PREMIÈRE PARTIE

I
PLÉVECH DÉSERTEUR

Depuis leur sortie du quartier, Barnavaux et tous les autres, six en nombre, rengagés à nouveau dans l’infanterie coloniale et venant de toucher leur prime, avaient déjà bu plus que leur plein chez les mercantis de Hanoï. Mais ils savaient porter ça, il n’y paraissait guère. Même le dîner qu’ils firent chez Lecointe, au café-restaurant qui fait le coin, près de l’échoppe d’A-Pik, le bottier chinois, acheva de leur remettre les jambes d’aplomb. Leurs têtes seules déliraient un peu. Un des six, je crois que c’était Pouldu, proposa, quand on eut pris le café :

— Faut aller finir la soirée chez madame Ti-Ka.

Barnavaux approuva, d’un signe de tête. Mais il n’aimait pas que l’imagination des camarades ne lui laissât rien à inventer. Il ajouta :

— Un jour comme aujourd’hui, faut y aller à cheval. C’est plus glorieux.

Un boy annamite alla chercher des chevaux. C’étaient des poneys venus du nord du Tonkin. Ils avaient les jambes fines, l’encolure un peu grosse, la croupe ronde, et leurs yeux brillaient sous la crinière rabattue comme ceux d’un gamin d’Europe sous ses cheveux ébouriffés. Des saïs indigènes accompagnaient chacun d’eux, courant à leur côté. Quelle que fût l’allure des bêtes, ils égalaient leur vitesse, sans s’essouffler, les coudes au corps, la poitrine gonflée d’air. Les six marsouins mirent leur monture au galop, tenant les brides à pleines mains, leurs gros souliers enfoncés dans les étriers jusqu’aux talons, roulant sur leurs selles et se relevant parfois d’un coup de reins, mal assurés et intrépides, ridicules mais fiers jusqu’au fond de leurs cœurs naïfs.

— Oui, c’est glorieux, répéta Pouldu. T’as raison, Barnavaux !

La cavalcade était parvenue sur les bords du fleuve Rouge. Une usine européenne lança ses cheminées, puis ce fut une maison annamite, toute construite en profondeur, ne montrant sur la route qu’une façade étroite, et qui, cependant, avait une physionomie. On eût dit de ces ébauches de figure humaine, à la fois grimaçantes et synthétiques, que les enfants de nos pays tracent sur les murs. Deux lucarnes carrées formaient les yeux. Au-dessous une fenêtre unique simulait un nez, et la porte, tout en bas, c’était une bouche sans menton. Aux lucarnes supérieures, deux poutres, qui soutenaient un toit très pointu, se terminaient à la chinoise, en virgules pareilles à de ridicules accroche-cœurs. Comme ils arrivaient le bruit d’une autre cavalcade, qui venait en sens inverse, retentit sur les cailloux, et huit cavaliers jaillirent de l’ombre. Sans les saïs, les deux troupes s’écrasaient. Mais un sifflement impérieux et grêle, sorti des lèvres serrées des coureurs annamites, arrêta net les chevaux, comme si une main brutale leur avait scié les genoux. Le choc fut si rude que, de part et d’autre, des hommes furent désarçonnés. Barnavaux avait salué jusqu’à l’encolure de son cheval. Mais il se releva tout de suite pour tout regarder, de ses yeux clairs.

— Les matelots américains du Manhattan ! dit-il. Ils viennent aussi chez Ti-Ka.

— C’est bon ! dit Pouldu.

Il venait de dégainer son sabre-baïonnette, et Barnavaux l’avait imité. C’est une chose qui se doit : quand on va, en copains du même pays et de la même arme, dans une maison comme celle de Ti-Ka, on ne doit pas y laisser entrer une autre troupe d’un autre pays et d’une autre arme. On apercevait dans l’ombre les vareuses bleuâtres et les bérets des Américains. Des matelots, ça n’a pas de sabres-baïonnettes ! Donc la partie était gagnée d’avance ; Barnavaux rigola.

