, de qui il apprend que Macaire, ayant persuadé à la reine et à toute la France que Charlemagne a péri en Espagne avec son armée, doit le lendemain matin même épouser la reine, et se faire couronner empereur. Il n'y a pas de temps à perdre; le diable se change en un grand cheval noir, et emporte, pendant la nuit, Charlemagne en l'air jusqu'à Paris. Après un trajet si heureux et si rapide, Charles pensa échouer au port [340]. Arrivé sur la cour de son palais, et encore porté sur sa monture, il sentit une joie si vive, qu'il fit le signe de la croix pour remercier le ciel. A ce signe, le diable se sauve, et le laisse tomber sur les degrés de l'escalier; mais par la permission divine, l'empereur ne se fit point de mal [341].
[Note 338: ] [ (retour) ] Cant. XX.
Fece un cerchio e poscia gittò le carte. (Ibid.)
[Note 340: ] [ (retour) ] Cant. XXI.
Ma come volse il padre celestiale
Lo imperatore non si fece mate.
(c. XXII.)
Charles, déguisé en pélerin, va dans les cuisines du palais, demande à manger, se fait une querelle avec les cuisiniers, les rosse avec son bourdon et son bâton, est mis dehors, et trouve enfin un jeune officier à qui il dit qu'il vient de St.-Jacques en Galice, et qu'il apporte des nouvelles de l'empereur et de son armée. Cet officier le conduit auprès de la reine, avec laquelle il a un long entretien. Cette imitation de l'Odyssée, quelque défigurée qu'elle soit, ne serait pas sans intérêt, si elle était mieux amenée. L'auteur n'a pas oublié le trait touchant du chien d'Ulysse, mais il l'arrange à sa manière. La reine avait une petite chienne que l'empereur aimait beaucoup; pendant seize années, on la lui avait conduite tous les matins: il la caressait, et jamais elle ne souffrait d'autres caresses que les siennes et celles de la reine. Dès que cette petite chienne voit le pélerin assis auprès de sa maîtresse, elle court à lui, lèche ses pieds, son visage, et le parcourt ainsi de la tête aux pieds, avec tous les signes de la joie. La reine surprise demande à l'inconnu s'il a autrefois fréquenté ce palais, s'il a été domestique ou écuyer de Charlemagne; si, enfin, il a vu quelque part ce petit animal, qui ne faisait jamais un tel accueil qu'au roi son époux. Charles lui répond avec une simplicité homérique: «Je ne suis point, et n'ai jamais été ce que vous dites. Faut-il qu'une bête me reconnaisse, et que vous, qui êtes ma femme, vous ne me reconnaissiez pas? Je suis Charles, fils de Pepin, empereur de Rome et roi de France [342].» La dame le regarde de tous ses yeux: il est si défiguré qu'elle ne le reconnaît pas encore. Prudente comme Pénélope, elle lui demande quelques signes, et entre autres l'anneau qu'elle lui avait donné, et la marque d'une croix que l'empereur avait sur l'épaule droite. Charles lui présente l'anneau, dépouille son épaule, et montre la petite croix. Alors tous les doutes sont dissipés, et les deux époux se livrent au plaisir de se revoir.
E pure mi conosce una fiera,
E non tu che sei mià vera mogliera.
Io son Carlo figlinol del re Pipino,
Imperator di Roma rè di francia.
(Ibid.)
Cependant l'heure de la cérémonie du mariage approchait; elle arrive, et c'est au milieu même de cette cérémonie que Charlemagne, aidé d'un petit nombre d'amis qu'il a retrouvés, tue l'usurpateur, et reprend publiquement sa femme et sa couronne [343]. On fait un grand massacre des Mayençais. Charles retourne ensuite à son armée, presse les Sarrazins, assiége et prend successivement Pampelune et Sarragosse; et, selon son usage, n'accorde la vie qu'à ceux qui se font chrétiens [344].
