CHAPITRE XIII.
Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; Notice sur la vie du Trissino; idée de son Italia liberata et de quelques autres poëmes héroïques, qui précédèrent celui du Tasse.
Je me suis beaucoup étendu sur l'épopée romanesque, sur sa nature, son origine et ses différents progrès, parce que ce genre de poëme appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses règles et ses convenances particulières; que personne encore en France ne s'était donné la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie même il n'avait pas été suffisamment approfondi. Le poëme héroïque, au contraire, né chez les Grecs, emprunta d'eux ses règles, sa marche, ses modèles. Lorsqu'on a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-siècle des romans épiques, voulurent enfin, vers le milieu du seizième, avoir une épopée à l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on n'a plus qu'à examiner comment ils y ont réussi. Je passerai donc tout de suite à ce que l'on sait de la vie du premier de leurs poëtes, qui forma cette louable et difficile entreprise.
Jean-Georges Trissino naquit à Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard Trissino, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette ville, et de Cécile Bevilacqua, fille d'un gentilhomme de Vérone. On dit qu'il fit très-tard ses premières études; cela est même prouvé par une lettre latine qui lui est adressée, et dans laquelle on lui dit: «Si vous avez commencé tard l'étude des lettres, il le faut attribuer à la tendresse de vos parents alarmés pour un fils unique sur qui reposait l'espérance de la succession et des immenses richesses d'une illustre famille[166].» Le jeune Trissino, qui avait perdu son père dès l'âge de sept ans, ne tarda pas à réparer le temps que lui avait fait perdre cette tendresse excessive de sa mère. Il fit des progrès rapides, d'abord à Vicence même, sous un prêtre, nommé Francesco di Granuola, et ensuite à Milan, sous le célèbre Démétrius Calcondile. Il témoigna dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier maître; Calcondile étant mort à Milan en 1511, Trissino lui fit élever un tombeau dans l'église de Ste-Marie[167], et fit graver sur le marbre une inscription honorable qu'on y lit encore.
[Note 166: ][(retour) ] Lettre de Giano Parasio, dans son recueil intitulé De rebus per Epistolam quæsitis, édit. de H. Étienne, 1567, p. 57.
[Note 167: ][(retour) ] Selon d'autres, de San Salvador.
De l'étude des langues grecque et latine, il passa à celle des mathématiques, de la physique, de l'architecture et de tous les arts qui peuvent entrer dans l'éducation la plus soignée. Il se maria en 1503[168], et ne songeant qu'à jouir tranquillement des douceurs de cette union et de celles de l'étude, il se retira dans une de ses terres. Il y fit bâtir une maison magnifique[169], dont il donna lui-même le dessin, et dont André Palladio, son élève en architecture, et qui devint depuis un si grand maître, dirigea les travaux. Trissino vivait heureux dans sa retraite, cultivant les sciences, les arts, et surtout la poésie, pour laquelle il avait pris beaucoup de passion, lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, après qu'elle lui eut donné deux fils[170]. Cette perte lui fit abandonner la campagne. Il fit un voyage à Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut-être cette douleur même qui lui suggéra l'idée de composer sa Sophonisbe, la première tragédie où l'Europe moderne vit renaître quelques étincelles de l'art des anciens. Léon X, qui occupait alors le trône pontifical, et qui avait conçu beaucoup d'amitié pour Trissino, voulut faire représenter cette tragédie avec la magnificence qui brillait dans toutes ses fêtes; mais il n'est pas sûr qu'il ait exécuté ce dessein. Bientôt il reconnut dans l'auteur d'autres talents que celui de la poésie.
[Note 168: ][(retour) ] Avec Giovanna Tiene.
[Note 169: ][(retour) ] A Criccoli sur l'Astego.
[Note 170: ][(retour) ] Francesco et Guilio
Il le chargea d'ambassades importantes auprès du roi de Danemark, de l'empereur Maximilien et de la république de Venise[171]. Trissino y acquit l'estime de ces puissances, et dans l'intervalle des missions honorables qui lui étaient confiées, il se lia d'amitié avec les savants et les grands hommes, dans tous les genres, qui remplissaient la cour de Léon X.
[Note 171: ][(retour) ] En 1516.
Après la mort de ce pontife, il retourna dans sa patrie, et s'y remaria avec Blanche Trissina, sa parente, dont il eut un troisième fils[172]. Le pape Clément VII ne tarda pas à le rappeler à Rome et à lui témoigner la même estime et la même confiance que Léon X. Il le députa, en différents temps, à Charles-Quint et au sénat de Venise, et lorsqu'il alla couronner solennellement cet empereur à Bologne, Trissino fut un des principaux officiers dont il voulut être accompagné. Dans cette cérémonie, il eut, disent ses biographes, l'honneur de porter la queue de la robe du pape[173]. C'était à faire le premier une tragédie telle que la Sophonisbe qu'il y avait réellement de l'honneur, et point du tout à porter la queue d'une robe. Fut-il ou ne fut-il pas créé chevalier de la Toison d'Or par Charles-Quint ou par Maximilien? C'est un point sur lequel ces mêmes historiens ne sont pas d'accord. L'opinion qui paraît le plus au gré de Tiraboschi, est qu'il eut la permission d'employer cette Toison dans ses armes, et de prendre même le titre de chevalier, mais qu'il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre; et il n'y a pas le moindre inconvénient à être de cet avis.
[Note 172: ][(retour) ] Ciro.
[Note 173: ][(retour) ] Nicéron, t. XXIX, p. 109. Tiraboschi dit simplement que gli sostenne lo strascico.
Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on en ait dit, se trompe rarement en histoire, a écrit dans l'Essai sur les Mœurs et l'Esprit des Nations[174], que le Trissino était archevêque de Bénévent quand il fit sa tragédie, et que le Ruccellaï suivit bientôt l'archevêque Trissino. Il ne fut jamais archevêque ni de Bénévent, ni d'ailleurs, ni même, comme on voit, ecclésiastique. Cette erreur de fait a passé dans quelques écrits estimables[175], et c'est ce qui m'engage à en avertir[176].
[Note 174: ][(retour) ] C. CXXI.
[Note 175: ][(retour) ] Entre autres dans un éloquent discours de M. Chénier pour l'ouverture des écoles centrales.
[Note 176: ][(retour) ] C'est sans doute pour réparer cette erreur que Voltaire a mis dans sa dédicace de la Sophonisbe de Mairet réparée à neuf, que le prélat Giorgio Trissino, par le conseil de l'archevêque de Bénévent......, choisit le sujet de Sophonisbe, etc. Mais le Trissino n'était pas plus prélat qu'archevêque; et l'on ignore quel est l'archevêque de Bénévent qui lui donna ce conseil.