Mais une voix commanda, parmi les cavaliers ennemis :

— Aux revolvers !

Elle avait dit ça en français, et Barnavaux, stupéfait, la reconnut. Il sauta de son cheval en criant :

— Plévech ! C’est toi, Plévech ?

L’autre était aussi descendu de cheval, en même temps que ses camarades. Il répondit, maussade :

— Oui, c’est moi !

Et Pouldu distingua encore, parmi ceux qu’il avait voulu égorger, Cloarec, Yves Le Blant, La Pige, tous des gabiers du Château-Renault.

— Oui, c’est moi, répéta Plévech.

Et il ajouta, prenant un air d’orgueil pour cacher la honte qu’il éprouvait au fond de son âme simple :

— On a pris du service chez les Yankees. Et puis après ? Si on en avait assez, du Château-Renault !

Barnavaux ne répondit pas. Il avait compris. La marine américaine manque d’hommes, et surtout de bons pointeurs. Alors elle les recrute, comme elle peut, chez les voisins, payant cher la désertion. Il n’est pas bon, pour un croiseur français, attaché à un de nos ports coloniaux, de voir arriver un navire de guerre des États-Unis.

Silencieusement, Pouldu remit sa baïonnette au fourreau, et Barnavaux fit de même.

— La paix est signée, dit-il. Nous n’avons plus qu’à entrer chez Ti-Ka tous ensemble.

Il venait de pénétrer sous une espèce de porche ignominieux, semblable à un large et court corridor fermé à l’une de ses extrémités : espèce de cul-de-sac, sauf, sur la paroi de gauche, une petite porte monstrueusement bardée de fer. Plévech aussi connaissait bien les usages de la maison. Il donna un coup de pied dans cette porte en criant :

— Oh ! Ti-Ka !

Dans le plafond obscur, une trappe qui n’était pas plus grande qu’un guichet s’ouvrit lentement ; et l’on en vit descendre avec douceur, au bout d’une ficelle, une de ces boîtes de fer-blanc qui servent à contenir des gâteaux secs.

— Y en a mettre l’argent-la boîte d’abord, dit l’invisible voix de madame Ti-Ka.

Tels étaient les usages de la maison. Madame Ti-Ka n’ouvrait qu’après avoir perçu la taxe habituelle dans cette étrange aumônière. Les soldats et les matelots connaissaient ce rite. Dénouant un coin de leur mouchoir ou fouillant dans des bourses de peau, ils prirent chacun deux grosses pièces blanches et les déposèrent avec gravité dans la boîte de biscuits Albert. Lourde alors de plus de cent francs, la boîte remonta vers la trappe, tirée par la ficelle. Ces hommes ivres, qui tout à l’heure avaient voulu s’entre-tuer, regardaient avec soumission. Aucun n’eut l’idée de se ruer sur ce trésor et de l’emporter : il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas, quand on est bien élevé. Ils se vantaient tous d’être bien élevés : de vivre sur une terre étrangère très lointaine, ça vous en change en brutes, mais aussi en gentilshommes.

Là-haut, on entendit tinter les piastres. Madame Ti-Ka faisait son compte. Puis quelqu’un enleva une barre, tira des verrous, manœuvra des serrures compliquées, et la grosse porte bardée de fer tourna sur ses gonds. Les soldats gravirent un escalier poisseux. Ils se pressaient les uns les autres, ils essayaient de crier, mais leur chevauchée leur engourdissait un peu les membres, et ils pensaient aussi, plus qu’ils n’auraient voulu le montrer, au plaisir qu’ils allaient prendre : un plaisir si rare dans leur vie de soldat, que ce lieu même, malgré son horreur, leur paraissait avoir quelque chose d’auguste. Dans le fond de leur âme ils demeuraient tristes, et une jalousie qui n’avait pas encore de forme ni d’objet les mordait au cœur. Chacune des deux troupes regrettait d’avoir signé la paix au lieu de chasser l’autre pour rester maîtresse de la place. Mais Plévech surtout était sombre, parce que, seul d’entre tous, il était venu ayant fixé son désir.

