Vendredi, 6 septembre.
Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer, d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur lesquels nous avons entendu conter tant de légendes.
Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et 30 kilomètres à l'heure!
Tolède est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois 200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000 aujourd'hui.
Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et verdâtres du Tage. La ville, encore entourée de ses anciens murs wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale. C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les redoutes qui en défendaient l'entrée.
Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses, aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe.
Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force du nombre, car ils sont légion.
Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je fus très surpris, en visitant la Manufacture d'Armes de Tolède, d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on peut l'enrouler comme un cerceau.
A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au Pont Saint-Martin, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place le bain de Florinde; cette Florinde, surnommée la Cava, était fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve, il vit un certain jour la Cava prenant son bain; la fille du comte Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711.
Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède, elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de Safagun où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à Tolède auprès du roi maure Ali-Maynon qui généreusement lui accorda asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[ [33].
Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.
San Juan de los Reyes est située non loin de la manufacture d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit. Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux.
La cathédrale, au contraire, est sévère et gothique. Elle est vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le chœur posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes fauves.
Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres, angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des catholiques.
Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites, nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.
A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux prières des vainqueurs.
Santa Maria la Blanca est une ancienne synagogue du onzième siècle. Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce, un diamant resplendissant dans sa gangue grossière.
Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas approuver la mort du Christ.
San Benito est encore une ancienne synagogue transformée en église; on l'appelle aussi la Synagogue del Transito. Elle fut construite sous la domination castillane au temps de Pierre le Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul, mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant.
La chapelle de Santo Cristo de la Luz est à son tour une ancienne mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le premier service divin fut célébré après la prise de la ville par les Castillans. Son nom de la Luz, la lumière, provient d'une légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on abattit le mur devant lequel Babieca faisait sa génuflexion et l'on y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite mais gracieuse au possible.
La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la Puerta del Sol, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il est impossible d'oublier.
Nous avons déjeuné à l'Hôtel de Castille établi dans un palais superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme de simples chats!
A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et odorant l'eau de Javel.
Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement, quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux contours[ [34].