CHAPITRE XI.

Suite de l'Épopée romanesque; poëmes sur d'autres sujets que Charlemagne et ses Paladins; poëmes tirés des fables grecques; sujets purement imaginaires; romans de chevalerie de la Table ronde; Giron le Courtois de l'Alamanni; Vie de ce poëte, idée de son poëme.

Dégagés enfin, non sans peine, de cette branche beaucoup trop féconde des poëmes romanesques italiens[1], nous aurions lieu d'être effrayés, si les deux autres que nous avons précédemment indiquées[2], les romans de la Table ronde et ceux des Amadis étaient aussi fertiles, et si ceux qui ont pour fondement d'autres fables connues, et les romans de pure imagination qui sont encore autre chose, avaient de leur côté la même abondance. Fort heureusement il n'en est rien. La fable de Charlemagne et de ses pairs avait eu la priorité; elle conserva la préférence, et peu s'en fallut même que cette préférence ne fût exclusive. Pour procéder avec ordre dans ce qui nous reste à connaître, commençons par les poëmes étrangers aux Amadis comme à la Table ronde, et qui, devant moins nous intéresser, doivent aussi nous arrêter moins.

[Note 1: ][(retour) ] Le chapitre précédent contient lui seul, ou les extraits, ou les simples notices d'environ quarante poëmes.

[Note 2: ][(retour) ] Chap. III de cette seconde partie.

Il faut ranger parmi les poëmes romanesques la vieille histoire de la Destruction de Troie, en vingt chants, imprimée dès le quinzième siècle, et dont l'auteur, d'ailleurs tout-à-fait inconnu, est un certain Jacques, fils de Charles, prêtre florentin[3]. Les choses y sont prises de fort haut avant le siége de Troie, et conduites fort loin après. Le poëme commence par la conquête de la Toison d'or, et redescend non-seulement jusqu'à la fondation de Rome, mais jusqu'au temps de César et à la guerre de Jugurtha. Il plaît au Quadrio de dire que ce sujet n'y est pas mal traité[4]; il l'est à peu près du même style que l'Ancroja et les autres poëmes de cette nature dont nous avons ci-devant parlé[5]. L'auteur, il est vrai, n'oublie pas de marquer le passage d'un chant à l'autre, par la manière dont il finit et dont il commence; mais s'il a cette partie des formes du roman épique, il n'a aucun des agréments que l'imagination trouve quelquefois dans ceux mêmes qui n'ont d'autre mérite que de la frapper ou de la surprendre. Les événements y sont liés et amenés sans art, et tels à peu près qu'ils se succèdent dans Dictys de Crète et Darès de Phrygie, puis dans Virgile et dans les historiens de Rome. C'est la fable, sans ce qui amuse, et l'histoire sans ce qui instruit.

[Note 3: ][(retour) ] Ser Jacopo di Carlo, prete fiorentino. Ce nom et cette qualité sont inscrits à la fin de son poëme; on n'en sait pas davantage. Le titre du poëme est: Il Trojano dove si tratta tutte le battaglie che fecero li Greci con li Trojani, Vinegia, 1491, in-4º.; ibidem; 1509, in-4º., con figure; et après plusieurs autres éditions, ibidem, 1569, in-8º., sous le titre de Trojano, il qual tratta la destruction de Troja, fatta per li Greci, e come per tal destruction fu edificata Roma, Padova e Verona, etc.

[Note 4: ][(retour) ] In versi italiani non malamente questo soggetto fa trattato nel seguente romanzo; il Trojano, etc., t. VI, p. 475.

[Note 5: ][(retour) ] Chap. IV de cette seconde partie.

Ce fut encore aux formes du poëme romanesque que le laborieux Louis Dolce[6] eut le courage, ou si l'on veut la patience de réduire le même sujet, qu'il tira de l'Iliade et de l'Énéide tout entières, sous le titre de l'Achille e l'Enea[7]. Il divisa cette immense matière en cinquante-cinq chants, qui ont tous pour exorde quelques maximes philosophiques renfermées le plus souvent dans une octave, et finissant tous par ces renvois au chant suivant, qui ne donne pas toujours le désir de voir le chant suivant commencer. Son style est sans doute beaucoup meilleur; sa manière est sage, sa narration claire et facile, mais cinquante-cinq chants sont bien longs[8].

[Note 6: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, t. IV, p. 534 et suiv.

[Note 7: ][(retour) ] L'Achille e l'Enea di messer Lod. Dolce, dove egli tessendo l'historia della Iliade d'Homero a quella dell'Eneide di Virgelio, ambedue l'ha divinamente ridotte in ottava rima, Vinegia, 1572, in-4º.

[Note 8: ][(retour) ] Il n'y en a pas moins de vingt-quatre pour la seule Énéide, dans un roman épique beaucoup plus ancien, tiré du poëme de Virgile, mais dont l'action, à la vérité, se continue jusqu'après la mort de César, et même, si l'on en croit le titre (car je n'ai pu me procurer ce bel ouvrage), embrasse jusqu'au temps de l'auteur. Chacun des chants a pour exorde une invocation à la manière des romans. Ce n'est point, dit le Quadrio, t. VI, p. 476, une traduction de l'Énéide, mais l'Énéide transformée en roman. L'auteur est inconnu. Voici le titre du poëme: Incomincia il libro de lo famoso et excellente poeta Virgilio Mantovano, chiamato la Eneida volgare, nel quale si narrano li gran facti per lui descripti, et appresso la morte di Cesare imperadore, con la morte di tutti li gran principi, e signori di gran fama li quali a li dì nostri sono stati in Italia, come leggendo chiaramente patrai intendere. La date de l'édition placée à la fin est: Bologne, 23 décembre 1491, in-4º.