Trissino revint à Vicence dans le dessein de se retirer des affaires et de se livrer paisiblement à la composition de son poëme dont il avait déjà, depuis plusieurs années, conçu l'idée et tracé le plan; mais il trouva sa famille dans le trouble, et lui-même, à compter de ce moment, n'eut presque plus de jours tranquilles. L'aîné de ses deux fils du premier lit était mort; le second, nommé Jules, était brouillé avec sa belle-mère et voyait avec jalousie la prédilection de son père pour le fils qu'il avait eu d'elle. Trissino, mécontent de ces brouilleries, prit Jules en aversion, résolut de le déshériter et de laisser tout son bien à son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procès pour avoir le bien de sa mère. Pour comble de malheur, Blanche Trissina mourut[177]. Son mari désolé maria son jeune fils, et se retira à Rome pour fuir les procédures et tâcher de vivre tranquille. Il y demeura quelques années; il termina et publia son grand poëme, l'Italia liberata da' Gothi, l'Italie délivrée des Goths. Pendant ce temps, son fils Jules poursuivait son procès à Venise, où il était soutenu par tous les parents de sa mère. Le Trissino fut obligé de se rendre aussi dans cette ville[178], et, comme il était attaqué de la goutte, il fit ce long voyage en litière.
[Note 177: ][(retour) ] En 1540.
[Note 178: ][(retour) ] En 1548.
De là il passa à Vicence, où il trouva que Jules venait de faire saisir provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrité, qu'il revit son testament, et déshérita entièrement ce fils ingrat. Jules n'en fut que plus animé à suivre son procès et à consommer sa vengeance. Ayant gagné dans toutes les formes, il s'empara aussitôt de la maison et de la plus grande partie des biens de son père. Rome était toujours le refuge du Trissino dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un éternel adieu à son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: «Cherchons des terres placées sous un autre climat, puisque par une fraude insigne on m'enlève ma maison paternelle; puisque les Vénitiens favorisent cette fraude par une sentence cruelle, qui approuve les pièges tendus par un fils à son père, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques possessions un père malade et accablé de vieillesse. Adieu, maison charmante; adieu, mes pénates chéris: je suis forcé dans ma misère d'aller chercher des dieux inconnus[179].»
Quæramus terras alio sub cardine mundi,
Quando mihi eripitur fraude paterna domus;
Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,
Quæ nati in patrem comprobat insidias;
Quæ natum voluit confectum ætate parentem
Atque ægrum antiquis pellere limitibus.
Cara domus valeas, dulcesque valete penates;
Nam miser ignotos cogor adire lares.
(Opere del Trissino, Verona, 1729, in-4º.,
t. I, p. 398, ed ultima.)
Mais il ne survécut pas long-temps à cette disgrâce, et mourut à Rome vers la fin de 1550, âgé de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages qu'il a laissés, outre son poëme et sa tragédie, sont une comédie intitulée i Simillimi, tirée des Ménechmes de Plaute, des poésies lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit nombre d'hommes qui, nés avec une grande fortune, ont cependant le goût des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles étaient nécessaires à leur existence: mais il ne put éviter, malgré cet avantage, le malheur commun à presque tous les littérateurs célèbres, d'être détournés de leurs travaux par des contradictions et des affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrés à l'accroissement des lumières ou des jouissances de l'esprit.
Le génie du Trissino était naturellement grave; ce n'était pas celui de son siècle. Il vit le goût naissant du théâtre ne produire que des comédies où la bouffonnerie tenait trop souvent lieu de comique, et il voulut faire une tragédie à l'imitation des anciens; il vit la passion universelle que l'on avait pour l'épopée n'enfanter dans le plus grand nombre que des extravagances monstrueuses, et même, dans un petit nombre choisi, que des rêveries aimables, des ombres sans corps, des fantômes sans réalité; et il voulut faire un poëme héroïque, fondé sur une action véritable, intéressante pour son pays, et seulement embellie de fictions, au lieu d'être une fiction elle-même; il vit enfin que toutes les oreilles étaient séduites par la forme sonore de l'octave et par l'harmonieux entrelacement des rimes, et il voulut adapter à l'épopée, comme il l'avait fait à la tragédie, le vers non rimé, libre ou sciolto, dont quelques écrivains le regardent comme l'inventeur[180]. Le mauvais succès de sa tentative a détourné de l'imiter, et l'ottava rima est restée en possession du poëme épique[181]. Il n'est pourtant démontré, ni que s'il eût écrit en octaves son poëme, tel qu'il est d'ailleurs, il eût réussi davantage, ni que s'il eût évité les autres défauts de son poëme et s'il l'eût écrit en vers libres meilleurs que ne le sont les siens, il eût aussi mal réussi. En lisant l'Énéide d'Annibal Caro, s'avise-t-on de regretter la rime et l'octave.
[Note 180: ][(retour) ] E comune opinione, dit le Quadrio, che il verso sciolto piano fosse nella volgar poesia introdotto da Giorgio Trissino. (Stor. e Rag. d'ogni Poesia, t. III, p. 420.) Le même auteur avoue que d'autres en attribuent l'invention à Jacopo Nardi, dans sa comédie de l'Amicizia, d'autres au Ruccellaï, dans son poëme des Abeilles, etc.
[Note 181: ][(retour) ] On a gardé le verso sciolto pour la tragédie, la comédie, la pastorale, le poëme didactique, les épîtres, églogues, et autres petits poëmes, et presque généralement aussi pour les traductions des poëmes épiques grecs et latins.
Le sujet que choisit Trissino devait intéresser l'Italie dans tous les temps; mais il avait de plus, à cette époque, le mérite de l'à-propos. «C'était, dit M. Denina[182], dans le temps où l'Italie retentissait encore de la voix tonnante de Jules II, où après la dissolution de la ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les barbares de l'Italie. L'Histoire de la Guerre des Goths par Procope venait de reparaître. On en trouve même une traduction italienne imprimée en 1544, trois ans avant l'édition de l'Italia liberata, qui se fit à Rome en 1547.»
[Note 182 ][(retour) ] Premier Mémoire sur la Poésie épique, Recueil de l'Académie de Berlin, année 1789.