— Tu sais, dit-il à Barnavaux, les dents serrées, il y en a une, celle qui s’appelle Maô… C’est pour moi.

— C’est bon, fit Barnavaux étonné, c’est bon, mon vieux.

Ils étaient maintenant sous le toit d’une espèce d’énorme paillotte, faite à la fois comme une hutte de sauvages et comme la coupole d’un temple. Des lampes, qui avaient fumé, laissaient retomber une odeur de pétrole et de suie, mais ça sentait aussi les parfums de bazar et les vraies fleurs : des magnolias, des jasmins, des branchettes d’ylang dont les feuilles et les corolles agonisaient dans les coins. Car partout où il y a des Laotiennes il y a des fleurs. Ces filles d’un pays de forêts et de clairières, dont le corps et les gestes sont tout en caresses, se trouvent en perpétuelle harmonie avec ce qui, dans les choses, n’est qu’une caresse et ne se peut définir : les musiques qui sont très douces et ne forment pas un air, les couleurs atténuées des étoffes, que ravive une fleur d’un ton un peu plus fort dans les cheveux et sur la gorge, l’haleine amoureuse des floraisons. Elles étaient là douze filles encore très jeunes que madame Ti-Ka avait fait venir du Haut-Mékong. Accroupies sur les nattes de paille d’un divan bas, tout autour de cette grande case couleur vieil or, leur visage même paraissait d’or pâle ; il n’y avait de noir en elles que leurs cheveux un peu raides et leurs yeux d’animaux sauvages ; et des voiles de mousseline épaisse, saumon, rose ou vert pâle, les vêtaient jusqu’aux seins. On apporta des boissons. Plévech était riche : il offrit du champagne et but dans le verre de Maô qui était la plus belle. Il y eut une sorte d’embarras parce qu’il montrait si vite qu’il avait choisi.

— Alors, c’est vrai, Plévech, demanda Barnavaux, tu as déserté, tu quittes le Château-Renault ?

— Après ? dit Plévech rudement. On n’est pas des esclaves, peut-être ; on est de son temps, syndicaliste et révolutionnaire, on se f… de la patrie comme du reste. Où qu’on m’ paye bien, moi, je vais !

Les Américains lui avaient soldé son embauchage en or : des pièces de cinq dollars, dont il montra une poignée. Ceux du groupe de Barnavaux furent jaloux obscurément.

— Plévech, dit encore Barnavaux, tu es marié, pourtant ; tu as une femme à Paimpol ?

— Pas à Paimpol, fit Plévech, à Plouha.

Ce n’était pas seulement pour l’exactitude qu’il avait redressé Barnavaux. C’était à Plouha qu’il revoyait une maison basse en granit, une vaste place avec une église immense et un ruisseau verdi par la couleur des pierres, qui descend jusqu’à une plage solitaire, en fer à cheval, où des assises de galets, étagées par les vagues, tombe jusqu’à la mer importueuse.

— On lui en enverra du pèze, à la ménagère, continua Plévech. Elle ne manquera de rien, ni les gosses. Mais j’ veux manquer de rien non plus. Moi, j’ veux ma vie. Alors, après ? que j’ répète. Qui c’est ici qui m’ blâme ?

Les autres déserteurs ricanèrent.

— Qui c’est qui nous blâme ? dirent-ils à leur tour.

Pouldu murmura entre ses dents :

— Il f’ra bien d’envoyer sa paye, oui ! La famille a augmenté, là-bas !

— Quoi c’est qu’ tu dis, Pouldu, demanda Plévech en se redressant. J’aime pas qu’on parle sur moi des choses que j’ comprends pas, tu entends !

— Ben, dit Pouldu ironique, on t’attend pas, va, tu peux rester. Elle en a fait un autre, d’éfant, ta femme, avec un qu’on ne connaît pas. Je l’ sais ben, moi, j’ suis d’ Plouha comme toi, et j’ viens d’y tirer mon congé. Y en a un autre, d’éfant, chez toi !