[Note 343: ] [ (retour) ] Cant. XXIII.
[Note 344: ] [ (retour) ] Cant. XXV et XXVI.
Il restait encore deux rois sarrazins à soumettre. Marsile était le plus puissant; il pouvait prolonger la guerre; Charles se détermine à lui envoyer un ambassadeur pour lui offrir des conditions de paix. Tous les chefs de son armée s'offrent l'un après l'autre pour cette mission périlleuse; il les refuse tous. Le traître Ganelon a l'adresse de ne se point offrir, mais de désigner le jeune fils de Solomon, roi de Bretagne, dans l'intention de le faire périr. Jones, c'est le nom de ce jeune chevalier, est envoyé; arrivé auprès de Marsile, il ne prononce que des menaces, aigrit les esprits au lieu de les adoucir, ne conclut rien, tombe à son retour dans une embuscade que les Sarrazins lui ont dressée, est blessé à mort, et vient expirer aux pieds de son empereur. La guerre continue; Charlemagne et ses barons avancent en Espagne, prennent des villes, gagnent des batailles; Marsile envoie une ambassade solennelle, avec de riches présents pour demander la paix. Charles veut qu'un de ses barons lui porte sa réponse. Les Paladins, ayant à leur tour dessein de perdre Ganelon, conseillent à l'empereur de le choisir. Le Mayençais lit dans leurs intentions, accepte après quelque résistance, mais jure que, s'il en revient, ils paieront cher le tour qu'ils lui jouent. C'est dans ces dispositions qu'il part, qu'il arrive, qu'il traite avec Marsile, et qu'il concerte avec lui les moyens d'arrêter et de détruire dans les gorges des Pyrénées l'arrière-garde de l'armés française lorsqu'elle repassera les monts [345]. De retour auprès de l'empereur avec le traité de paix accepté par Marsile, et consulté sur les dispositions à faire pour la retraite de l'armée, il règle ses conseils sur le plan qu'il avait fait avec Marsile, et l'aveugle empereur a la faiblesse de les suivre. La défaite de Roncevaux en est la suite.
[Note 345: ] [ (retour) ] Cant. XXIX et XXX.
Ici, le mauvais poëte s'est presque entièrement attaché au faux chroniqueur, et il a bien fait. Il y a, même dans les récits grossiers attribués à Turpin, un fond d'intérêt que rien ne peut détruire. Les efforts prodigieux de Roland, d'Olivier et des autres Paladins surpris dans les défilés de Roncevaux, pour repousser, à la tête de vingt mille hommes seulement, l'attaque successive de trois corps d'armée de cent mille hommes chacun, le courage calme et imperturbable de ces intrépides chevaliers, leur mort glorieuse, celle surtout de Roland qui ne consent qu'à la dernière extrémité à sonner de son terrible cor en signe de détresse, qui expire entouré d'un monceau d'ennemis qu'il a tués, et après avoir brisé entre des rochers son épée Durandal, pour qu'elle ne tombe point entre les mains des infidèles; ses adieux même à cette formidable épée, compagne et instrument de tant d'exploits, toutes ces circonstances, et plusieurs autres de cette grande et célèbre scène, de quelque manière qu'elles soient racontées, sont toujours sûres de leur effet.
Il y a dans ce poëme une autre scène qui, malgré le mauvais style de l'auteur, ne laisse pas de faire impression. Elle est encore prise de la Chronique attribuée à Turpin [346]. C'est le combat entre Roland et Ferragus sur le pont d'une forteresse que ce Sarrazin défendait. Ce combat dure deux jours entiers. Le dernier jour, pour en finir, les deux redoutables champions se font la confidence mutuelle que leur corps est fée, c'est-à-dire enchanté et invulnérable, à l'exception d'un seul endroit. Ils se révèlent l'un à l'autre cet endroit faible [347], et recommencent à se battre avec une nouvelle fureur. Ferragus succombe enfin, et je trouve ici la preuve que si ce poëme est suranné, ennuyeux, et presque illisible, un grand poëte a eu pourtant le courage de le lire et a daigné s'en souvenir. Quand Ferragus se sent blessé à mort, il prie Roland de lui donner le baptême [348]; Roland descend du pont au bord de la rivière, ôte son casque, le remplit d'eau, et vient baptiser le brave païen dont l'ame est reçue et emportée par les anges [349]. N'est-ce pas ici la source où le Tasse a puisé l'idée de Clorinde tuée en combat singulier par Tancrède, qui va, comme Roland, chercher de l'eau dans son casque pour lui rendre ce pieux devoir [350]?