L'Ulisse[9], dans lequel le même auteur mit en vingt chants tout le sujet de l'Odyssée, porte moins de ces signes auxquels on reconnaît le roman épique. Aux débuts de chant, point de maximes, point d'exordes; le récit continue simplement comme dans les poëmes héroïques, et le premier chant même commence sans invocation, sans exposition. «Tous les Grecs étaient retournés dans leur patrie, et avaient revu leur terre natale, tous ceux du moins qui avaient échappé à la mort et que le fer des Troyens n'avait pas moissonnés[10].» Mais à la fin de tous les chants, l'auteur met encore le cachet du genre romanesque, en s'interrompant lui-même, en congédiant son auditoire, et le renvoyant à l'autre chant. «Télémaque s'est mis au lit; qu'il y reste: pour moi, je veux le laisser là pour ne pas ajouter d'autre papier à cette feuille[11]; le soleil vient de se coucher dans l'Océan, Homère faisant ici une pause, je suspendrai aussi mon chant[12].» Tantôt c'est: mais pour que la longueur de ce récit ne vous ennuie pas, je raconterai le reste une autre fois[13]; tantôt: c'est ce que je vous réserve pour l'autre chant, si vous voulez l'entendre[14], et tantôt: ce qui arrive ensuite à ce baron invincible (et notez bien que ce baron est Ulysse), est écrit dans l'autre chant, pour votre plaisir[15]; ainsi du reste. Ces formes peu homériques sont des disparates d'autant plus étranges, que dans tout le cours de sa narration, le ton de l'auteur est le plus sérieux du monde.

[Note 9: ][(retour) ] L'Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dall'Odissea d'Homero e ridotto in ottava rima, Vinegia, 1573, in-4º.

[Note 10: ][(retour) ] Erano tutti i Greci ritornati A le lor patrie, a le natie contrade, etc. (C. I, st. 1.)

[Note 11: ][(retour) ] Fin du c. I.

[Note 12: ][(retour) ]--du c. III.

[Note 13: ][(retour) ]--du c. IV.

[Note 14: ][(retour) ] Fin du c. V.

[Note 15: ][(retour) ]--du c. VI.

Dans deux autres grands poëmes, qui parurent de son vivant, il traita du moins des sujets absolument romanesques; il choisit deux héros dont les aventures fabuleuses font suite au roman des Amadis, Palmerin d'Olive et Primaléon son fils[16]. Chacun d'eux fut le sujet d'un véritable roman épique, l'un en trente-deux et l'autre en trente-neuf chants. Il les publia l'un après l'autre, à une seule année d'intervalle[17]. Cette facilité paraît merveilleuse; mais le merveilleux disparaît, quand on voit combien le style de ces deux poèmes est faible, traînant et peu travaillé. Ce n'est absolument que de la prose rimée; et n'ayant eu d'autre peine que de versifier les traductions en prose italienne de deux romans espagnols, il n'est pas étonnant que dans une langue aussi abondante en rimes, l'auteur ait pu fournir deux fois, en si peu de temps, une si longue carrière.

[Note 16: ][(retour) ] Je parlerai des Amadis dans le chapitre suivant.

[Note 17: ][(retour) ] Palmerino di Oliva, Venezia, 1561, in-4º.; Primaleone figliuolo del Re Palmerino, Venezia, 1562, in-4º.

Quant au fond même de ce double sujet, il n'est pas d'un intérêt assez vif pour racheter la faiblesse de l'exécution. Pigmalion, roi de Macédoine, mais roi de la façon du premier auteur de ces romans, eut un fils nommé Florendo, qui devint amoureux d'Agriane, fille d'un empereur de Constantinople. L'intelligence des deux amants eut des suites. Pour les cacher, Agriane fit porter sur la montagne d'Olive l'enfant dont elle accoucha en secret. Enveloppé dans une corbeille, il fut suspendu aux branches d'un palmier. Un villageois qui vint à passer ayant entendu les cris de cet enfant, en eut pitié, le détacha du palmier, l'emporta dans sa maison, et ne sachant de quel nom l'appeler, lui donna celui de Palmerin d'Olive, à cause de l'arbre et de la montagne où il l'avait trouvé. Agriane fut ensuite mariée avec Tarise, roi usurpateur de Hongrie; mais Florendo attaqua ce roi, le tua, et reconquit tous ses droits sur sa chère Agriane.

Palmerin, leur fils, avait montré dès sa première jeunesse un courage à toute épreuve. Instruit de bonne heure que le paysan qui l'avait recueilli n'était point son père, il était allé chercher les aventures. Il mérita d'être armé chevalier en Macédoine par Florendo, son père, qui ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire dans des expéditions périlleuses et lointaines. Point de chevalier sans une maîtresse; Palmerin prit pour la sienne la fille de l'empereur d'Allemagne, princesse très-belle et très-tendre, mais qui, par malheur, n'avait pas un nom très-poétique: elle s'appelait Polinarde. C'est pour lui plaire que Palmerin fit des exploits et entreprit des guerres à ne point finir. Une de ses expéditions fut de délivrer Florendo et Agriane d'une prison où ils avaient été jetés après que Florendo eût détrôné et tué son rival, le roi usurpateur de Hongrie. C'est après cet exploit qu'ils reconnaissent Palmerin pour leur fils. L'empereur de Constantinople ayant enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec Florendo, l'empereur d'Allemagne consent aussi à donner Polinarde sa fille au brave Palmerin d'Olive. Palmerin finit, après bien d'autres exploits, par succéder à son père et à son beau-père, sur le trône de Macédoine et sur celui de Constantinople; et ce fut un des plus grands et des plus glorieux empereurs qu'ait eus la Grèce, quoiqu'il ne soit pas fait la moindre mention de lui dans l'histoire du Bas-Empire.

Son fils Primaléon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa maîtresse n'était pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant de beauté qu'en avait eu Polinarde, et Primaléon fit pour l'obtenir tout ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son époux, il gouverna long-temps la Grèce sous les ordres de Palmerin son père, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il parvint à terminer heureusement; et, devenu héritier de son trône, il le fut aussi de sa gloire.

Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux poëmes, dont les embellissements sont, comme à l'ordinaire, de grands combats, des tournois, des dragons, des géants, des enchantements et des fées. Ils méritent peu qu'on s'y arrête; et, soit par les vices du sujet même, soit par la faute du poëte, on parle peu de Palmerin et de Primaléon, et on les lit peut-être encore moins.