— N… de D… d’ salaud ! cria Plévech.

Et Maô poussa un grand cri. Plévech venait d’envoyer à la tête de Pouldu la bouteille vide, qui resta fichée par le goulot dans la paille de la case, comme un obus dans une muraille. Les sept autres déserteurs s’étaient levés comme un seul homme. On allait donc taper, à la fin ! Mais Plévech déjà ne songeait plus à se battre, il ne voulait que savoir. Tous les hommes sont comme ça, ils veulent savoir ! Barnavaux lui avait pris les deux bras, presque tendrement, et lui serrait les genoux entre les cuisses. Plévech retomba sur la natte.

— Dis qu’ c’est pas vrai, Pouldu. T’as menti, hein ! C’est pour rire ?

Pouldu méprisa le regard de Barnavaux parce qu’il était encore ivre et toujours rancuneux. Il leva la main droite et cracha.

— J’en fais serment ! dit-il.

Alors Plévech fit avec la tête et le cou le mouvement d’un homme qui ne peut plus respirer. Maô voyait son chagrin sans avoir compris toutes ces paroles ; elle glissa par terre et lui embrassa les genoux.

— Qu’est-ce que ça te fait, Plévech, demanda Barnavaux étonné, puisque tu ne veux plus revenir, puisque ça n’est plus ton pays, là-bas, maintenant ? Tu viens de le dire.

Il sentait les muscles du matelot s’amollir, détendus comme ceux d’un homme qui n’est plus en colère, mais seulement bien malade. Plévech murmura :

— Si, c’est mon pays ! J’ vois ben qu’ c’est mon pays, à c’t’ heure, puisque ça m’a fait mal qu’on m’y ait pris ce qui est à moi. Faut que j’ rentre. Vois-tu, faut que j’ m’en r’tourne. Ça peut pas s’ passer comme ça dans ma maison.

Barnavaux passait doucement la main sur la tête de Maô toujours prosternée : mais elle comprenait bien que cette caresse n’était pas pour elle, que c’était un conseil, une requête d’être gentille pour le camarade. Elle se releva pour enlacer Plévech. La fleur de ses cheveux s’écrasa sur le visage du matelot. Il la repoussa.

— Oui… fit-il. J’ voudrais ben, mais j’ peux pas. J’ peux pas m’ consoler comme ça, c’est pas possible. C’est l’autre, là-bas, qu’il m’ faut, d’puis que j’ sais qu’on m’ l’a prise…

Il ajouta gravement, comme stupéfait du mystère qu’il découvrait en lui-même :

— Celle qui est ici, c’est comme si j’ la voyais plus !

Il se leva en se tâtant la poitrine comme un homme étonné d’être encore en vie, et marcha vers l’escalier sombre.

— Où vas-tu, Plévech ? demanda Barnavaux.

— A bord du Château-Renault, dit-il d’une voix de service, toute blanche. Ils m’ mettront aux fers, et j’ passerai l’ conseil. Mais puisqu’il faut que je r’tourne au pays, maintenant !

Les sept autres déserteurs lui emboîtèrent le pas silencieusement.

— Et vous ? interrogea Barnavaux.

Ils n’attendaient pas la question, ayant agi sans réfléchir.

— On va avec lui, finit par dire l’un d’eux : au Château-Renault ! On peut pas l’ laisser : il est dans la peine !


Plévech ne savait pas écrire, et pour faire dire à sa femme, par la plume d’un camarade plus instruit, qu’il savait ce qui s’était passé chez lui, il avait trop l’orgueil. Ce qui le gênait aussi, sans qu’il pût s’en rendre compte, c’est que, depuis le jour qu’il avait appris un si grand malheur, et qui avait changé son âme, les choses, autour de lui, n’avaient pas changé d’aspect. A bord du Château-Renault, son absence ayant duré moins de six jours, il n’avait pas été porté comme déserteur, ni passé le conseil. Il en avait été quitte pour les fers et les corvées des hommes punis.