[Note 346: ] [ (retour) ] Chron., chap. 16; la Spagna, chap. IV et V.
[Note 347: ] [ (retour) ] Ce double aveu n'est que dans la Spagna; dans la Chronique, loc. cit., Ferragus avoue seul son endroit faible. Vulnerari, inquit, non possum nisi per umbilicum.
[Note 348: ] [ (retour) ] Cant. V.
[Note 349: ] [ (retour) ] Cant. VI.
[Note 350: ] [ (retour) ] Gierusalem. liber. i. cant. XII.
Ce trait d'imitation ne semblerait pas seul prouver que l'auteur de la Jérusalem délivrée n'avait pas dédaigné de jeter les yeux sur ce poëme insipide de l'Espagne. En voici un qui paraîtrait l'indiquer encore. Pour réduire Pampelune, les chrétiens fabriquent une grande machine, une citadelle en bois, plus élevée que les murs de la place, et d'où un grand nombre de soldats font pleuvoir une grêle de pierres et de traits sur les Sarrazins qui défendent les remparts [351]. Un de ceux-ci, pour en détruire l'effet, imagine un moyen de lancer sur cette machine de grands vases ou des tonneaux de poix enflammée. Dès le second qui est lancé, le feu prend à la machine; elle est réduite en cendres, et les chrétiens qui y étaient placés sont presque tous écrasés sous ses débris [352]. Godefroy employe contre Jérusalem des machines presque semblables, que l'enchanteur Ismin incendie à peu près de même. Mais ces sortes de machines furent employées dans les siéges long-temps après le siècle de Charlemagne. Elles furent en usage dans les croisades, et notamment au siége de Jérusalem; on les retrouve aussi au douzième siècle dans les guerres de Frédéric Barberousse en Italie; on s'en servit même jusqu'au quatorzième siècle, et il y a probablement ici dans le poëme du Tasse, auprès duquel on est honteux de nommer la Spagna, ressemblance de moyens sans imitation.
[Note 351: ] [ (retour) ] On va dans la forêt abattre le bois nécessaire pour la construction de cette machine; les troupes allemandes sont chargées de l'apporter au camp, etc. (Cant. X.)
[Note 352: ] [ (retour) ] Cant. II.
Ce n'est pas non plus sans surprise qu'on reconnaît dans ce détestable poëme des imitations évidentes d'Homère. Celle que nous avons déjà observée n'est pas la seule. Dans les conseils que Charlemagne assemble souvent, dans les combats, dans les ambassades, l'auteur ne peut pas n'avoir point emprunté de l'Iliade et de l'Odyssée l'idée des discours longs et fréquents que se tiennent ses héros, quelques formes dont ils se servent en commençant presque tous ces discours, le soin de faire répéter, par celui qui porte un message, les propres mots de celui qui l'envoie, des locutions telles que celle-ci: Il dit alors dans son cœur, ou alors s'adressant à son cœur, il dit: etc. [353]. Mais tout cela est en pure perte. La platitude continue du style fait tomber à chaque instant le livre des mains, et il faut un autre mobile que la simple curiosité pour le reprendre. Le poëte parle cependant beaucoup de la douceur de ses vers et des couleurs dont il sait revêtir cette belle histoire. Comme l'auteur de Beuves d'Antone, il finit chacun de ses chants par un adieu à ses auditeurs [354], ou par une prière contenue le plus souvent dans un seul vers qui est le dernier [355], et il les commence tous en rappelant où il en est resté de son récit, ou quelquefois en faisant une nouvelle invocation au grand Jupiter, à Dieu le père, à Dieu le fils, au Roi des rois, au Soleil des soleils [356] pour qu'ils soutiennent sa voix, et son génie dans une si noble entreprise.