Quoique les sujets de tous ces poëmes puissent être appelés imaginaires, il en est cependant à qui l'on peut plus strictement donner ce nom, parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, même romanesque, mais sur des aventures particulières et des histoires d'amour prises dans la vie commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de Gaspard Visconti, poëte lyrique de quelque réputation au quinzième siècle[18], que l'on joint ordinairement à l'Unico, au Notturno, à l'Altissimo, pour marquer dans l'histoire de la poésie une époque de décadence. Il raconta en huit livres, et en ottava rima, les amours de Paul Visconti, son parent, avec une belle Daria[19], qui n'est connue que par ce poëme, et par conséquent ne l'est guère, attendu qu'on le lit peu.

[Note 18: ][(retour) ] Il était de Milan, et en faveur auprès du duc Louis Sforce et de la duchesse Béatrix. Ses poésies sont intitulées; Rime del magnifico messer Gasparo Visconti, Mediolani, 1493, in-4º.

[Note 19: ][(retour) ] De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti, Milano, 1492, in-4º.; 1495, idem.

On lit un peu davantage, et du moins par curiosité, un autre roman du même genre, dont le titre est Philogine; le sujet, les amours d'Adrien et de Narcise[20]; l'auteur, Andrea Bajardo ou Bajardi. C'était un gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vécut à sa cour, et fut honoré à Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.

[Note 20: ][(retour) ] Voici le titre entier: Libro d'arme e d'amore nomato Philogine, nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa, delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose e degne: composto per il magnifico cavaliero messer Andrea Bajardo da Parma, etc., Parma, 1508, in-4º.--Vinegia, 1530,--Ibid., 1547.

Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la poésie. Il avait aussi composé en prose un traité de l'œil, un autre de l'esprit, et un roman dont la trompe ou le cor de Roland était le sujet. Un recueil de ses sonnets qui courait manuscrit[21], ayant été lu par une dame à qui sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il composât un traite ou un roman d'amour, où il pût mettre en action les sentiments répandus dans ce recueil de poésies. Ce fut pour lui obéir, qu'il écrivit ce poème. Il l'intitula Philogine, c'est-à-dire ami des femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premières amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, étant à l'église, par un beau jour de la Pentecôte, y voit Narcise, belle et très-aimable veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour naît entre eux de ce premier regard. Les tourments qu'ils ont à souffrir, les obstacles à vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa maîtresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent naître dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union désirée des deux amants, forment toute la matière du poëme.

[Note 21: ][(retour) ] Ils ont été imprimés à Milan en 1756, par Fr. Fogliazzi, avec des Mémoires sur la vie de l'auteur.

Il est divisé en deux livres, mais à l'imitation du Roland amoureux, chacun de ces livres est subdivisé en chants; le premier en contient sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le premier, par une invocation à Vénus. Il n'y en a qu'une dans Lucrèce, mais Vénus dut en être plus contente que des sept invocations de Bajardi. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers, comme dans la plupart des autres poèmes romanesques, mais par une octave entière, où il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la reprendra le lendemain. Le style de ce poëte est simple et clair, mais dépourvu de grâce, de force et de coloris.

C'est encore un roman tout imaginaire que les Amours de Pâris et de Vienna, mis en dix chans et en octaves par Mario Teluccini, surnommé il Bernia, à qui l'on doit un plus long poëme sur les Folies du neveu de Rodomont[22]; mais ce n'est que la traduction en vers d'un vieux roman français, dont il avait paru vingt ans auparavant une traduction en prose[23]. On ne peut appeler des poëmes, mais simplement des Nouvelles en vers l'Histoire de Gentil et Fidèle[24], quoiqu'elle soit d'un littérateur célèbre, Lilio Giraldi Cintio; et celle d'Octinel et de Julie[25] dont l'auteur est inconnu; et l'Histoire lamentable, amoureuse, antique et exemplaire de Pirame et Thisbé[26]; et à plus forte raison la Brune et la Blanche [27] et la Nouvelle de madame Isotte de Pise[28]; et celle de la prudente Flaminie[29]; et l'Histoire du jaloux, où l'on raconte les grands tourments et les excessives douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui tombent dans cette infortune[30].

[Note 22: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557, et note 1. Le titre de ce roman-ci est: Innamoramento di doi fidelissimi amanti Paris e Vienna, avec figures, et sans nom d'auteur; Genova, 1571, in-4º.; Venezia, 1577, in-8º.

[Note 23: ][(retour) ] Sous le simple titre de Paris e Vienna, Venezia, 1549, in-8º. Ce même roman a été remis en vers et en ottava rima, dans le siècle suivant, sous le même titre, par un certain Angelo Albani d'Orviéte, Roma, 1626, in-12.

[Note 24: ][(retour) ] La leggiadra istoria di Zentile e Fedele, sans nom de lieu et sans date, mais imprimé, selon toute apparence à Venise, vers la fin du quinzième siècle.

[Note 25: ][(retour) ] Incomincia la historia di Octinello et Julia, in ottava rima, in-4º., sans nom de lieu et sans date, mais du commencement du seizième siècle.

[Note 26: ][(retour) ] Piramo e Tisbe, historia compassionevole, amorosa y antichissima, et esemplare, Milano, sans date, in-4º.

[Note 27: ][(retour) ] La Bruna e la Bianca, in-8º., sans date et sans nom de ville, mais imprimé à Sienne.

[Note 28: ][(retour) ] Novella di madonna Isotta de Pisa, dove si comprende la sapienza d'un giovane nel corregger la superba moglie, composta per Andrea Volpino, cosa ridicolosa e piacevole, Treviso, in-4º., sans date.

[Note 29: ][(retour) ] Flaminia prudente, composta per capriccio da Paolo Caggio, Palermitano, Venezia, 1551, in-8º.

[Note 30: ][(retour) ] Istoria del Geloso, nella quale si narra i grandi affanni, ed eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli infelici che in tal caso si abbattono, con i grandissimi lamenti, etc., Firenze Pistoja, in-4º., sans date.

Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur deux véritables romans épiques, recommandables par le nom et la réputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont à peu près les seuls qu'aient fournis à l'Italie deux branches de romans qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.

Les deux principaux sujets tirés de la Table ronde, Lancelot du Lac et Tristan le Léonois, furent connus de très-bonne heure en Italie par des traductions en prose de nos vieux romans français. Mais ces deux fables intéressantes n'y inspirèrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises qu'assez tard et très-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et de la belle Genèvre, déjà célèbres au temps du Dante, comme on le voit dans son admirable épisode de Francesca da Rimini, ne reçurent les honneurs du roman épique in ottava rima[31], que d'un Niccolò Agostini, qui n'est pas le même que le mauvais continuateur du Bojardo, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais petit poëme anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la belle Iseult[32]; mais ce fut enfin un véritable poëte qui traita cette chevalerie de la Table ronde, quand l'Alamanni, réfugié en France, composa son Girone il Cortese d'après un vieux roman, célèbre dans notre ancienne littérature.

[Note 31: ][(retour) ] Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due, Venezia, 1531, in-4º., libro terzo ed ultimo, etc., Venezia, 1526, in-4º., configure. Agostini ne put pas terminer ce troisième livre, et ce fut Marco Guazzo qui l'acheva. Un meilleur poëte, Erasmo di Valvasone, dont nous verrons un fort bon poëme sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce roman; mais, quelle que fût la cause de cette interruption, il s'arrêta au quatrième chant, et cet ouvrage est resté imparfait. Il est intitulé: I quattro primi canti del Lancilotto, Venezia, 1580, in-4º.

[Note 32: ][(retour) ] Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta, in-4º., sans nom de lieu et sans date.

Luigi Alamanni était né à Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne famille noble[33]. Il fit ses études dans l'université de sa patrie, et eut pour maître le savant Cattani da Diacetto. Ses progrès furent au-dessus de son âge. A peine sorti du collège, il fut admis à de savantes réunions qui se formaient dans les jardins de Bernardo Ruccellaj, reste de cette ancienne académie platonicienne qui avait fleuri sous les auspices de Laurent de Médicis. Il y acquit l'amitié de la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin qu'il regarda toujours comme son maître. Marié dès l'âge de vingt-un ans[34], le bonheur dont il jouissait fut bientôt troublé. Le cardinal Jules de Médicis gouvernait alors la république de Florence. Le père de Luigi était très-attaché au parti des Médicis, et le jeune poëte était lui-même en faveur auprès du cardinal; un désagrément qu'il éprouva changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation où Florence était alors, le cardinal avait défendu le port d'armes, sous peine d'une assez forte amende. L'Alamanni fut pris en contravention pendant la nuit, et obligé de payer l'amende, quelques réclamations qu'il pût faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mécontents, et lorsqu'à la mort de Léon X, il se forma une conjuration pour secouer le joug des Médicis[35], il y entra des premiers.

[Note 33: ][(retour) ] Son père, Pietro di Francesco Alamanni, et sa mère, Ginevra Paganelli, eurent cinq autres fils.

[Note 34: ][(retour) ] En 1516.

[Note 35: ][(retour) ] Voyez Varchi, Segni, Nerli, et tous les historiens de Florence.

Le mauvais succès de cette entreprise le força de s'enfuir précipitamment de Florence[36]. Il se retira d'abord chez le duc d'Urbin, et ensuite à Venise, où il reçut le meilleur accueil dans la maison de Carlo Capello, sénateur, ami des lettres et qui les cultivait lui-même. Condamné comme rebelle à une amende de 500 florins d'or, ses craintes se portèrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules devenu pape sous le nom de Clément VII[37] et ne se trouvant pas en sûreté à Venise, il voulut se retirer en France, avec Zanobi Buondelmonte son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent arrêtés à Brescia, et mis en prison à la demande du pape; mais Capello l'ayant appris, employa si bien son crédit et les moyens que lui donnait sa fortune, qu'il parvint à les faire échapper.

[Note 36: ][(retour) ] Mai 1522.

[Note 37: ][(retour) ] En 1523.

Alors l'Alamanni commença une vie errante. Accueilli en France avec distinction par François Ier., il eut part aux bonnes grâces et aux libéralités de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa patrie; étant en mer aux environs de l'île d'Elbe, il fut attaqué d'une maladie dont il fut sur le point de mourir. Il était à Lyon au commencement de l'année suivante. Il alla ensuite à Gênes[38], où il demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur. L'armée de Charles-Quint s'empara de Rome[39] la pape était assiégé dans le château Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Médicis et rappela ses citoyens exilés. L'Alamanni rentré dans ses foyers, ne songea d'abord qu'à se livrer à son goût pour la poésie; mais dans les orages politiques qui peut se flatter de n'être pas arraché à de paisibles études? Dans une assemblée des principaux citoyens, où l'on examinait si Florence devait rester liguée avec le roi de France contre l'empereur, ou tâcher de se réconcilier avec le pape et de renouveler avec l'empereur les anciens traités, l'Alamanni fut appelé, malgré sa jeunesse, et quoiqu'il n'eût aucun emploi public. Frappé des dangers que courait sa patrie en restant attachée à la France, dont les affaires n'avaient jamais pu se rétablir depuis la bataille de Pavie, il soutint l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le Varchi rapporte au cinquième livre de son histoire.

[Note 38: ][(retour) ]: En 1526.

[Note 39: ][(retour) ] En 1527.

Rien de plus intéressant que le portrait du jeune poëte tracé par ce grave historien. «Louis Alamanni, dit-il, outre la noblesse de sa maison, outre la grande réputation que ses études, ses travaux assidus, et principalement ses poésies en langue toscane lui donnaient déjà dans les lettres, avait un extérieur très-agréable, un caractère plein de douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la liberté. Après qu'on eut délibéré quelque temps, et ouvert différents avis selon la diversité des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur cette affaire et sur ce qu'exigeait en général le salut de la république, il se leva en rougissant, se découvrit avec respect[40], et tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixés sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait aussi faible que son esprit était distingué), mais avec beaucoup de grâce.»