L'action qu'il entreprit de célébrer est trop connue pour qu'il soit besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Bélisaire, général de Justinien, après avoir vaincu les Vandales en Afrique, parvenu au plus haut degré de faveur et de gloire, passe en Italie par ordre de cet empereur, et la délivre du joug des Goths qui l'opprimaient depuis près d'un siècle; tel en est le fond historique. Le Père éternel substitué au Jupiter d'Homère, les anges aux dieux inférieurs, des apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le merveilleux. L'histoire avait manqué aux meilleurs romans épiques: on peut dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans le poëme du Trissino. Des imitations d'Homère existaient bien dans quelques-uns des premiers, mais déguisées sous des formes nouvelles, et même l'Arioste était un poëte homérique, plutôt qu'un imitateur d'Homère. Le Trissino se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur Homère, qu'il transporta dans son poëme les descriptions, les petits détails, les expressions de l'Iliade, quelquefois même des épisodes entiers. «Il en a tout pris, hors le génie, dit Voltaire[183]. Il s'appuie sur Homère pour marcher, et tombe en voulant le suivre. Il cueille les fleurs du poëte grec; mais elles se flétrissent dans les mains de l'imitateur.»
Une analyse rapide des premiers livres de son poëme suffira pour nous faire juger de la manière dont il emploie et les personnages historiques, et les agents surnaturels, et surtout les fréquentes imitations d'Homère. D'abord, il invoque dans ce sujet chrétien Apollon et les Muses. «Venez, leur dit-il chanter par mon organe[184] comment ce juste, qui mit en ordre le Code des Lois[185] délivra l'Italie du joug des Goths; qui, depuis près d'un siècle, la tenaient dans un dur esclavage.... Dites-moi ce qui put l'engager à cette glorieuse entreprise.» Et, sans plus de préparatifs, il commence sa narration.
[Note 183: ][(retour) ] Essai sur la Poésie épique, ch. V.
[Note 184: ][(retour) ] Per la mia lingua. (C. I, v. 4.)
[Note 185: ][(retour) ] Justinien.
Le Très-Haut qui gouverne le ciel, placé au milieu des bienheureux, regardait un jour les affaires des mortels, quand une des Vertus qui l'environnent, celle que nous nommons Providence, dit en soupirant: «O mon père chéri, de qui dépend tout ce qui se fait là bas sur la terre, ne vous sentez-vous point ému de pitié en voyant la malheureuse Italie soumise aux Goths depuis tant d'années?»--On sent tout de suite que cette Vertu est la Pallas d'Homère parlant à Jupiter. Le Père éternel répond en souriant que le temps d'accomplir ses promesses est arrivé, que ce qu'il a dit une fois et affirmé d'un signe de sa tête, ne peut manquer d'arriver. Il réfléchit ensuite quelques moments, et prend enfin le parti d'envoyer vers Justinien l'ange Onerio (c'est-à-dire l'ange des songes). Il lui donne ses ordres et lui dicte ce qu'il doit dire de sa part à cet empereur. L'ange emmène avec lui la Vision, se revêt de la figure vénérable du pape, marche vers Durazzo en Albanie, où était Justinien, le trouve endormi dans sa chambre, sur son lit, et se plaçant près de sa tête, lui ordonne, de la part de l'Éternel, d'assembler son armée et de délivrer l'Italie des Goths. Il lui répète homériquement les propres paroles dont le Père éternel s'est servi.
L'empereur s'éveille: il appelle Pilade, son valet de chambre, et lui demande ses habits. Suit la description très-détaillée de la toilette de l'empereur. Aucune partie des vêtemens n'est oubliée, ni la chemise du lin le plus fin et le plus blanc, ni le corselet de drap d'or, ni les chaussettes de soie, ni les souliers de velours couleur de rose. On lui apporte de l'eau dans une aiguière de crystal, sous laquelle est un grand vase de l'or le plus pur. Il se lave les mains et le visage, et s'essuie avec une serviette blanche brodée tout alentour. Un écuyer fidèle peigne sa blonde chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tête le bonnet impérial et la couronne enrichie de perles et d'or. Ce n'est pas tout, il met sur le corselet un vêtement de velours ras cramoisi, richement brodé autour du cou et tout alentour des bords. Ce vêtement est serré par une belle ceinture, et le tout est recouvert d'un manteau magnifique de drap d'or, qui traîne à terre de la longueur de trois palmes, et rattaché sur l'épaule droite avec une perle ronde, plus grosse qu'une noix, si belle, si blanche et d'un si grand éclat, qu'une province ne pourrait la payer.
Ainsi vêtu, Justinien s'assied sur un trône d'or, et ordonne aux ministres de ses commandements d'appeler tous les grands, les généraux et les guerriers de marque à un conseil général; mais d'avertir d'abord le grand Bélisaire, Paul comte d'Isaurie, Narsès et Audigier, pour qu'ils se rendent sur-le-champ auprès de lui. Ils viennent; il leur fait un accueil honorable, leur dit quel est son dessein, que le conseil général s'assemble, que peut-être les chefs et les principaux officiers de l'armée qui croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne, répugneront à marcher contre les Goths, peuple belliqueux et nombreux; qu'il attend alors de leur zèle et de leur attachement à sa personne, qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'opinion de cette guerre. Cela dit, il sort avec eux, trouve dans les appartements du palais les grands et les chefs des guerriers qui lui font cortège, et se rend, ainsi entouré, à la salle du conseil.
Grande description de cette immense basilique, large de trois cents pieds, et longue de cinq cents; colonnades, ornements, pavés en marbre et en mosaïque, estrade, sièges, leur matière précieuse, leurs formes, l'ordre dans lequel ils sont placés; d'abord ceux des douze comtes, puis ceux des rois soumis à l'empire, ensuite les sièges des grands officiers, des généraux, des principaux guerriers, etc. Justinien se lève appuyé sur son sceptre: ce sceptre, Dieu l'avait envoyé du ciel à Constantin; après sa mort, il resta caché pendant plusieurs années; il parvint ensuite au bon Théodose, et après lui à Justinien. L'empereur expose fort au long son dessein, et engage tous ceux qu'il a convoqués à dire librement leur opinion sur cette importante affaire.
Le premier qui parle est le consul de cette année, Salidius, homme orgueilleux, rusé, envieux, ennemi de Bélisaire. Il s'oppose à l'entreprise. Le roi sarrazin Arétus, fils de la belle Zénobie, est du même avis. Il conseille de porter en Orient les armes de l'empire, et d'attaquer les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois d'Orient allaient parler dans le même sens; Bélisaire engage l'éloquent et sage Narsès à soutenir enfin l'opinion de la guerre d'Italie. Narsès, dans un discours long et adroit, réfute toutes les objections qui ont été faites, et conclut à la guerre contre les Goths. Bélisaire se lève ensuite, allègue d'autres motifs, mais conclut comme Narsès. L'assemblée annonce par son murmure qu'elle est généralement de l'avis de ces deux chefs.