[Note 353: ] [ (retour) ] La Spagna, passim.
Signori, io vo finir questo cantare,
Ed ire a bere e rinfrescarmi alquanto;,
E se voi siele stanchi d'ascoltare,,
Voi ben potete riposar in tanto.
(c. VI.)
Or lasciamo Astolfo armato al ballo,
E nell' altro cantar, senza più resta,,
Vi conterò come lui fu abbattuto.,
«Cristo vi sia sempre in vostro ajuto.»
(c. II.)
Nel canto seguente dirò la danza,
E la pugna che fecero con pagani.,
«Tutti vi facci Iddio allegri e sani, etc.
(c. VII.)
Signori, io dissi nell' altro cantare,
Si come y due baron, etc.,
(c. V.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Signori, vi lasciai nel quinto detto,
Come conquiso fu il baron perfetto.
(c. VI.)
Donami, o gran Giove, o nobile sire,,
Ingegno di seguir l'istoria bella, etc.
(c. IV.)
Ces Homères du quatorzième siècle allaient, comme nos Troubadours et nos Trouvères du douzième, récitant ou chantant leurs vers dans les châteaux et dans les villes; et c'est pour cela qu'au commencement et à la fin de presque tous les chants de leurs poëmes, ils se mettent en scène avec leur auditoire, annoncent ce qu'ils vont dire ou rappellent ce qu'ils ont dit. La forme des stances par octaves est extrêmement propre à cet objet, et c'est sans doute pour cela que cette division commode et harmonieuse est restée en possession de l'épopée italienne, malgré ce qu'il en coûte quelquefois à la vraisemblance, et la gêne qui en résulte pour le poëte. On raconte de l'ancien Homère que la fortune l'avait réduit à recevoir de ceux qui s'arrêtaient pour l'écouter le prix de ses compositions sublimes; c'est encore une ressemblance que l'auteur du poëme de l'Espagne voulut avoir avec lui; et afin qu'on ne l'ignorât pas, il a consigné cette circonstance à la fin de son cinquième chant: «Qu'il vous plaise maintenant, dit-il, mettre un peu la main à votre bourse, et me faire quelque présent.»
Ch' ora vi piaccia alquanto por la mano
A vostre borse, e farmi dono alquanto,
Che quì ho già finito il quinto canto.
Ces vers constatent mieux que ne le pourraient faire de longues dissertations cette mendicité poétique. En ne rougissant point d'en faire mention dans son poëme, l'auteur semble prouver qu'elle était passée en usage. Il n'a même pas voulu qu'on ignorât son nom, et il le décline tout au long dans sa dernière stance. Il se nommait Sostegno de' Zanobi ou Zinabi, de Florence [357], mais on n'en est pas plus avancé, car l'on ne trouve nulle part rien qui nous puisse apprendre ce que c'était que ce rimeur florentin. Sa manière est absolument la même que celle de l'auteur de Beuves d'Antone: tout annonce qu'ils étaient contemporains, et le Quadrio le confirme en disant qu'il a vu entre les mains du célèbre chanoine Baruffaldi un manuscrit de la Spagna, sur parchemin, orné de belles miniatures, dont l'écriture était certainement du quatorzième siècle [358].
A voi signor' ho rimato tutto questa,
Sostegno di Zinabi da Fiorenza.
(C. XL., stanz. ult.)
[Note 358 ] [ (retour) ] Stor. e ragion. d'ogni poësia, t. VI, p. 548.