[Note 40: ][(retour) ] Le texte dit: E il cappuccio di testa reverentemente cavatosi; ce qui prouve que les Florentins portaient encore le capuce au seizième siècle.

Ce discours, très-long dans Varchi, paraît, comme ceux de Tite-Live, appartenir plus à l'historien qu'au personnage: mais si toutes les paroles ne sont pas de l'Alamanni, le fond en est sans doute. On a vu quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emporté, on répandit le bruit qu'il avait parlé en faveur des Médicis ses ennemis, contre le roi de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il séjourna moins à Florence, et fit à Gênes de fréquents voyages. Il y était en 1527, lorsqu'une armée française et vénitienne s'étant approchée de Livourne; il fut nommé commissaire général pour le logement et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il remplit avec beaucoup de zèle. Peu de temps après, Florence ayant armé tous ceux de ses citoyens qui étaient entre dix-huit et trente-six ans, l'Alamanni prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour engager les Florentins à traiter avec l'empereur. Il y était excité par le célèbre André Doria; le libérateur de Gênes, qui avait conçu pour lui beaucoup d'amitié; mais le parti français étant toujours le plus nombreux et le plus fort dans le conseil, l'Alamanni se rendit inutilement plusieurs fois de Florence à Gênes et de Gènes à Florence. Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galères; il y conduisit l'Alamanni, qui ne tarda pas à être instruit de ce qui se tramait entre le pape et l'empereur contre la liberté de Florence. Il expédia aussitôt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement; mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gré de ce service.

Cependant Charles-Quint s'étant rendu à Gênes avec la flotte de Doria, les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommèrent quatre ambassadeurs pour se rendre auprès de lui, et chargèrent l'Alamanni d'en prévenir l'empereur et de le disposer à les recevoir. Ces ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence était décidé. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le siége, les assiégés, réduits aux dernières extrémités, furent enfin obligés de se rendre[41], et de recevoir pour maître Alexandre de Médicis. Les principaux du parti populaire furent condamnés, les uns à la mort, les autres au bannissement. L'Alamanni fut exilé en Provence; mais bientôt après, sous prétexte qu'il observait mal son ban, on lui fit son procès comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans sa patrie, il résolut de se fixer en France. Il trouva dans François Ier un généreux protecteur. Ce roi, dont la véritable gloire est d'avoir été pour nous le restaurateur des lettres, donna au poëte florentin des emplois lucratifs, le décora du cordon de Saint-Michel, lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le recueil de ses poésies toscanes[42], qu'il dédia au roi. Il lui dédia de même son beau poëme didactique de la Coltivazione, qu'il fit imprimer environ quatorze ans après[43].

[Note 41: ][(retour) ] Août 1530.

[Note 42: ][(retour) ] Lyon 1532.

[Note 43: ][(retour) ] Paris, 1546.

Malgré les avantages dont il jouissait en France, il désira revoir l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape Clément VII n'étant plus, il espéra, mais en vain, la fin de son exil. Il resta plus d'un an à Rome, se rendit ensuite à Naples; puis revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant à la vue du territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aimée, il se sentit profondément ému. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrêtèrent quelque temps. De là il revint en France, où la faveur de François Ier l'attendait. Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur à Charles-Quint en Espagne, après la paix de Crespi[45], ce fut de l'Alamanni qu'il fit choix. Une circonstance particulière rendait ce choix singulier, et produisit une scène assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps auparavant, l'Alamanni avait adressé à François Ier un dialogue allégorique entre le coq et l'aigle, Il Gallo e l'Aquila, dans lequel le coq, emblème du roi de France, appelait l'aigle, qui désignait l'empereur,

Aquila grifagna

Che per più divorar due becchi porta,

oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles connaissait ces vers. Dans l'audience où l'Alamanni lui fut présenté, au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur, en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot Aquila plusieurs de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec beaucoup d'attention et l'œil continuellement fixé sur lui, se contenta de répondre:

Aquila grifagna

Che per più divorar due becchi porta.

[Note 44: ][(retour) ]: Ce sonnet ne se trouve point dans les Œuvres de l'Alamanni, mais dans un recueil intitulé: Rime diverse di molti eccellentissimi autori, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p. 49. Il commence par ces deux vers:

Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,

Donna gentil, sovra le tosche rive.

Et finit par ce tercet:

Quinci dico fra me: pur giunto io sono

Dopo due lustri almen tra miei vicini

A toccar il terren che troppo omai.

[Note 45: ][(retour) ] En 1544.

Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'Alamanni reprit sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V. M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que vous.» Dès ce moment l'Alamanni fut traité avec la plus grande distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.

[Note 46: ][(retour) ] C'était alors le jeune Cosme de Médicis qui avait succédé au duc Alexandre, assassiné par Lorenzino.

François Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de bienveillance que lui pour notre poëte. Il l'engagea à terminer son poëme de Girone il Cortese, dont François Ier lui avait donné le sujet. L'Alamanni publia ce poëme l'année suivante, et le dédia au nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son père, dans plusieurs négociations. Il l'envoya à Gênes[47], pour engager cette république dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse du négociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu réussir. Il ne devait plus revoir sa chère Italie. Cinq ans après, il était à Amboise avec la cour, lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie dont il mourut, âgé de soixante ans et demi[48].

[Note 47: ][(retour) ] En 1551.

[Note 48: ][(retour) ] 18 avril 1556.

Il avait été marié deux fois. Baptiste, l'aîné de deux fils qu'il avait eus de sa première femme, fit fortune dans l'état ecclésiastique. Il fut abbé de Belleville, évêque de Bazas, et ensuite de Mâcon. Le second, nommé Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les différentes branches de cette famille qui ont existé, et qui existent même encore, en France et jusqu'en Pologne[49].

[Note 49: ][(retour) ]4: Voyez l'Histoire généalogique des familles de Toscane, par le P. Gamurrini.