Le jeune et brave Corsamont se lève. C'était un roi barbare descendant de Thomyris, le plus fort, le plus intrépide et le plus beau de toute l'armée, après Bélisaire, à qui le poëte donne toutes les perfections du corps, comme toutes les qualités de l'ame. Corsamont ne dit que peu de paroles; il demande à marcher le premier, et même seul si l'on veut, contre les Goths. Son action énergique électrise le conseil; tous demandent la guerre. Justinien prononce qu'elle est résolue. Il nomme général en chef Bélisaire le Grand, qu'il appelle lui-même toujours ainsi. Il le charge de distribuer à son gré les autres emplois, et ordonne que chacun se tienne prêt à partir. Le vieux Paul l'Isaurien fait alors un grand éloge de Bélisaire, et propose que, pour rendre son autorité plus respectable et plus grande, l'empereur, après le repas, lui donne publiquement, à la tête de l'armée, le bâton de commandement. Justinien approuve ce conseil, va dîner, et charge Paul et Narsès d'assembler l'armée.
L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au milieu de l'armée. Bélisaire seul est debout auprès de lui. Justinien annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de Bélisaire pour les conduire à la victoire. Toute l'armée applaudit et jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche, lorsqu'un prodige frappe tous les esprits. Près des barrières du camp était un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres arbrisseaux, où une infinité de petits oiseaux avaient fait leurs nids. Un énorme dragon sort tout à coup de son repaire, et se met à dévorer les petits. Les mères effrayées semblent, par leurs cris, implorer du secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un moment après, un autre dragon vient continuer le ravage et dévorer les petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le monde, et l'empereur lui-même est frappé d'étonnement; mais Procope, excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les peuples d'Italie; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Bélisaire. Un second roi goth voudra prendre la place du premier; mais Bélisaire le vaincra de même; ainsi le veut l'Éternel. Alors Justinien satisfait rentre dans la ville et dans son palais, après avoir donné à Bélisaire l'ordre de partir sous trois jours avec l'armée.
Ainsi finit le premier chant. Dans le second, Bélisaire fait ses préparatifs. Il présente à l'empereur la liste des généraux et des chefs de tous les corps de l'armée. Le poëte se sert de ce moyen pour les faire tous connaître, comme Homère dans ses revues. Il invoque comme lui les Muses avant de commencer cette énumération. Elle est précédée d'une description très-étendue de l'état où était alors l'empire romain, de ses grandes divisions, de ses provinces, de la partie de celui d'Occident qui était occupée par les Goths, et d'une histoire abrégée de leur usurpation. Enfin Bélisaire termine le second livre en faisant embarquer l'armée.
La scène change au troisième livre. Le jeune et beau Justin, neveu de l'empereur et héritier de l'empire, avant de partir avec Bélisaire, se rend le soir chez l'impératrice Théodora, qui l'invite à souper avec elle et ses deux nièces, Astérie et Sophie. L'Amour, le petit dieu d'Amour lui-même, avec ses flèches et son carquois, saisit ce moment pour blesser le cœur de Sophie, qui conçoit pour Justin une passion aussi vive qu'elle est subite. Il en ressent une pareille; cependant il part; elle reste en proie au trouble et aux tourments de cette passion naissante. Elle se confie à sa sœur qui la console et lui donne quelques espérances. Le jour paraît; le grand Bélisaire, après avoir entendu dévotement la grand'messe[186], monte sur son vaisseau, se met encore à genoux, et adresse au Dieu de l'univers une fervente prière. Dieu l'entend, et garantit le succès de son entreprise par un mouvement de sa tête divine, qui fait trembler le monde. (On voit ici, comme dans les tableaux des plus grands peintres modernes, le Jupiter olympien percer à travers la première personne de la Trinité.) La flotte cingle en pleine mer. L'empereur la voit partir, d'un balcon de son palais. L'ange Nettunio se place, le trident en main, à la poupe du vaisseau que monte Bélisaire. Il commande aux vents, qui obéissent, dirigent rapidement la flotte et la font entrer au port de Brindes.
Avendo udita
Divotamente una solenne messa. (C. III.)
Cependant Sophie, restée à Durazzo, gémissait de l'absence de Justin. Sa sœur Astérie parle pour elle à l'impératrice, et la trouve disposée à unir les deux amants. Le difficile est d'obtenir l'agrément de l'empereur, et qu'il rappelle Justin pour ce mariage. C'est ici qu'est une scène imitée d'Homère, dont Voltaire s'est moqué avec raison. Tout le monde connaît cet épisode délicieux. Junon, dans l'Iliade[187], veut procurer la victoire aux Grecs, malgré la protection que Jupiter accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de meilleur moyen que d'aller trouver sur le mont Ida son redoutable époux, de lui prodiguer les plus tendres caresses et de l'endormir dans ses bras. Pour y réussir, elle a recours à toutes les recherches de la toilette; retirée dans un appartement secret que lui avait construit son fils Vulcain, elle se baigne dans une liqueur divine, fait couler sur son beau corps une essence céleste qui parfume le ciel et la terre; elle peigne sa belle chevelure qui descend en boucles ondoyantes; elle revêt une robe d'un tissu divin, où Minerve épuisa son art, l'attache autour de son sein avec des agrafes d'or, et s'entoure de sa riche ceinture. Elle y ajoute la ceinture même de Vénus, qu'elle obtient d'elle sous un faux prétexte, ceinture magique, ou plutôt ingénieux emblème, où se trouvent réunis les charmes les plus séduisants, l'amour, les tendres désirs, les aimables entretiens, et ces doux accents, dit le bon Homère, qui dérobent en secret le cœur du plus sage[188].
[Note 187: ][(retour) ] L. XIV.
[Note 188: ][(retour) ] Trad. de M. Bitaubé.
Par le conseil de Vénus, elle cache ce tissu précieux et l'attache sous son beau sein. Enfin, elle monte sur l'Ida, et va se montrer à Jupiter dans tout l'éclat de sa parure. A cette vue, il se sent enflammé plus qu'il ne le fut jamais pour elle. Il la presse; elle se défend. Elle craint que dans un lieu si découvert quelque dieu ne les aperçoive: elle n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. Il existe dans leur palais une retraite impénétrable à tous les regards; elle lui propose de s'y rendre, si son épouse a tant de charmes pour lui. Mais Jupiter lui promet qu'ils seront environnés d'un nuage que le soleil même ne pourra pénétrer. Alors elle n'a plus rien à répondre, et en effet elle ne répond rien.
