NOTES AJOUTÉES.

[Addition à la note[298].--]Ce titre de Lancelot de la Charrette, donné par Chrestien de Troyes à l'un de ses romans, n'est fondé, ni, comme quelques auteurs l'avaient avancé, sur ce que la mère de Lancelot était accouchée de lui dans une charrette, ni, comme l'a plus récemment écrit M. Chénier, parce que la méchante fée Morgane enferma plusieurs fois Lancelot dans le château de la Charrette. Ce n'est pas non plus, comme il l'a cru, la seconde partie seulement, ajoutée par Godefroy de Ligny, qui porte ce titre, c'est le roman tout entier commencé par Chrestien, et fini par ce continuateur; et l'auteur lui donne ce titre à cause du grand rôle qu'une charrette y joue. Lancelot, qui cherche de tous côtés la reine Genèvre, est engagé par un méchant nain à monter, pour la joindre plus vite, dans une charrette qu'il conduit. Or cette voiture était alors celle où l'on ne plaçait que les criminels condamnés à mort pour des crimes honteux.

De ce servoit charrette lors

Dont li piloris servent ors;

Et en chascune boene vile

Ou ors en a plus de trois mile,

N'en avoit à cel tens que une

Et cele estoit à ces comune.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Qui a forfeit estoit repris

S'estoit sur la charrette mis

Et menez par totes les rues;

S'avoit totes honors perdues,

Ne puiz n'estoit à Cort oïz

Ne énorez, ne conjoïz [941].

[Note 941: ] [ (retour) ] Manuscrit de la Bibl. imp., fonds de Cangé, Nº. 78.

Lancelot, qui a été vu dans cet équipage, fait long-temps les exploits les plus étonnants, sans pouvoir effacer le mauvais effet que la vue de sa voiture a produit; ce qui fait naître, l'un après l'autre, plusieurs incidents singuliers. Dans le grand roman de Lancelot-du-Lac, ce héros est en effet détenu par la fée Morgane au château de la Charrette; mais le romancier ne dit pas l'origine de ce nom; rien n'annonce dans ce château ce qui le lui a fait donner, et il n'y a aucune liaison entre cet épisode et le roman commencé par Chrestien de Troyes. Dans son discours sur les anciens romans français, imprimé en 1809 (Mercure du 14 octobre), M. Chénier, dont la perte prématurée a été si douloureuse pour tous ceux qui préfèrent la gloire littéraire de la France à un sot esprit de parti, a fort bien démêlé quelques erreurs des écrivains qui ont traité avant lui cette matière; mais il est lui-même tombé dans quelques autres. Il ne croit point que les romans en prose aient précédé nos vieux romans en vers; il fait deux poëtes de Huistace, auteur du Brut, et de Gasse auteur du Rou, quoique maître Gasse, Vace, Vistace, Huistace, et comme quelques-uns l'ont appelé, Eustace ou Eustache, ne soient très-probablement que le même poëte. Au contraire, il veut que Chrestien de Troyes soit le même que Manessier ou Menessier, et il affirme que ce dernier nom est le véritable (erreur, au reste, qu'il partage avec la plupart de nos historiographes et biographes littéraires), tandis que Manessier ne fut que le second continuateur du roman de Perceval le Gallois, que Gaultier de Denet continua le premier après Chrestien; il fait vivre sous Léon X le Bojardo, qui était mort avant la fin du quinzième siècle, etc. Ces inexactitudes et quelques autres semblables n'empêchent pas qu'il ne soit infiniment à regretter que M. Chénier n'ait pas achevé l'ouvrage dont ce Discours fait partie. En revoyant son travail, il les eût facilement reconnues et corrigées, et nous aurions sur l'histoire de notre littérature un bon ouvrage qui nous manque, et que personne n'est en état de faire aussi bien que lui.