Quoique marié et père de famille, l'Alamanni aima, ou parut aimer plusieurs femmes, peut-être seulement pour en faire le sujet de ses vers; car il arrive souvent que les poëtes placent dans leur imagination une maîtresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modèle. On voit dans ses rime, ou poésies lyriques, une Cinthie et une Flore tout à la fois. Pendant son séjour en Provence, il ne trouva point de beauté capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui ne sont pas flatteuses pour les manières et pour l'esprit des Provençales de ce temps-là. Une seule fit sur lui quelque impression, et lui donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se jouait de lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les fers de quelques beautés italiennes.

Il porta surtout ceux d'une belle Génoise, qu'il désigne souvent sous le nom de Plante Ligurienne, Ligure Planta. On croit que son vrai nom était Larcara Spinola: on croit aussi qu'elle était pour quelque chose dans les fréquents voyages qu'il fit à Gênes, depuis les premiers dégoûts politiques qu'il avait éprouvés à Florence. Il aima encore une certaine Béatrice, de la noble maison des Pii, peut-être pour avoir un rapport avec Dante, comme il s'était félicité d'en avoir un avec Pétrarque, en chantant sa Plante Ligurienne, auprès de la Sorgue et de Vaucluse. Au reste il ne paraît pas que toutes ces passions aient rien coûté aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et qu'elles ne lui coûtèrent à lui-même que des vers.

L'Alamanni est un des poëtes qui font le plus d'honneur à l'Italie, et auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un asyle. Son titre de gloire le plus solide est le poëme de l'Agriculture, que nous trouverons au premier rang, quand nous en serons à la poésie didactique. Ses poésies diverses contiennent des élégies, des églogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves ou petits poëmes, une imitation en vers de l'Antigone de Sophocle, etc. Ce recueil[50], imprimé à Florence presque en même temps qu'il le fut à Lyon, fut brûlé publiquement à Rome, par ordre de Clément VII, sans doute pour quelques traits amers répandus dans les satires, mais surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'étant avisé de le mettre en vente, fut condamné par le duc Alexandre à une amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre exemplaires, n'en fut pas quitte à moins de 200 écus. Les traits satiriques contre Rome et contre Florence étaient accompagnés de quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins ressemblé à Alexandre, s'il eût été capable de les pardonner.

[Note 50: ][(retour) ] Opere toscane, tomo primo, Lugduni, 1532, in 8º.; tomo secondo, ibid. 1533. Le premier volume fut réimprimé à Florence la même année 1532. Les deux volumes reparurent ensemble, à Venise 1533, et ibid. 1542, in-8º.

L'Alamanni laissa de plus une comédie intitulée Flora, des sonnets et d'autres pièces de vers épars dans différents recueils, des épigrammes, et le poëme héroïque de l'Avarchide, qu'il fit dans les dernières années de sa vie, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On voit dans tous ses ouvrages une grande pureté de style, de l'élégance, et une extrême facilité, mais qui manque souvent de concision et de force. Il écrivait rapidement, il improvisait même dans l'occasion, sur toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui aient été de véritables poëtes. Il employa tout au plus deux ans à composer Giron le Courtois, qui est en vingt-quatre chants, chacun de mille à douze cents vers et quelquefois davantage[51].

[Note 51: ][(retour) ] Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo, 1548, in-4., Venezia, 1549, in-4º., etc.

Ce poëme est conduit avec art; l'ordonnance en est plus régulière que celle des romans épiques ne l'est ordinairement. Le poëte n'y parle point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutôt des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rétabli[52]; point d'adieux au lecteur à la fin, point de digressions. Le fil des événements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les aventures. Ce serait enfin un poëme épique régulier, si la nature même de l'action et des incidents n'était pas toute romanesque.

Dans son épître dédicatoire à Henri II; datée de Fontainebleau, la plus longue qu'aucun poëte épique italien ait mise au devant d'un poëme[53], l'Alamanni, sans doute pour que ce roi fût plus en état de goûter les beautés et d'apprécier l'utilité du sien, fait toute l'histoire d'Artus, roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en fait connaître les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son héros. Il rapporte même tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le code de la courtoisie chevaleresque en tête du récit des actions du plus courtois de tous les chevaliers.

[Note 52: ][(retour) ] Dans les éditions postérieures, on lit à chaque division du poëme, canto 1º, canto 2º, etc.; mais dans celle de Paris, qui est la première et faite sous les yeux de l'auteur, libro 1º, libro 2º, etc.

[Note 53: ][(retour) ] Elle remplit treize pages in-4º dans l'édition de Paris.

La fable de Giron, surnommé le Courtois, n'est pas une des moins intéressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un autre Giron, nommé le Vieux, qui avait eu des droits à la couronne de France, mais qui l'avait laissée usurper par Pharamond. Le jeune chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nommé Danaïn le Roux, seigneur du château de Maloanc[54], il inspira des sentiments très-tendres à la femme du chevalier, qui était la plus belle personne de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait à deux reprises les déclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler aux lois du devoir et rester fidèle à l'amitié. Mais cette fermeté eut un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danaïn remportèrent le prix, la dame de Maloanc parut avec un éclat extraordinaire, et lit sur le cœur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Après ce tournoi, elle retournait à son château avec les dames et les demoiselles de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite. Giron qui a tout vu, tout laissé faire, pour avoir une plus belle occasion d'exercer Son courage, défie le ravisseur, le combat, le terrasse, et délivre la belle dame[55]. Alors ils se trouvent tous deux seuls, dans un bois épais, au bord d'une claire fontaine. Après un silence très-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le cœur de la dame est toujours le même: celui de Giron sent naître tout le feu des désirs. On voit ce qui serait arrivé, si la lance du chevalier, suspendue à un arbre, n'eût tombé sur son épée, qui était auprès de lui, et si l'épée n'eût tombé dans la fontaine.

[Note 54: ][(retour) ] Ce nom est ainsi dans le roman. L'Alamanni a mis dans presque tout son poëme Maloalto, qu'il faudrait traduire Malehauly; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois Maloanco. On a cru devoir mettre partout Maloanc.

