SAINTE-HÉLÈNE

Je viens d’apprendre, comme tout le monde, que l’Angleterre, par raison d’économie, et parce que toute occupation militaire y était devenue depuis bien des années un luxe inutile, va rappeler la garnison qu’elle entretenait à Sainte-Hélène. L’île se dépeuplait déjà : les trois ou quatre mille habitants qui ne l’ont pas encore abandonnée n’y subsistaient guère que des dépenses faites par les soldats ; la plupart vont émigrer, puis les navires oublieront la route, et Sainte-Hélène ne sera plus guère qu’un nom sur une carte. On saura seulement que c’était un grand sépulcre, d’où le cadavre même sortit avant les gardiens.

En 1898, le hasard d’une croisière un peu vagabonde me conduisit jusqu’à l’île où mourut Napoléon. Je publiai alors quelques notes dans un journal ; mais je n’ai pas le courage de les rechercher dans l’effrayant amas de papier que forme la collection complète d’un quotidien. Je préfère essayer de peindre les images qui remontent du fond de ma mémoire. Il en est qui s’imposent impérieusement, avec des couleurs si vives et des contours si nets qu’il me semble que je n’ai pas vu aussi bien quand je voyais dans la réalité du monde extérieur, et que j’avais alors un voile sur les yeux ; d’autres presque effacées, presque insaisissables, flottantes comme des nues le matin sur un fleuve. Se souvenir est quelquefois presque la même chose que rêver : on s’aperçoit que c’est un tout petit fait qui vous a pris l’âme, et qu’il ressuscite seul, grandi, déformé peut-être, et jetant une telle ombre que tout le reste est perdu derrière.

On ne peut entrer à Sainte-Hélène que par une brèche dans un mur. La brèche, c’est la vallée de Jamestown. Le mur, c’est toute la côte, autour de l’île entière. Il a 400 mètres de haut, une chèvre n’y monterait pas. Il est fait de basalte et de lave, de cendres volcaniques durcies et lépreuses, noir comme un trou, comme un puits, comme une chambre sans lumière, avec pourtant çà et là des taches rouges, grises et jaunes. Bien qu’il fût inabordable, sur toutes ses verrues, dans ses recoins, dans ses cavernes, pour garder le prisonnier les Anglais avaient placé des canons de bronze ; et pour surveiller la mer, d’où on aurait pu venir pour le sauver, ils montaient sur le sommet du mur au moyen d’un escalier effrayant, droit comme une échelle, et qui avait un millier de marches. Voilà le socle sur lequel on avait mis le vaincu. Les vainqueurs, et même les peuples à peine nés qu’ils dominaient en Afrique en furent étonnés eux-mêmes, comme d’un mystère dans lequel ils n’eussent été pour rien, et plus grand qu’eux. Il y a une page d’Olive Schreiner, la fille des Afrikanders du Cap, que je sais par cœur :

« … Il était le maître, et l’humanité était blanche de crainte. Elle s’est mise toute contre lui pour le battre, et il était seul, et on l’a renversé. Les peuples étaient comme des chats sauvages, avec leurs dents sur un grand chien — comme de lâches chats ! Ils l’envoyèrent dans une île de la mer, une île déserte, et on l’attacha au rocher. Il était seul, et il y avait toutes les nations, et c’est la gloire ! Il était seul dans l’île déserte, et dans les longues nuits il restait sans dormir, et il pensait à ce qu’il avait fait dans les jours passés, à ce qu’il ferait encore si on le laissait aller. Le jour, il regardait la plage : alors il lui semblait que la mer tout autour de lui était une froide chaîne roulée autour de son corps pour le faire mourir… Il n’est jamais sorti des chaînes… »