La terre complaisante et sensible à leurs feux,
D'un gazon doux et frais se couronna autour d'eux;
Le tapis émaillé s'élève et se colore
Des plus riches présents sortis du sein de Flore;
Et la molle hyacinthe et le lys orgueilleux
Forment aux deux époux un lit délicieux,
Que d'un nuage d'or l'ondoyante barrière
Dérobe à l'œil perçant du dieu de la lumière,
Tandis que la rosée, en larmes de crystal,
Tombait, en humectant le trône nuptial.
C'est ainsi que M. de Rochefort, de l'ancienne académie des belles-lettres, a rendu cette description charmante, l'éternel modèle des descriptions riantes et voluptueuses. Si toute sa traduction d'Homère était ainsi, elle eût laissé peu de chose à faire à de nouveaux traducteurs.
Le Trissino a voulu s'approprier tout cet admirable tableau. Théodora n'a pas envie d'endormir Justinien, mais d'obtenir de lui le retour de Justin, et son union avec Sophie. La voilà donc qui fait aussi sa toilette, qui s'enferme dans sa chambre, se déshabille, se baigne, parfume ses membres délicats, met une chemise blanche, et des bas couleur de rose, qu'elle attache au-dessus du genou:
Onde le coscie bianche
Pareano avorio tra vermiglie rose.
Ses pantouffles d'étoffe d'or sont liées avec de beaux rubans. Elle peigne ses cheveux blonds et ondoyants, et les parfume comme Junon; mais elle met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres précieuses, qui n'était pas à la mode du temps d'Homère, non plus qu'une robe de damas blanc qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui est taillée en carrés, rejoints avec de grosses perles et des nœuds d'or, au milieu de chacun desquels brillent des diamants du plus grand éclat. Cette belle robe est peut-être là pour nous dédommager de la ceinture de Vénus, qui n'y est pas; mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet que son charme manque dans toute cette imitation ou plutôt dans cette parodie d'Homère.
L'impératrice ainsi parée va trouver l'empereur, qui rêvait à son expédition d'Italie, dans un jardin de son palais. Il la reçoit à la façon de Jupiter; elle se défend à la manière de Junon. Elle craint d'être vue, et lui propose de rentrer dans leur appartement, de fermer les portes,
E sopra il vostro letto
Poniamci, e fate poi quel che vi piace.
Justinien n'a pas de nuage à ses ordres comme l'époux de Junon, mais il n'en est pas besoin. Personne, dit-il, ne peut venir au jardin par ma chambre; je l'ai fermée en entrant, et j'en ai la clef à mon côté. Vous aurez aussi fermé la porte de la vôtre, car vous ne la laissez jamais ouverte.
E detto questo subito abbracciolla;
Poi si colcar nella minuta erbetta.
Alors l'herbe tendre, les fleurs, les arbrisseaux, les oiseaux, les eaux mêmes et les poissons, prennent part à leurs plaisirs et semblent jouir de leur amour.--Cela fut sans doute très-agréable pour leurs majestés, mais cela est fort dégoûtant pour le lecteur, qui ne peut voir sans une sorte d'indignation profaner par cette copié indécente et presque bourgeoise, une peinture voluptueuse, mais délicate et divine, objet de l'admiration de trente siècles.
Théodora, par ce moyen honnête, obtient de l'empereur tout ce qu'elle veut. Il consent au retour et au mariage de Justin. On envoie un exprès à ce jeune prince, qui est si empressé de revenir qu'il brave les approches d'une tempête. Il s'embarque; la tempête s'élève. Son vaisseau est violemment agité; il tombe à la mer; l'ange Nettunio le sauve, le pousse dans le port même de Durazzo. Il est jeté sur le rivage, prêt à mourir. Sophie apprend cette nouvelle, et le croit mort. Elle s'empoisonne avec du blanc dont se sert une de ses femmes, et dans lequel il entre du sublimé. Un médecin appelé à temps la guérit. Les deux amants se revoient, avec l'espérance d'être unis.
Un autre ornement dont le Trissino a voulu enrichir son poëme, et qu'il n'y adapte pas avec beaucoup plus d'adresse, ce sont les enchantements. L'armée des Grecs est débarquée à Brindes[189]. Le commandant a livré la place à Bélisaire. Ce général envoie huit guerriers à la découverte pour savoir ce que font les Goths, où est leur armée, et s'ils s'apprêtent à défendre les passages. Ils partent pour exécuter ses ordres; mais ils sont arrêtés à quelque distance par une belle et jeune fille qui leur fait une fable et les attire au bord d'une fontaine enchantée. Là ils rencontrent une espèce de géant ou de monstre qui leur dit son nom et les défie au combat. Ce nom est Faulo, qui signifie en grec[190] méchant, mauvais, dépravé; c'est le génie du mal. Sa sœur Acratie[191] (c'est-à-dire l'Intempérance) qui commande dans ce canton, l'a placée là pour empêcher qu'aucun mortel ne goûte des eaux de cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont renversés, et emmenés prisonniers par deux géants qui accompagnent Faulo. Le huitième refuse le combat, et va tristement annoncer à Brindes la défaite de ses compagnons et leur captivité. L'intrépide Corsamont demande à Bélisaire la permission d'aller les délivrer. Le général nomme avec lui deux autres chefs, et celui qui était un des huit premiers. Ils vont tenter de nouveau l'aventure; mais cette fois un ange, déguisé sous les traits du vénérable Paul, comte d'Isaurie, les met au fait. Cette fontaine était née des larmes d'Arété[192] (la Vertu), qui était autrefois honorée dans ces mêmes lieux, et qui avait pour nièce Synésie[193] (la Sagesse). On avait dit à la méchante Acratie que ses jardins et son palais devaient être détruits par Synésie; elle la fit assassiner par son frère Faulo. Arété en eut tant de douleur que ses larmes furent changées en cette fontaine, dont les eaux ont la vertu de guérir tous les maux, et de rompre tous les enchantements. Acratie l'ayant su, fit prendre, par son frère, Arété et ses filles, qu'elle retient depuis ce temps dans une affreuse prison; et ce frère couvert d'armes enchantées et par conséquent invincible, empêche que qui que ce soit ne puisse toucher cette eau merveilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le moyen de vaincre Faulo, et de délivrer à la fois Arété et leurs compagnons d'armes. Ils ne manquent pas de suivre ses conseils. Faulo est renversé, obligé de se rendre et de les conduire au palais de la coupable Acratie sa sœur. Elle a inutilement recours à tous ses enchantements; il faut enfin qu'elle cède, qu'elle rende les chevaliers, et ce qui lui coûte davantage, qu'elle brise les fers d'Arété. La divine Arété est rétablie dans tout son pouvoir; les avenues sont libres, et les libérateurs de l'Italie peuvent désormais y pénétrer. Ces fictions alambiquées remplissent deux livres entiers. Il faudrait de bien beaux vers pour les rendre supportables, et ceux du Trissino auraient pu gâter les fictions les plus heureuses.