[Page 160, ligne 10.--]«Il est certain que le succès de cette dernière fiction (Artus et sa Table ronde) avait précédé de plus d'un siècle, même en France, celui de l'autre (Charlemagne et ses pairs.)»--Cependant, si l'on en croit M. de Caylus [942], la fable de Charlemagne avait non-seulement précédé la fable d'Artus, mais lui avait servi de modèle. Les Anglais ne voulurent pas nous céder en fictions héroïques; ils opposèrent un de leurs héros au nôtre, et une chevalerie britannique à notre chevalerie. Les choses allèrent même plus loin. Les Français prétendaient descendre de Francus et d'Hector; les Anglais voulurent descendre de Brutus, fils d'Ascagne et petit-fils d'Énée. L'histoire prétendue de Geoffroy de Monmouth consacra cette filiation. A l'égard de l'antiquité, les choses devenaient donc égales entre eux et nous; et le choix qu'ils firent d'Artus pour leur héros dans le moyen âge, leur donnait sur nous l'avantage d'environ deux siècles d'antériorité; en sorte, comme le dit M. de Caylus [943], que le règne de Charlemagne devenait une copie du sien.

[Note 942: ] [ (retour) ] Academ. des Inscr., t. XXIII, Histoire, p. 239.

[Note 943: ] [ (retour) ] Ibidem.

Les rapports entre Charlemagne et Artus sont sensibles, et en accordant, avec M. de Caylus, la priorité aux fables qui portent le nom de Turpin, l'imitation dans les autres est mal voilée. «Artus et Charlemagne, dit-il, ont chacun un neveu très-brave, qu'ils ont aimé uniquement; Roland et Gauvain ont joué le même rôle. Personne n'ignore la quantité de guerres que Charlemagne eut à soutenir; Artus, aussi grand guerroyeur, en a soutenu douze. Ils ont tous deux combattu les païens; tous deux ont eu affaire aux Saxons; tous deux ont fait grand nombre de voyages; la générosité à donner le butin à leurs capitaines est la même dans l'un et dans l'autre. Charlemagne était sobre, sa table était frugale; il n'y admettait ses amis et les grands de son royaume qu'aux jours de fêtes solennelles. Artus a tenu exactement la même conduite. Les douze pairs de l'un répondent aux douze chevaliers de la Table ronde de l'autre....» S'il n'est parlé des douze pairs dans notre histoire que long-temps après Charlemagne, l'établissement de la Table ronde ne se trouve nulle part; l'auteur du Brut convient lui-même que toute cette histoire est pleine de fables [944]; il dit aussi que ce qu'on rapporte du roi Artus n'est ni tout-à-fait vrai, ni tout-à-fait faux [945], mais qu'on a fait beaucoup de contes auxquels son courage et ses grandes qualités ont donné lieu, etc. «Il est donc très-vraisemblable, conclut M. de Caylus, que toute l'histoire d'Artus s'est formée sur celle de Charlemagne; que le règne de ce dernier prince a été la source de toutes les idées romanesques qui ont germé dans les siècles suivants; et qu'avant les romans qui nous restent, il y en avait de plus abrégés qui ont servi de canevas à tant d'imaginations bizarres [946]

[Note 944: ] [ (retour) ]

Fist Artus la réonde table

Dont Bretons dient mainte fable.

[Note 945: ] [ (retour) ]

Ne tot mensonge ne tot voir,

Ne tot folie ne tot savoir.

[Note 946: ] [ (retour) ] Ub. supr., p. 243.

Cela est très-bien s'il ne s'agit de décider qu'entre la Chronique de Turpin et celle de Geoffroy de Montmouth; mais si Thélésin et Melkin ont existé dès le sixième siècle; si l'un, contemporain d'Artus, a fait un livre des exploits de ce roi [947]; si l'autre a écrit peu de temps après sur Artus et sa Table ronde [948], l'imitation restant sensible, c'est nous, et non plus les Anglais qui sommes les imitateurs. Il resterait à examiner si ces deux auteurs, dont deux bibliographes ont parlé, mais dont M. Warton, dernier historien de la poésie anglaise, ne parle pas [949], ont en effet existé, et s'ils ont écrit les histoires qu'on leur attribue, mais dont il n'existe aucune édition, et dont on ne cite aucun manuscrit: c'est une question que je crois n'avoir point été encore examinée, et que je renvoie, comme digne de l'être, aux archéologues britanniques.

[Note 947: ] [ (retour) ] Acta regis Arthuri, l. I. Voyez ci-dessus, p. 123, note 1.

[Note 948: ] [ (retour) ] De regis Arthuri mensâ rotundâ, l. I. Ibid., note 2.

[Note 949: ] [ (retour) ] Il ne parle du moins de Thélésin que comme d'un barde, et ne dit mot de Melkin. Voyez ci-dessus, p. 132, note 1.