Olive Schreiver se trompe en un point : on ne voit pas la mer, de Longwood’s old house, où on l’enferma : on ne voit rien ! Mais on l’aperçoit sur presque tout le parcours de la route qu’on lui fit prendre. J’ai suivi cette route. Elle n’a pas changé. Nul n’a jamais pensé à y toucher, depuis qu’il est mort : ce sont d’étroits lacets, d’abord parmi des géraniums sauvages, des cactus hérissés d’épines ; et les cailloux sont à la fois boursouflés et pleins d’alvéoles, recuits par le feu de la terre, pareils à des laitiers de hauts-fourneaux. On monte encore longtemps, l’aridité se fait, il ne croît plus qu’une sorte de saules nains. On se retourne, et alors c’est une autre aridité qui envahit tout l’horizon, la mer qui monte comme le bord d’une cuve jusqu’au niveau des yeux, qui s’élargit, s’élargit toujours, apparaît comme elle est en vérité, immense, infranchissable, sans bornes, autour de l’île rapetissée. Parfois, d’une seule vague, cette mer qui ne connaît pas sa force brise des baleines contre les rochers. Leur carcasse, dépecée par les habitants, pourrit ; il n’en reste que de grands os blancs, à moitié broyés, pareils à de l’ivoire, et on les vend aux étrangers, pêle-mêle avec des images de Napoléon échoué.

… Une barrière de bois, des bosquets rabougris, un pré ; et dans le fond, une maison, toute petite, sans étage, sauf une mansarde. Les volets sont peints en vert, il y a des vitres cassées aux fenêtres : c’est là ! Et rien, rien dans cette maison, sauf le lit où il est mort, et son buste. Le reste, j’ai oublié. On traverse de petites pièces, on se promène dans de la misère. Dehors il y a un petit jardin de poupée et une cour, près de la salle de bain, cette cour où il apparut une fois tout nu, évidemment ridicule, tremblant de rage, parce qu’un envoyé de Hudson Lowe était venu l’espionner jusque dans sa baignoire. Ce sont les petites choses, dans cette agonie, qui la rendent terrible… Aujourd’hui, le mauvais papier peint dont Louis-Philippe fit couvrir les murailles, et qui voulait imiter le dessin de la primitive tenture en perse, se décolle par morceaux. Cette demeure mortuaire est d’une laideur plate et froide. Le paysage est resté poignant. Un propriétaire, dans l’espoir de quelque mince revenu, a tenté de planter quelques arbres, éparpillés sur la prairie, et qui remplacent ceux qu’avait plantés le grand homme, tranchés plus tard au pied, toujours pour gagner un peu d’argent. Mais le grand souffle des alizés, la brise perpétuelle qui vient du bout de la mer a courbé leurs branches et leurs troncs vers le sol ; ils sont là, figés dans une attitude immuablement désespérée, battus par le vent fort et triste, pauvres arbres de deuil, vraiment douloureux, éloquents et ravagés, bien plus touchants que les cyprès noirs et droits qui gardent la tombe.

Maigre décor, celui de cette tombe ! Cachée au fond d’un petit vallon, à l’abri de la brise farouche, la pierre du sépulcre a pourtant quelque ombrage. Mais c’est si peu de chose pour une si grande mémoire ! Si on rencontrait cette dalle et ces cyprès dans un cimetière de village, je ne sais pas seulement si l’on s’arrêterait. Seul le silence est magnifique. On n’entend que le bruit des petites feuilles qui remuent, des brindilles qui tombent, et c’est en vain qu’on l’a enlevé, le mort qu’on avait mis là : on n’a pris qu’un squelette, une momie, un uniforme en loques, mais c’est ici que son corps a subi le retour à la matière sans formes : il y a laissé la graisse de ses os et lorsqu’on brise une branche, il semble qu’on emporte quelque chose de lui.