[Note 189: ][(retour) ] L. IV.
[Note 190: ][(retour) ] Φαΰλος.
[Note 191: ][(retour) ] D'Αχρατής, εος.
[Note 192: ][(retour) ] Αρετή.
[Note 193: ][(retour) ] Σύνεσις.
Comme nous cherchons surtout dans les ouvrages ce qui peut indiquer les opinions et les mœurs du temps où il furent écrits, il y a encore dans ce poëme un incident, non pas imaginaire, mais historique, qui mérite quelque attention. Il est bon de se rappeler, en le lisant, que le Trissino fut successivement en faveur auprès de deux papes, chargé par eux de missions importantes et honorables, et que, soit avant, soit après la publication de son poëme, il n'éprouva de la part du Saint-Siège ni reproche ni disgrâce. Voici le trait dont il s'agit.
Bélisaire est assiégé dans Rome par les Goths. La disette se fait sentir dans la ville; il prend le parti d'envoyer par mer les femmes, les enfants, les vieillards, à Gaëte, à Naples et à Capoue. Il propose cet avis dans le conseil où assistait le pape Sylvère. Ce pape, fils d'un autre pape[194], avait été élu par l'ordre et les menaces de Théodat, roi des Goths, contre la volonté du peuple romain, qui nommait alors les souverains pontifes. Il était envieux de Bélisaire et son ennemi secret; il s'oppose seul à cette mesure; mais le conseil l'adopte, et l'exécution suit aussitôt. Le général des Goths, qui commandait le siège, sachant que Sylvère était offensé du peu de faveur que son opposition avait eue dans le conseil, qu'il était en général disposé en faveur des Goths, dont il était l'ouvrage; «sachant de plus que souvent les prêtres sont si possédés de l'amour du gain, qu'ils vendraient le monde entier pour de l'argent[195],» fait faire à ce pape des promesses, et lui envoie des présents qui le corrompent. Il s'engage à livrer une des portes de Rome. Mais Dieu ne permet pas que le crime soit consommé. Il envoie l'ange Nemisio (celui de la vengeance divine) avertir Bélisaire de ce complot. Bélisaire fait arrêter le pape à l'instant même où il signait le pacte fait avec les Goths. Sylvère, convaincu de son crime, est mené devant le général, qui lui déclare qu'il a cessé d'être pape, qu'il ne l'a même jamais été, et qu'il va rassembler le peuple pour décider de son sort.
[Note 194: ][(retour) ] D'Hormisdas.
Ancor sapea che spesse volte i preti
Han così volto l'animo alla robba,
Che per denari venderiano il mondo.
(Ital. lib., l. XVI.)
Alors l'ange Palladio (celui qui joue le rôle de Minerve, déesse de la prudence) prend encore la figure de Paul l'Isaurien, et conseille à Bélisaire de ne point faire paraître le pape au milieu de cette assemblée du peuple, qui pourrait se porter à des excès contre le coupable, de le déposer tout simplement et de lui faire donner un successeur. «Je veux vous dire[196], ajoute-t-il (et il ne faut pas oublier que c'est un ange qui parle), je veux vous dire ce qu'un ami de Dieu, qui était prophète, m'a dit de certains papes qui existeront dans le monde. Voici ses paroles: Le siège où Pierre fut assis sera usurpé par des pasteurs qui seront éternellement la honte du christianisme. Ils porteront au dernier degré l'avarice, la luxure et la tyrannie. Ils ne penseront qu'à agrandir leurs bâtards, à leur donner des duchés, des seigneuries, des terres, des pays entiers; à conférer même, sans pudeur, des prélatures et des chapeaux à leurs mignons et aux parents de leurs maîtresses[197] (le terme italien est moins honnête); à vendre les évêchés, les bénéfices, les offices, les privilèges, les dignités; à n'y élever que des infâmes; à violer toutes les lois, à dispenser pour de l'argent des meilleures et des plus divines; à ne garder jamais leur foi; à passer leur vie entière parmi des empoisonnements, des trahisons et d'autres crimes; à semer entre les princes chrétiens tant de scandales, tant de querelles et de guerres, que les Sarrazins, les Turcs et tous les ennemis de la foi en profiteront pour s'agrandir. Mais leur vie scélérate et honteuse sera enfin connue du monde; et le monde, revenu de son erreur, corrigera tout ce mauvais gouvernement des peuples du Christ.» Ainsi parla cet ange, et il disparut. Ce n'est pas ici un Dante, gibelin effréné et par conséquent ennemi des papes, ni un poëte satirique habitué à frapper indifféremment tout ce qui se trouve à portée de ses traits; c'est un poëte grave et un ambassadeur de deux papes qui fait descendre du ciel un ange, et qui le fait parler ainsi.
[Note 196: ][(retour) ] Ibid.
[Note 197: ][(retour) ] Delle lor bagascie.
Au reste, à en juger par le peu d'éditions qu'eut ce poëme, il ne fit pas dans le monde un grand bruit, ni par conséquent un grand scandale. Les neufs premiers chants furent imprimés à Rome, en 1547, les dix-huit autres à Venise l'année suivante[198], et, depuis ce temps jusqu'en 1729, aucun imprimeur ne s'avisa de faire reparaître l'Italia liberata, ouvrage cependant de vingt années, couvert d'éloges si l'on veut, mais ennuyeux, languissant, et pour tout dire en un mot, illisible.
Une autre preuve que ce genre austère de poëmes et ces vers non rimes ne présentèrent aucun attrait aux esprits, séduits par les inventions libres et par les stances harmonieuses de l'Arioste, c'est qu'il s'écoula vingt ans entre la publication du poëme du Trissino et celle d'un autre poëme héroïque, dont l'auteur nommé Oliviero, né à Vicence comme lui, est si peu connu qu'on ne trouve pas même son nom dans le Tiraboschi et dans d'autres bibliographes italiens[199]. Ce poëme intitulé l'Alamanna est en vingt-quatre chants. L'auteur crut intéresser davantage en traitant un sujet contemporain. Ce sujet est la ligue protestante de Smalcalde terrassée par l'empereur Charles-Quint. Le Trissino avait mal imité Homère: l'Oliviero imite mal Homère et le Trissino. Il emploie comme celui-ci le vers libre; mais sa versification est encore plus prosaïque et plus faible que celle de son modèle. Son merveilleux est à peu près le même, excepté que dans l'époque qu'il a choisie, il n'a pu placer d'enchantements.