Finissons ce qui regarde ce vieux poëme par une observation qui n'est peut-être pas à dédaigner. Le poëte cite souvent le livre d'où il tire cette histoire qu'il a entrepris de raconter. Si mon auteur ne me trompe pas, dit-il, ou bien, le livre me le dit ainsi, ou bien encore: c'est ce que le livre ne me dit pas, ou autre chose semblable. On voit presque à chaque instant que c'est la chronique attribuée à Turpin qu'il a sous les yeux, et il ne fait souvent que la mettre en vers, cependant il ne nomme jamais Turpin comme l'auteur de ce livre; bien plus, il met ce Turpin, qui était en même temps paladin et archevêque, au nombre des héros chrétiens qui périrent les armes à la main à Roncevaux avec Roland. N'en pourrait-on pas conclure que, dans le quatorzième siècle, où cette Chronique était fort connue, on ne l'attribuait point encore à l'archevêque Turpin?
Quand on veut parler en Italie des premiers et informes essais de la poésie épique, qu'il est impossible de lire aujourd'hui, on joint ordinairement la Reine Ancroja [359] à Beuves d'Antone et à l'Espagne. Donnons encore une idée de ce poëme; mais son excessive longueur et la lassitude que font éprouver les deux premiers nous forceront de parler plus succinctement du troisième.
[Note 359: ] [ (retour) ] La Regina Ancroya, nella quale si vede bellissime istorie d'arme di amore, diverse giostre e torniamenti, e grandissimi fatti d'arme con i paladini di Francia, Venezia, 1575, in-8º. C'est l'édition dont je me suis servi; il y en a plusieurs antérieures.--Anchroja regina, Venezia, 1499, in fol. Libro de la Regina Anchroja, che narra li mirandi facti d'arme de li paladini di Franza, e maximamente contra Baldo di fiore im-peradore di tutta pagania al Castello di oro, Venezia, 1516, in-4º., etc.
Guidon-le-Sauvage, fils naturel de Renaud, en est un des principaux personnages, et c'est par lui que commence le poëme. Renaud de Montauban son père, revenant de la Terre-Sainte, s'était arrêté dans une place qui appartenait aux Sarrazins. Constance, femme du roi de ce pays, s'était prise d'amour pour lui. Quoiqu'il arrivât des saints lieux, et qu'il y eût saintement guerroyé pour la foi, il n'en était pas plus sage. Il s'entendit avec Constance, aux dépens du roi qui lui donnait l'hospitalité, et de leur commerce provint un fils. Le roi mourut avant que ce fils vînt au monde; sa mère le fit d'abord passer pour légitime; mais dès qu'il fut en âge de porter les armes, elle l'instruisit de sa naissance, et l'envoya en France chercher son père [360], en lui donnant, pour s'en faire reconnaître, un anneau que Renaud lui avait laissé en partant.
[Note 360: ] [ (retour) ] Cela n'est pas tout-à-fait ainsi. C'est le jeune homme qui veut absolument faire ce voyage; sa mère ne fait qu'y consentir, et n'y consent même qu'après que ce bon fils l'a menacée de lui enfoncer un couteau dans la gorge. J'ai supprimé ces circonstances, pour aller plus rapidement au fait. (Voyez. Regina Ancroja, c. I.)
Le jeune guerrier, sous le simple nom de l'Étranger [361], arrive au camp de Charlemagne, et défie tous ses chevaliers. Il les renverse l'un après l'autre, et, suivant les lois de la chevalerie, il les retient prisonniers. Renaud reste le dernier: l'Étranger ose aussi le combattre; la victoire est long-temps incertaine; enfin elle se déclare pour Renaud. Son fils se fait alors reconnaître [362]. Renaud va le présenter au roi, qui lui fait un accueil digne de la valeur qu'il a montrée. On revient à Paris, et Charles fait baptiser le jeune étranger sous le nom de Guidon-le-Sauvage.
[Note 361: ] [ (retour) ] Lo Strano.