On est seul près de cette pierre abandonnée. Les vieux guides disent : « Un officier supérieur français réside à Longwood. » Voilà bien longtemps qu’il est parti, l’officier supérieur, il a été remplacé par un simple garde du génie, mort lui-même, je crois, laissant derrière lui sept ou huit filles qui ne savent plus que l’anglais, et qui vont sans doute s’en aller avec la garnison. Il ne restera bientôt plus grand chose d’européen dans cette île où vint s’abattre l’homme qui a le plus fait pour donner à l’Europe — ce ne fut peut-être pas à l’avantage de la France — sa figure politique actuelle. Le fond de la population est formé par un mélange irrégulier de blancs, de nègres et de Chinois ; et, pourtant, qui sait s’il ne reste pas, dans les veines de quelques-uns, parmi cette race, quelques gouttes de sang napoléonien ? Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? Retourneront-ils à la barbarie ? Vont-ils, presque abandonnés par leurs maîtres, oublier jusqu’à l’anglais, inventer un langage inconnu et neuf, où le nom même de Napoléon sera déformé, comme sa légende ?

Tout prend un aspect étrange dans cette île. Les plantes, les animaux même évoluent en nouvelles espèces. Le vent y est si fort que beaucoup d’insectes volants ne peuvent s’y perpétuer qu’en laissant s’atrophier leurs élytres. Ceux qui les gardent sont emportés dans la mer infinie, ils ne se reproduisent pas. Et c’est peut-être, quand j’y pense, la chose la plus singulière, le coup le plus mystérieux du destin : que l’aigle aux ailes cassées soit venu tomber un jour dans cette île où les moucherons mêmes ne gardent pas leurs ailes…

AUX EYZIES
reliques d’ancêtres

On m’avait dit : « Il faut aller aux Eyzies, sur les bords de la Vézère. Des falaises sublimes y dominent des prairies vertes et des pampres roux. Leur cime est hérissée de forêts ; sur leurs flancs escarpés, des grottes ouvrent leurs bouches obscures ; ces grottes sont profondes et mystérieuses. On y retrouve, peintes et gravées, des images singulières qu’y ont tracées les premiers hommes, à une époque dont la mémoire même a disparu. Car ils vivaient dans la nuit des âges, alors que la terre n’avait pas encore sa face d’aujourd’hui. »

J’ai donc fait le pèlerinage des Eyzies, je vais dire ce que j’ai vu.

Qu’on se figure un paysage composé par la nature, harmonieusement limité, arrangé comme un tableau. La Vézère coule très doucement, large comme la Marne près de Paris, onduleuse, transparente ; et des nasses de jonc sèchent appuyées aux saules, sans doute comme aux temps dont je vais parler. La vallée est toute plate et fertile, mais étroite : il ne faut pas une demi-heure à pied pour la traverser. Des murailles de roches la ceignent et l’isolent, des murailles abruptes, plus qu’abruptes : elles ont des balcons, des consoles qui surplombent. Même les hommes modernes ont profité de ces balcons et de ces consoles. La plupart de ces anfractuosités sauvages, ils les ont fermées d’un rideau de pierres. Encore aujourd’hui, à Laugerie-Basse, à Laugerie-Haute, aux Eyzies, des demeures s’adossent au roc vif ; des celliers, des étables s’y creusent ; et des bœufs mugissent dans l’ombre de ces crèches, comme à Bethléem il y a dix-neuf cents ans. Parfois, un paysan ouvre une porte et vous montre un antre obscur, une galerie qui s’enfonce au sein de la terre. Ainsi les troglodytes contemporains ont agrandi simplement d’une façade l’abri des troglodytes des anciens jours ; et peut-être n’est-il pas tout à fait téméraire de croire que quelques-uns en descendent.

C’est sur les parois de telles grottes, aux Combarelles et aux Fonts-de-Gaume, que M. Peyrony, instituteur aux Eyzies-de-Tayac, découvrit il y a deux ou trois ans les traces immortelles du génie de l’homme préhistorique. Je n’oublierai jamais les deux jours que j’ai passés dans la compagnie de ce savant modeste et enthousiaste. Je lui dois beaucoup de reconnaissance : il m’a fait comprendre des choses que j’ignorais ; il a surtout élargi le champ de mes imaginations, l’espèce de pénombre que tout le monde possède, plus ou moins étendue au fond du cerveau : cette pénombre féconde où se développent mystérieusement les germes des idées. Et quand elles sont encore toutes petites, toutes frêles, elles ont la beauté, la joie, l’imprudence des jeunes enfants.