[Note 198: ][(retour) ] Le papier des trois volumes est tout-à-fait semblable, ce qui fait penser que le premier, quoique daté de Rome, fut imprimé à Venise comme le second et le troisième. Ils le sont avec les caractères particuliers inventés par Trissino, ce qui fut peut-être une raison de plus de leur peu de succès. Le poëme reparut pour la première fois dans les Œuvres complètes de l'auteur, Vérone, 1729, 2 vol. in-4º. L'abbé Antonini donna la même année une édition du poëme seul, à Paris, 3 vol in-8º.
[Note 199: ][(retour) ] Comme Fontanini, dans sa Bibliothèque italienne, Apostolo Zeno dans ses notes sur cette Bibliothèque, où il a cependant réparé bien d'autres omissions de Fontanini, etc.
Le père éternel médite sur les destinées des mortels. Saint Pierre, alarmé pour l'Église qu'il a fondée, des progrès de la secte de Luther et des préparatifs de la ligue de Smalcalde, implore la justice et la bonté du Très-Haut. Dieu promet la victoire à Charles-Quint, chef de l'armée catholique, et il confirme cette promesse par un signe de sa tête. Il charge deux déesses, dont les noms grecs signifient la Providence et la Destinée[200], d'aller trouver la Négligence et la Paresse, de leur commander de sa part de s'emparer du landgrave qui commande l'armée de la ligue, et de rendre vains tous ses préparatifs et tous ses projets; d'aller trouver aussi la Diligence et la Promptitude, de leur ordonner en son nom de presser la réunion des alliés catholiques, et de tout hâter pour que leur armée puisse agir.
[Note 200: ][(retour) ] Pronia ou Pronoia et Peprômena.
Ces commissions sont fort bien faites. En conséquence, tout se ralentit d'un côté, tout s'accélère de l'autre. Le landgrave, au lieu de marcher, s'amuse à faire la revue de ses troupes. Charles-Quint réunit les siennes, et l'attaque avec impétuosité. Cependant les succès de la guerre se balancent; et même l'armée de la ligue réduit celle de l'Empire à de fâcheuses extrémités. Mais enfin l'empereur, et l'Éternel qui le soutient, et saint Pierre, et les anges l'emportent; les Furies, qui étaient sorties de l'enfer pour aider leurs amis, y sont replongées; l'Hérésie est terrassée et la ligue dissoute.
Il n'y avait guère qu'un prince à qui ce poëme pût plaire: c'était Philippe II. L'auteur le lui a dédié. La puissance de ce successeur de Charles-Quint, dit M. Denina, et peut-être ne dit-il pas assez, n'était pas plus agréable à une grande partie de l'Europe que la ligue des protestants, qui voulait balancer cette puissance[201]. Ce poëme avait donc contre lui le malheur et la tristesse du sujet, la pauvreté des inventions, la faiblesse du style; il n'avait en sa faveur qu'une fort belle édition, qui est unique et qui est devenue rare et chère[202]. C'est un mérite aux yeux des amis des livres, mais non des amis de la poésie et des lettres. L'Alamanna de l'Oliviero est un poëme mort-né.
[Note 201: ][(retour) ] Mémoire cité ci-dessus, p. 114, note.
[Note 202: ][(retour) ] Venezia, Valgrisi, 1567, in-4º
On en peut dire autant d'un poëme qu'on ne sait trop si l'on doit ranger parmi les épopées romanesques ou parmi les épopées héroïques, mais que l'on peut mettre avec certitude au nombre des ouvrages ennuyeux; c'est l'Ercole de J.-B. Giraldi[203]. Ce laborieux écrivain, qui fit des tragédies en vers[204], des nouvelles en prose, des poésies lyriques, un traité sur les romans, etc.; voulut aussi cueillir le laurier épique. Dans un temps où la chevalerie était le seul sujet à la mode, on peut demander pourquoi il en choisit un mythologique, et parmi tous les sujets que la fable pouvait lui fournir, pourquoi il préféra celui d'Hercule. Il était de Ferrare et secrétaire du duc Hercule II; ce fut probablement ce qui le décida, espérant bien trouver l'occasion de faire des rapprochements qui pourraient flatter son altesse. Il n'y manqua pas en effet, et surtout il fit descendre en ligne directe, dans son treizième chant, l'Hercule de Ferrare de l'Hercule Thébain. Du reste, il ne donna la préférence à aucun des exploits ou des travaux d'Alcide; tous lui parurent également dignes d'admiration et de louanges; il voulut les célébrer tous, et conduire son héros depuis le berceau jusqu'au bûcher[205]. Il avait, pour cela, distribué sa matière en cinquante chants, mais il resta en chemin et n'alla pas au-delà du vingt-sixième.
[Note 203: ][(retour) ] Il y eut pourtant deux éditions de ce poëme; la première intitulée: Dell'Hercole di M. Giovan Battista Giraldi Cinthio nobile Ferrarese, etc., sans nom de lieu ni d'imprimeur, et sans date, in-4º.; la seconde à Modène, chez Galdini, 1557, in-4º.
[Note 204: ][(retour) ] C'est en parlant de ses tragédies, dans le volume VI de cet ouvrage, que je dirai le peu que l'on sait de sa vie.
E ciò comincierò sin da le fasce,
Che da le fasce Hercol mostrò quel ch'era,
Perc' huom simile a lui, fin quando nasce,
Indicio dà de la natura altiera.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quindi è ch' io non mi vò fermar sovr'una
Sola attion di questa nobil alma,
Che tra le ilustri non ne trovò alcuna
Che di lauro non sia degna e di palma.
(C. I, st. 2 et 3.)
Rien de plus régulier que son plan, car il fait avancer de front la vie de son héros et son poëme; l'action n'est pas une, mais toutes les actions étant celles d'un seul héros, elles sont ainsi ramenées à l'unité. Cependant la forme romanesque d'un prologue au commencement de tous les chants, et d'un adieu à la fin, lui parut si généralement adoptée, qu'il n'osa s'en écarter; et sans qu'il y ait rien dans le reste de son ouvrage qui ait aucun rapport avec le roman épique, il lui donna du moins celui-là. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette forme agréable, et surtout pour le poëte qui l'avait perfectionnée, un moyen de se varier et de plaire, et si Giraldi eut en l'adoptant la même intention, il n'eut point le même succès. Il est fort indifférent qu'il interrompe son récit ou qu'il le continue, puisqu'on est arrêté, dès le premier chant, par l'impossibilité de s'y intéresser et de le suivre.