[Page 342, ligne 1.--]«Il (le Bojardo) était certainement poëte par l'imagination; mais on risque peu de se tromper en disant qu'il l'était beaucoup moins par le style.»--La preuve en est dans la réforme que le poëme entier a subie, et qui rend très-difficile, en Italie même, à plus forte raison en France, de se le procurer dans l'état où le Bojardo l'avait laissé. Après quatre ou cinq éditions du texte seul, après les deux ou trois qui avaient paru avec la continuation d'Agostini, le Domenichi en voulut donner une qui fût purgée de tous les défauts que l'auteur y eût corrigés lui-même, si la mort ne l'eût prévenu, et de ceux que l'état de corruption où la langue était retombée de son temps, ne lui avait pas permis d'apercevoir. Son édition a pour titre: Orlando innamorato del sig. Matteo Maria Bojardo, conte di Scandiano, insieme co i tre libri di Niccolo degli Agostini, nuovamente riformato per M. Lodovico Domenichi, etc., Vinegia, appresso Girolamo Scotto, 1745, in-4º. Il dit dans sa dédicace, adressée à Giberto Pio di Sassuolo: «V. S. illma. havrà da me l'Orlando innamorato del Bojardo..... e l'havrà riformato in meglio in quei luoghi, dove l'autore prevenuto dalla morte e impedito dalla rozzezza del suo tempo, nel quale questa lingua italiana desiderava la pulitezza de i nostri giorni, non gli puote dar quello ornamento, ch' era dell' animo suo.» Cette édition est celle dont j'ai tiré les citations répandues dans les notes de ce chapitre VI. J'ai pensé qu'étant plus rapprochées du style moderne, elles conviendraient à plus de lecteurs. J'avais cependant sous les yeux la dernière édition antérieure à la réformation du Domenichi, Vinegia, 1539, in-4º.; et, pour satisfaire ceux qui peuvent être curieux de ces détails, je finirai ce qui regarde l'Orlando innamorato, en rapprochant ici les trois premières stances originales du Bojardo de celles de son réformateur.

STANCES ORIGINALES.

Signori e cavallier che v'adunati

Per odir cose dilettose e nove

Stati attenti, quieti, et ascoltati

La bell' historia che'l mio canto move.

Et odereti i gesti smisurati,

L'alta fatica e le mirabil prove

Che fece il franco Orlando per amore

Nel tempo del re Carlo imperatore.

Non vi par già, signor, maraviglioso

Odir contar d'Orlando innamorato

Che qualunque nel mondo è più orgoglios

E d'amor vinto al tutto e soggiogato,

Nè forte braccio, nè ardire animoso,

Nè scudo ò maglia, ne brando affilato,

Nè altra possanza può mai far diffesa

Ch' al fin non sia d'amor battuta e presa.

Questa novella è nota a poca gente,

Perchè Turpino istesso la nascose

Credendo forsi a quel conte valente,

Esser le sue scritture dispettose,

Poichè contra ad amor pur fu perdente

Colui che vinse tutte le altre cose,

Dico d'Orlando, il cavalier adatto;

Non più parole, hormai veniamo al fatto.

STANCES RÉFORMÉES.

Se come mostra il taciturno aspetto,

Per haver dal mio canto alcun diletto,

Piaciavi di silentio esser mi grati;

Che dirve cose nuove io vi prometto

Prove d'arme ed affetti innamorati

D'Orlando, in seguitar Marte e Cupido;

Onde n'è giunto al secol nostro il grido.

Forse parrà di maraviglia degno,

Che ne l'alma d'Orlando entrasse amore,

Sendo egli stato a più d'un chiaro segno

Di maturo saper, di saggio core;

Ma non è al mondo così scaltro ingegno,

Che non s'accenda d'amoroso ardore,

Testimonio ne fan l'antiche curie

Dove ne son mille memorie sparte.

Questa historia fin hor poco palese

E stata per industria di Turpino;

Che di lasciarla uscir sempre contese

Per non ingiuriar il paladino;

Il qual poiche ad Amor prigion si rese

Quasi a perder se stesso andò vicino.

Però fu lo scrittor saggio ed accorto,

Che far non volse al caro amico torto.

On peut juger par cet exemple de ce que c'est, presque d'un bout à l'autre du poëme, que ce qu'on appelle la réformation du Domenichi.

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.

IMPRIMERIE DE MOREAU, RUE COQUILLIÈRE, Nº 27.