[Note 362: ] [ (retour) ] Cant. IV.
L'Empereur était alors en guerre, comme il l'est dans tous ces poëmes, et la France attaquée par une armée de Sarrazins: la reine Ancroja, sœur du roi Mambrin, que Renaud avait tué de sa main, commande cette armée. Les exploits de Roland, de Renaud, de ses frères, ceux de cette reine guerrière et des autres chefs sarrazins, la rivalité entre les maisons de Mayence et de Clairmont, et les trahisons de cette perfide maison de Mayence, forment les principaux incidents de ce poëme; des tours de magie, des géants, des dragons, des centaures en font les ornements. L'Ancroja est invincible; elle remporte de grandes victoires, et met la France et Charlemagne aux abois, jusqu'à ce que Roland, que divers incidents avaient toujours éloigné, et qui n'avait encore pu parvenir à se mesurer avec elle, y réussit enfin, et lui livre un long et terrible combat [363].
[Note 363: ] [ (retour) ] Cant. XXX.
Deux fois il est près de la vaincre, et lui propose de se faire chrétienne et de renoncer à Mahomet. La reine lui fait des objections et des questions. La première fois, elle ne comprend pas comment une femme a pu devenir mère et rester vierge. Jamais, sous la loi de Mahomet, on n'a rien entendu de pareil [364]. Roland le lui explique par deux comparaisons: la première, du verre, au travers duquel les rayons du soleil passent sans le rompre, et la seconde, des fleurs, dont les abeilles tirent du miel sans que la substance et le fruit en soient altérés [365]. L'Ancroja ne trouve pas cela bien clair, et elle recommence à se battre. La seconde fois, c'est la Trinité qui l'arrête. Elle ne comprend pas du tout comment trois peuvent ne faire qu'un; Roland explique sur nouveaux frais; il fait quatre comparaisons: dans l'œil, le blanc, le noir et la prunelle; dans une bougie, la cire, la mèche et la lumière ne font qu'un; pendant l'hiver, l'eau, la neige et la glace sont une seule et même chose, et quand le soleil les fond, le tout retourne en eau. «Vois, lui dit-il enfin, ce bouclier que je tiens à mon bras, et que tes coups ont mis en si mauvais état; une partie est en pièces sur la terre, et le reste percé à jour en trois endroits; quand je l'oppose au soleil, trois rayons le traversent, et quand je l'abaisse, ces trois rayons se réunissent en un seul corps de lumière [366].» Pour cette fois, l'Ancroja se met en colère, et lui déclare qu'il la hachera par morceaux avant de lui faire croire un mot de tout cela. Le combat recommence encore. Enfin Roland la tue, tranche ainsi les difficultés, et termine la guerre.
Fra la nostra lege mai non s'ode dire
Che mai nessuna senza homo a lato
Potesse per nessun caso partorire
Se prima de luxuria non se sia peccato.
Si come el vetro non se rompe o spezza
El fiore non perde l'alimento e frutto,
Così ful corpo suo de tanta altezza,
Che per virtù de Dio fu netto tutto.