On en pourrait encore dire presque autant de l'Avarchide du célèbre Alamanni. J'ai dit dans la Vie de ce poëte que ce fut l'ouvrage de sa vieillesse; aussi n'y voit-on ni verve ni chaleur. Ce n'est pas dans les détails seulement, comme le Trissino, qu'il s'efforce d'imiter l'Iliade, c'est dans le plan et dans la contexture entière de son poëme. Ses héros sont le roi Artus, Lancelot, Tristan et les autres chevaliers de la Table ronde; il les fait agir et parler comme Agamemnon, Achille, Ajax et les autres chefs de la Grèce. Lancelot est amoureux de Clodiane, fille de Clodasse, roi d'une partie des Gaules. Gaven, roi d'Orcanie, la lui dispute. Artus assiége Clodasse dans la ville d'Avarcum ou plutôt d'Avaricum, ancien nom de la ville de Bourges. La rivalité de Lancelot et de Gaven retarde les progrès du siége. Tristan se déclare pour Gaven contre Lancelot. Ils se querellent et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort du conseil, furieux comme Achille. Il va se plaindre à la magicienne Viviane sa mère, qui le console comme Thétis. Par le conseil de Viviane, il se retire avec Galehault son ami, et avec leurs troupes. Ils forment un petit camp séparé, et ne veulent plus prendre part à la guerre. Le vieux roi Clodasse, enfermé dans la ville, est entouré de sa nombreuse famille comme Priam, et secouru par des alliés puissants. Il a perdu plusieurs de ses fils; mais la retraite de Lancelot donne aux assiégés des avantages dont ils profitent. Les batailles se multiplient. Les Bretons sont vaincus et réduits presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus a essayé de flétrir, veuille sortir de son camp. Mais son ami Galehault a la même impatience que Patrocle, combat et périt comme lui de la main du plus redoutable des fils de Clodasse. Alors Lancelot reprend les armes, venge son ami, remplit de deuil la famille de Clodasse, et force à capituler la ville d'Avarcum.
Tous les événements particuliers du siége sont aussi fidèlement calqués sur les particularités du siége de Troie; caractères pour caractères, discours pour discours, combats pour combats; rien n'y manque, si ce n'est l'essor poétique, la force et la vie. Il est impossible de lire vingt-quatre chants entiers de cette contrefaçon servile, remplis d'ailleurs de noms obscurs et barbares, qui s'opposent à toute harmonie dans les vers, comme le système général du poëme s'oppose à toute espèce d'intérêt.
L'auteur prit le titre d'Avarchide de l'ancien nom de la ville assiégée, comme le nom de l'Iliade est formé de celui d'Ilium. Peu de Français, en voyant ce titre d'Avarchide, devinent que le sujet qu'il annonce est le siège de Bourges en Berri. Quoique l'Alamanni eût prouvé par son poëme didactique de la Coltivazione qu'il excellait dans le vers libre, il ne crut pas, comme le Trissino, devoir adapter cette forme de vers à la poésie héroïque, et il mit l'Avarchide en octaves, comme il y avait mis le Giron cortese. Ce qui l'y détermina sans doute, ce fut de voir combien l'Italia liberata était peu lue; mais l'Avarchide, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas l'être davantage.
Elle ne parut qu'après la mort de son auteur, la même année que l'Alamanna[206]. Deux ans auparavant Francesco Bolognetti, sénateur bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un poëme héroïque intitulé: Il Costante, auquel il travaillait depuis quinze ans, et qui fut reçu avec de grands éloges par tout ce qu'il y avait alors de plus distingué dans les lettres. On comparait l'auteur au Trissino et à l'Alamanni. Quelqu'un[207] alla même jusqu'à le comparer à l'Arioste, et à écrire positivement qu'il reconnaissait bien dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni plus d'art. La fortune très-différente de l'Orlando et du Costante prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont peu de chose sans un naturel heureux, c'est-à-dire sans le génie.
[Note 206: ][(retour) ] 1567.
[Note 207: ][(retour) ] Gianandrea dell'Anguillara, dans une lettre citée par Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 103.
Le héros de Bolognetti est un Romain nomme Ceionius Albinus, qui avait accompagné l'empereur Valérien dans sa malheureuse guerre contre les Perses. L'ayant vu tomber entre les mains de Sapor, qui le plongea dans une dure captivité, il jura de consacrer sa vie à délivrer son empereur. Sa constance dans ce projet, malgré tous les obstacles qui s'y opposent et les dangers qui l'environnent, lui fit quitter son nom d'Albinus pour celui de Constant, dont l'auteur a fait le titre de son poëme. Le merveilleux en est pris dans l'ancienne mythologie. C'est Junon qui est encore ennemie des Romains, et qui voyant que Valérien redevenu libre peut ramener par ses vertus les beaux jours de Rome, préfère que Gallien, son fils, jeune homme rempli de vices, règne à sa place, et s'oppose avec activité à toutes les entreprises de Constant.
Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars et Venus sont pour Constant, Junon seule lui est obstinément contraire. Elle inspire à Gallien une forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans son antre, pour qu'elle souffle ses poisons dans les cœurs de tous les courtisans. Vénus va se plaindre à Jupiter, et le conjure de venir au secours de ce héros pieux. Constant échappe aux piéges qui lui sont tendus; il repasse en Orient, où il ne cesse de s'occuper de la délivrance de Valérien, toujours contrarié par les mêmes obstacles, mais soutenu par le même courage et appuyé des mêmes secours.
Après ces huit chants, le Bolognetti en publia huit autres l'année suivante[208]. L'action s'y continue avec beaucoup d'unité, de régularité et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avancée, et Constant presque sûr du succès à la fin du seizième chant, on ne sait pas précisément comment elle devait finir au vingtième. Ces quatre derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-être même n'ont jamais été achevés; et l'histoire nous apprend que Valérien mourut prisonnier de Sapor, après trois ans de la plus dure captivité. Quoi qu'il en soit, la grande réputation qu'on avait voulu faire à ce poëme ne se soutint pas. Le style en est sage et assez pur; mais il ne pouvait tenir contre la force, la grâce et l'éclat poétique de celui de l'Orlando. Le plan était conforme aux règles du poëme héroïque, l'unité d'action bien conservée et la conduite excellente; mais la Jérusalem qui parut bientôt après, réunit à ces qualités d'autres que le Costante n'avait pas; et le Bolognetti, froissé pour ainsi dire entre l'Arioste et le Tasse, fut comme écrasé par leur renommée. Il est aujourd'hui presqu'entièrement oublié: on le nomme cependant toujours parmi ceux qui semblent ne pas mériter de l'être.
[Note 208: ][(retour) ] En 1566.