[Note 55: ][(retour) ] Lib. V.

Cette épée lui était très-chère. Il la tenait du grand chevalier Hector le Brun qui avait été son maître dans le métier des armes, et qui la lui avait donnée en mourant. Ces mots étaient gravés sur la lame: Loyauté passe tout; trahison honnit tout[56]. En retirant de l'eau son épée, Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'énormité de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accès de désespoir; il veut se tuer avec cette épée, et se la passe du premier coup à travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence à défaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprès de lui fondant en larmes.

[Note 56: ][(retour) ] Cette devise est ainsi dans le roman français. L'Alamanni a mis en deux vers:

Lealtà reca honor, vittoria e fama,

Falsitade honta e duol dona a ciascuno.

Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux style:

De loyauté naît les, victoire, honneur;

De fausseté rien que honte et douleur.

Mais l'ancienne devise vaut mieux.

Un tiers bien incommode survient; c'est Danaïn, Il a été successivement instruit de tout ce qui s'est passé; mais un méchant et malveillant témoin de la dernière scène l'a dénaturée en la lui racontant. Il croit donc que son infidèle ami et son infidèle épouse lui ont fait le dernier outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqué Giron et l'a blessé à mort. Il arrive auprès d'eux; ce qu'il voit est d'accord avec ce qu'on lui a dit.

Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son esprit pour l'être plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point été commis. La sincérité, la tendresse même de leurs déclarations commence à persuader Danaïn. Leur dénonciateur, qui l'avait été par jalousie et par vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danaïn l'aperçoit, court à lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lâcheté. Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir à son ami d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur; il fait transporter Giron à Maloanc, lui fait donner tous les secours de l'art et lui rend tous les soins de l'amitié. Sa femme, dont la raison est tout à fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas devenu moins sage qu'elle;

Et sans honteux désirs, en tout bien tout honneur,

Toujours elle garda Giron pour serviteur.[57]

[Note 57: ][(retour) ]

E con più honesta voglia e miglior core Hebbe

Giron per sempre servitore.

(Fin du liv. VI.)

Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que cette aventure lui avait fait oublier. C'était la plus belle personne du monde et la plus tendre; il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rétabli, il prie son ami Danaïn de l'aller chercher, et de la conduire auprès de lui. Danaïn s'en charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si belle qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un château voisin et s'y enferme avec elle. Il l'entraîne ensuite par force vers des lieux plus éloignés, marchant de nuit par des chemins détournés, et fuyant tous les regards. Giron; instruit de cette déloyauté, sort du château de Maloanc dès qu'il peut porter ses armes, et se met à la recherche de son perfide ami[58]. Arrêté et souvent détourné par un grand nombre d'aventures, où il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danaïn et se met toujours à sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de reproches et le défie au combat[59]. Ce combat est long et terrible, plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïn est renversé et mis hors d'état de se défendre. Giron, prêt à lui donner la mort, est retenu par son ancienne amitié. Il envoie chercher du secours à un monastère voisin; on y transporte son ami blessé, qu'il accompagne tristement.

[Note 58: ][(retour) ] L. IX, st. 1.

[Note 59: ][(retour) ] L. XVII.

Peu de jours après, tandis qu'il parcourt les environs du monastère, un horrible géant y pénètre; enlève Danaïn du lit où le retenaient ses blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le monstre, délivre son ami, le remet entre les mains du bon abbé de ce couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutôt sa demoiselle, que Danaïn lui a rendue, et que malgré tous ses efforts il n'avait pu rendre infidèle. Giron tombe avec elle dans les pièges d'un scélérat, à qui, peu de temps auparavant, il avait sauvé la vie, et qui les destine à une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachés avec de forts liens, sont exposés dans un bois pour y mourir de froid et de faim. Un chevalier survient, attaque le scélérat et ceux de sa suite, délivre Giron et sa maîtresse, qui reconnaissent en lui Danaïn[60]. Les deux amis, réconciliés par des services mutuels, voudraient ne se plus séparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, où l'honneur lui prescrit d'agir seul; il dépose, auprès d'une bonne et sage dame, sa belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes. Danaïn et lui s'embrassent. Ils étaient prêts à se quitter, quand Danaïn demande en grâce à son ami de se présenter le premier à l'aventure périlleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au méchant Nabon le Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des Gaules, le roi Lac de Grèce, Meliadus de Léonois, le roi d'Estrangor, et d'autres chevaliers qu'il avait attirés dans ses pièges, et qu'il retenait en prison. Giron ne peut résister aux prières de son ami, fondées sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danaïn qui va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise[61].

[Note 60: ][(retour) ] L. XX.

[Note 61: ][(retour) ] L. XXI.

Chemin faisant, il trouve une aventure très-belle et très-merveilleuse qu'il met à fin[62]; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrêtent peu, et il revient à Maloanc, où il était convenu qu'il attendrait Danaïn. Il trouve la dame du château toute occupée de son mari, dont l'absence l'inquiète. De tristes présages lui font craindre sa perte. Giron cherche à la rassurer; mais il commence à craindre lui-même, et, après deux jours de repos, il part, très-empressé d'apprendre des nouvelles de son ami[63]. Danaïn était arrivé au château de Nabon le Noir; il avait livré un terrible combat, dont l'issue était malheureuse. Son adversaire et lui, blessés tous deux, et presque sans mouvement, avaient été transportés au château, où il devait rester prisonnier. Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que c'est lui même, et lui seul qu'il défie. Nabon, que le nom de Giron effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure; mais en sa qualité de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui piquent son amour-propre et lui promettent la victoire[64]. Ou lui donne pourtant un conseil plus conforme à sa perverse nature, c'est d'opposer la ruse à la force et à la valeur. Le premier jour, il fait sortir contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout à la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en renverse un second, un troisième, les culbute les uns dans les autres, les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler à haute voix et de défier leur maître.

[Note 62: ][(retour) ] Ibid.