[Note 366: ] [ (retour) ] Ce singulier Catéchisme est imité du chap. 16 de la Chronique de Turpin, dans lequel Roland, prêt à tuer Ferragus, le catéchise de même, et se sert aussi de comparaisons pour lui faire comprendre le mystère de la Trinité. Dans une lyre, lui dit-il, il y a trois choses quand on en joue, l'art, les cordes et la main, et pourtant il n'y a qu'une lyre; trois choses dans une amande, l'écorce, la coque et le fruit, et c'est une seule amande; trois choses dans le soleil, la lumière, l'éclat et la chaleur, et ce n'est qu'un soleil; trois choses dans une roue, le moyen, les rais et les jantes, et tout cela ne fait qu'une roue; enfin, n'as-tu pas en toi-même un corps, des membres et une ame? et cependant tu n'es qu'un seul homme.--La différence entre l'Ancroja et Ferragus est que celui-ci dit qu'à présent il entend très-bien la Trinité; mais il lui reste à comprendre la manière dont le père a engendré le fils, et surtout dont ce fils est sorti d'une vierge restée vierge. Roland le lui explique, non plus par des comparaisons, mais par la toute-puissance de Dieu, par la création d'Adam, par la naissance spontanée du charençon dans les fèves, du ver dans le bois ou dans d'autres substances, des abeilles, de plusieurs poissons, oiseaux et serpens. (La physique de ce temps-là n'en savait pas davantage.) L'auteur imite ici Turpin sans le dire; ailleurs il prétend l'imiter en parlant de choses dont il n'est nullement question dans Turpin. Dès le commencement de son action, où il ne s'agit encore que de Guidon-le-Sauvage, de Renaud, de sa famille et de Montauban, dont on sait que Turpin ne parle pas, il dit:
Tornati in Monte Alban con molta festa,
Come raconta Turpin mio autore.
(C. II, st. 33.)
Il courait donc, sous le nom de Turpin, des Chroniques avec d'autres aventures ou d'autres faits que ceux que nous y connaissons, ou ce n'est qu'une plaisanterie de l'auteur; elle ôterait aux poëtes qui, dans la suite, en ont fait de pareilles, le mérite de l'invention.
Voilà quel est, en peu de mots, le sujet du poëme, autant que je l'ai pu saisir en le parcourant rapidement; car, je l'avoue, malgré tout mon zèle et une sorte de courage assez exercé dans ce genre, il m'a été impossible de lire trente-quatre énormes chants, écrits du style le plus plat, et qui contiennent à vue d'œil environ cinquante mille vers. Chacun de ces chants commence par une prière; le plus grand nombre est adressé à la vierge Marie; d'autres au Dieu suprême, au Père éternel, au Fils, à la Trinité, à la Sagesse éternelle; l'exorde d'un chant est le Gloria in excelsis; celui d'un autre, Tu solus sanctus Dominus, etc., le tout pour que Dieu et la Vierge viennent aider le poëte à raconter les combats et les prouesses de ses chevaliers, ou d'autres choses plus mondaines encore, quelquefois même assez peu décentes au fond, et plus que naïvement contées.
Par exemple, la reine Ancroja devient amoureuse de Guidon-le-Sauvage. Elle a fait prisonniers la plupart des paladins français; elle lui propose de les mettre en liberté, s'il veut se rendre à ses désirs. Guidon ne veut point de cette bonne fortune. L'enchanteur Maugis, plus hardi, emploie la magie pour prendre la figure de Guidon, trompe la reine, l'étonne par ses galants exploits, et délivre les paladins. La crudité des expressions ne peut même se laisser entrevoir [367]; et notez que ce chant commence par l'Ave Maria en toutes lettres.
[Note 367: ] [ (retour) ] Cant. XXVIII, st. 36.
Ce long et ennuyeux ouvrage, imprimé pour la première fois à la fin du quinzième siècle, paraît à peu près du même temps que les deux autres, et sans doute il avait couru long-temps manuscrit. Il avait été, peut-être pendant plus d'un siècle, chanté dans les rues avant de recevoir les honneurs de l'impression. L'auteur ne s'est point nommé, et personne ne s'est soucié de le connaître. Mais le style ressemble beaucoup à celui de Beuves d'Antone, et tout annonce que les deux poëtes étaient compatriotes et à peu près contemporains. Les noms de Charlemagne, de Roland, de Renaud et des autres paladins de France, et la renommée de leurs exploits étaient donc généralement répandus en Italie dès la fin du treizième siècle, et les places publiques de Florence avaient mille fois retenti des plates octaves de ces poëtes du premier âge, avant qu'aucun véritable poëte eût entrepris de traiter des sujets qui réunissaient cependant ce qui brille le plus dans l'épopée, l'héroïque et le merveilleux.