Des stalactites tombaient des voûtes. Restées toutes fraîches, presque vierges encore des souillures qu’apportent les flambeaux des hommes dans ces réduits souterrains à peine explorés, elles brillaient de petites facettes vertes et rouges, rudes et magnifiques ornements des palais secrets de la terre, et que révélait subitement la lueur de nos deux bougies. Ailleurs, protégé contre la chute des eaux du plafond par un rebord de la caverne, le roc était resté sec, dur et nu, comme le jour même où la crevasse s’était ouverte. Arrivé à l’un de ces endroits, entends Peyrony me dire :

— Regardez : voilà les bisons !

Obliquement, la lueur de sa bougie éclaire la muraille bossue. Et les deux bisons paraissent, les beaux animaux sauvages des prairies préhistoriques. Le burin de silex de l’artiste ingénu et hardi qui les grava patiemment, voici des dizaines et des dizaines de milliers d’années, — 240.000 ans d’après Mortillet, de 12 à 20.000 ans au moins d’après Cartailhac — les a retracés au quart de leur grandeur. On voyait les sabots, le mouvement musculeux des jambes de ces grandes brutes. Les longs poils de leurs fanons tombaient tout droit de leurs cous épais. L’un était une femelle, l’autre un taureau qui flairait la femelle, tête baissée ; tête énorme, bestiale, et pourtant miraculeusement vivante, où l’on distingue — ce n’est pas une illusion — la force, l’impétuosité préconçue d’un bond, la décision d’une concupiscence. Le regard a été fouillé, approfondi, travaillé longuement. C’est la caractéristique de ces gravures : partout l’œil a été pris, visiblement, comme point de départ du dessin tout entier, et l’artiste a su que c’était là, avant toutes choses, que sont la vie et la beauté. Les proportions, presque partout, sont gardées avec une science inattendue, quelle que soit la taille de l’animal. Chose étonnante : plus celui-ci était vaste dans la réalité du monde extérieur, plus le graveur a compris d’instinct qu’il en devait réduire les dimensions. J’ai vu là un mammouth ramené à la taille d’un chien de berger ; il apparaît cependant tel qu’il fut lorsqu’il enfonçait dans les graviers de la Vézère les quatre pieds massifs soutenant son poids gigantesque ; ramassé dans sa force, sa croupe baissant brusquement depuis le crâne bombé, si intelligent, jusqu’à la queue courte et tombante : tout velu, recourbant sa trompe, sans quoi elle traînerait plus bas que terre ; les défenses colossales redressant leurs monstrueuses volutes ; l’œil donnant par sa petitesse même une expression d’astuce tranquille : l’œil d’une bête puissante qui a dû régner sur le grand steppe avant l’arrivée des méchants petits hommes.

Et le mouvement, le mouvement de ces corps en vie ! Un cheval est lancé au galop, un autre rue : chevaux aux lourdes joues, à la grosse tête épaissie, dont la race maintenant disparue, mais qui a dû mêler son sang à celui du cheval que montait Alexandre, le coursier à tête de bœuf, Bucéphale. Des rennes paissent, penchant leur face vers l’herbe, tracés à grands traits. Un félin allonge sa belle échine de proie ; il tend son cou nerveux ; dans ses mâchoires fermées, on sent la férocité des crocs. Des traits d’ocre rouge et jaune, de manganèse noir, rehaussent ces contours. Des lignes géométriques, en plusieurs lieux, rappellent la silhouette d’une case ou d’une tente ; et sur une paroi isolée, tragique, avec deux trous noirs à la place des yeux, apparaît quelque chose qui ressemble terriblement à un crâne humain.