[Note 63: ][(retour) ] L. XXII.

[Note 64: ][(retour) ]

Ma come spesso avviene a i gran signori

Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,

Molti havea intorno degli adulatori,

etc. (st. 98.)

Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame très-belle, mais très-perfide, qui va dès le matin se présenter à lui avec tous ses charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche doucement le rôle qu'elle joue auprès de lui, la force d'en rougir, et la renvoie toute honteuse dans le château[65]. Une ruse d'un genre tout différent réussit mieux; devant la porte du château étaient des caves profondes; pendant la nuit, on enlève les voûtes et la terre qui les couvre; on met, à la place, des pièces de bois très-faibles, ou de longs bâtons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail ne paraît pas. Le lendemain, Giron se présente sous les armes; Nabon sort à cheval de son château et le défie de loin. Giron court à lui la lance en arrêt, et, parvenu à l'endroit où est le piège, y tombe avec son cheval, qui meurt de cette chute. Le héros est aussitôt entouré de lances et d'épées dirigées contre lui, saisi, lié, chargé de chaînes. C'est une dernière épreuve pour son courage et pour son grand caractère. Il la soutient sans se démentir. La dame perfide, qu'il avait fait rougir, mais qu'il n'avait pas corrigée, vient l'insulter dans les fers. «Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon sort pour celui de ton Nabon[66].... Si mon corps est enchaîné, ma pensée est plus que jamais libre et entière. Quoi qu'il arrive de moi, il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irréconciliable ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur céda jamais ni par espérance ni par crainte, qui jamais, fût-il sans lance et sans épée, ne fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par une trahison semblable à celle dont on use en ce moment contre moi.» Nabon vient aussi le braver; Giron lui répond de même; il se tait ensuite, et n'exprime plus son mépris que par ses regards.

[Note 65: ][(retour) ] L. XXIII.

[Note 66: ][(retour) ]

Risponde, O donna ria, morto ò prigione

Non cangerei mia sorte al tuo Nabone.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

E s'el corpo è legato, il mio pensiero

Resta ancor più che mai libero e' ntero.

Sia di me quel che vuol, che pur mi basta

Di restar quel Giron che sempre fui,

Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,

Ne per speme o timor s'arrende a lui; etc.

(L. XXIII, st. 32 et suiv.)

Mais le lâche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point que, croyant désormais la Table ronde renversée et la chevalerie détruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se reconnaître son vassal. Artus, quoique tenté de punir ce trait de démence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers, dissimule et feint d'envoyer à son tour des ambassadeurs pour négocier. Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan, Seguran et Palamède. Il les charge secrètement, non de traiter avec Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'élever contre la sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles arrivent au château de Nabon[67]. Cette ambassade solennelle lui fait perdre la tête. Selon l'usage des plus grands rois, dit le poëte, qui pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reçoivent que de choses agréables, de fêtes, de chasse, de danses et de concerts, et ne songent qu'à étaler leur richesse et leur puissance, pour inspirer plus de respect et plus de crainte, il reçoit les chevaliers d'Artus avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.

[Note 67: ][(retour) ] L. XXIV.

Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la Table ronde tiennent leurs boucliers voilés et leurs devises cachées. Invités à combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude et d'assurance; mais ils se sont partagé les rôles, se tiennent prêts, et au signal donné, fondent à la fois sur Nabon le Noir, sur ses courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne résiste; tous sont vaincus, renversés, mis en pièces ou en fuite; les prisons sont ouvertes; les fers brisés, les chevaliers se reconnaissent, s'embrassent et retournent à la cour d'Artus, triomphants et plus satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trésors du monde entier,

Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,

Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois[68].

[Note 68: ][(retour) ]

Lieti assai più che se del mondo intero

Portassero i tesori in grembo accolti,

Poi ch' han salvato e tratto di prigione

Il cortese invitissimo Girone.

Ce sont les derniers vers du poëme.

Dans l'épître dédicatoire de ce poëme, tiré d'un vieux roman français, l'Alamanni avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements. Le plus considérable est au dénoûment. Dans le roman, Danaïn est en prison d'un côté, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y était avec sa maîtresse; la pauvre demoiselle était grosse; elle meurt en accouchant. Elle meurt, dit le romancier français, «parce qu'elle n'avait ame qui lui aidast à supporter sa douleur.» L'Alamanni a donné avec assez d'art un dénoûment à cette action qui, comme on voit, n'en a point. Au lieu de jeter son héros dans la première prison venue, chez un chevalier discourtois, qui n'a point encore figuré dans le poëme, il le fait tomber dans les pièges de Nabon le Noir, qu'on y a déjà vu paraître, et il tire de l'orgueil même et de la méchanceté de ce Nabon une fin dont le merveilleux est analogue à celui qui règne dans tout l'ouvrage.

Ce merveilleux ne consiste guère qu'en des exploits de chevalerie qui passent toute croyance, mais sans féerie, proprement dite, sans intervention d'aucune fée bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des enchantements, sans voir agir ou paraître aucun enchanteur. Le héros se monstre, d'un bout à l'autre, digne de son surnom par ses actions et par ses discours. Il tient, en quelque sorte, à tous venants, école de courtoisie; il en fait un cours complet. La générosité la plus noble respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent, à tout moment et à tout propos, des maximes élevées qui feraient bien regretter la chevalerie errante, si chacun n'était pas libre de les professer dans son cœur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tête et la lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mêmes qu'on admire. En un mot, Giron le Courtois est un poëme fort noble, fort raisonnable et généralement bien écrit, mais froid et par conséquent un peu ennuyeux; peut-être par cela même que l'auteur y a mis trop d'ordre et de raison; peut-être pourrait-on dire des poëmes romanesques, ce que Térence dit de l'amour: «Vouloir soumettre à la raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait extravaguer avec sagesse[69]

[Note 69: ][(retour) ]

. . . . . . . . . Incerta hæc si postules

Ratione certâ facere, nihilo plus agas

Quam si des operam ut cum ratione insanias.

(Ter., Eunuch., act. I, sc. 1.)