Qui donc a fait ces œuvres ? Par leur fidélité à la nature, la vie qu’elles respirent, l’évident effort fait pour montrer l’animal en acte, avec sa physionomie la plus habituelle, je dirais presque son caractère moral, elles évoquent le souvenir de certaines aquarelles japonaises, mais avec une étonnante virilité dans la manière, que celles-ci n’ont pas. On a cru d’abord à une fraude ; on a voulu que des enfants ou des réfugiés les eussent tracées dans ce royaume de l’ombre éternelle. Ce seraient de bien bons artistes ! Et quels enfants, quels réfugiés des guerres de religion ou de la Terreur, dans ce pays de Dordogne, avaient jamais vu un mammouth ou un renne ? Ils datent de l’époque où le renne et le mammouth vivaient, nul expert n’en doute plus. Ce temps est si lointain qu’il fait peur d’y penser. Les couches géologiques le prouvent : alors l’Angleterre était encore rattachée au continent, le climat de la France était celui des grands espaces glacés de l’Asie centrale. Si Mortillet a exagéré, Cartailhac doit être au-dessous de la vérité.

C’est un autre mystère, qui n’est pas pleinement résolu, que de savoir exactement non pas pourquoi ces chasseurs, qui jouissaient si visiblement de la joie de reproduire les formes, quand elles avaient hanté leurs cerveaux, ont disparu, — ils n’ont pas disparu ; — mais pourquoi ils cessèrent de peindre et de graver. Quelques-uns suivirent les rennes, quand ceux-ci, troublés par l’attiédissement du climat, gagnèrent le nord de l’Europe. Les autres demeurèrent, et furent domptés par une race nouvelle.

Elle venait d’Orient, édifiait avec des pierres géantes les monuments barbares que nous appelons les dolmens et les menhirs, polissait des outils de pierre, semait l’orge et le blé, tissait des vêtements, asservissait les bêtes au lieu de les chasser ; et toute pénétrée d’effroi devant les esprits perfides qu’elle croyait voir sortir de la triste dépouille des morts, elle était éminemment religieuse, c’est-à-dire mélancolique ; musicienne peut-être, mais sans joie, et par conséquent sans beaux-arts. Quand elle s’éveilla de ce long sommeil esthétique, ce fut en Égypte et en Assyrie, pour y sculpter ou peindre de grandes images toutes raidies encore par la terreur des ombres qui vivent et s’irritent dans la nuit des tombeaux.

Cependant ces chasseurs humiliés et ces conquérants mystiques, bâtisseurs déjà de temples et d’empires, forment aujourd’hui le fond même du peuple que nous sommes ; Celtes blonds, Latins, Germains, sont venus seulement ajouter quelques fils précieux et nuancés à cette immense et indestructible trame. Tels qu’ils nous ont faits, nous sommes restés. C’est à ce passé presque perdu, qui ne sort aujourd’hui que par lambeaux des abîmes souterrains, c’est à ce passé que nous appartenons, et voilà pourquoi peut-être nous sommes différents du reste des hommes et pourquoi ce n’est même pas notre faute s’il nous faut dire au reste du monde, comme jadis Luther à la Diète de Worms : « Me voici, moi ! Et je ne puis être autrement ! »

Je ne sais si l’on me pardonnera cet étonnement devant le mystère des Eyzies, ni les pensées qu’il m’a suggérées, et qu’on n’attendait pas sans doute. Je dois pourtant ajouter encore quelques mots. On possède, gravé sur un os de renne, le portrait de cet homme primitif, qui eut l’honneur infini de donner à l’humanité ses premiers artistes. Figuré en pleine course, en plein bondissement, il s’efforce d’atteindre la jambe d’un bison qui fuit. Il a le front haut, des joues qui s’amincissent vers le bas, un grand nez droit et tombant, une lèvre inférieure assez courte, mais allongée par une barbe en pointe, le rictus ironique d’un faune. Vous trouverez dans les églises de Saint-Robert et de Rocamadour deux crucifix du treizième siècle. Le sculpteur local qui les tailla dans le tronc d’un chêne des Causses, a donné au Crucifié ces mêmes traits, changeant seulement en expression désespérée le grand rire triomphant du chasseur. Ce fut là peut-être la plainte suprême et inconsciente d’un fils de ces artistes des cavernes. Mais en même temps, il avait prouvé de la sorte la survivance de la race.