Dans son idée, ces ennuis se rattachant à sa souffrance obscure, il les avait remâchés avec une espèce de fureur voluptueuse, et la conviction qu’il aurait à se venger, parce que ça faisait partie du compte. Mais ensuite, au cours des dix-huit mois qui s’écoulèrent avant son congé, l’ordre du service fut au-dessus de lui, avec la même régularité que celui des saisons et des astres ; et d’accomplir les mêmes actes aux mêmes heures, d’être perpétuellement commandé, de vivre sous un ciel où les hommes, les arbres, jusqu’aux toits des demeures, étaient si différents de ceux de son pays, Plévech s’en trouvait comme ébahi. Il ne pouvait plus voir une vérité qui n’existait qu’à l’autre bout de la terre ; il la savait, mais ne la sentait point. Voilà pourquoi les simples ont besoin de boire : l’ivresse leur donne de l’imagination. Et Plévech, ne comprenant plus son cas, se disait quelquefois, en cherchant sa colère : « Quand j’ai pensé comme ça c’est que j’étais saoul ! » Il se faisait tort. Il lui avait fallu l’alcool pour être tout à fait lui-même, un homme capable de sentiment, de délicatesse et de douleur morale.

Mais quand le Cachar l’eut ramené à Brest, il éprouva, dès les premières heures de sa libération, une tristesse immense, un isolement de cheval dételé qui n’est pas encore à l’écurie. Des femmes, dans les débits, n’excitaient son désir que pour lui rappeler celle qu’il attendait ; et cependant il les considérait avec une espèce d’exaltation sauvage, ne sachant plus s’il avait envie de les prendre ou de les battre. Puis le souci lui remontait à la tête du devoir qu’il avait de retourner chez lui pour y porter un châtiment. L’absinthe et l’eau-de-vie lui firent d’abord considérer ce châtiment comme un plaisir qu’il allait se donner ; il en riait tout seul.

Ce fut à Guingamp, où il lui fallut attendre, sur les bancs d’une salle froide et mal éclairée, l’heure où il pourrait reprendre le train de Plouha, que la méchanceté lui monta au cerveau ; c’est que les heures où l’ivresse vient de tomber sont toujours pleines d’une angoisse déchirante, surtout dans l’obscurité. On voit encore dans les choses tout ce que l’excitation de l’alcool vous y a montré, mais dans la douleur, une douleur qu’on ne peut plus supporter sans un âpre désir d’en tirer vengeance. On sait alors, jusqu’au fond de l’âme, avec la plus atroce certitude, que si on a du mal c’est la faute de quelqu’un, à qui on ne peut pardonner — car après cet impossible pardon, il ne resterait plus qu’à mourir soi-même : la vie serait trop creuse et trop dégoûtante. Oui, oui, le suicide ou l’assassinat, voilà les actes qui paraissent inévitables et nécessaires, la nuit, quand on a du chagrin, qu’on a bu et qu’on est dégrisé. Plévech était tremblant dans tout son corps et raidi dans sa volonté, glacé dans tous ses membres et fixé dans son vœu. C’était trop contraire à ce qu’on lui devait, c’était trop sale, ce qu’il y avait chez lui : un enfant qui n’était pas de ses reins, un enfant qu’on lui avait laissé nourrir de son prêt, de ses sous, pendant qu’il était sur la mer, à trimer. Il avait la conception d’une injustice affreuse et lâche qui noircissait la terre et la vie, et qu’il fallait effacer, nom de Dieu !

Il était sept heures et demie du matin quand le train le descendit à Plouha. Il pleuvait. Plévech se couvrit machinalement de son caban, mit son sac par-dessous, bien à l’abri, en homme soigneux de son bien, et marcha vers sa maison.

Quand il fut devant la porte, il frappa du poing, trois fois. Et sûrement la Plévech était déjà levée : ses mains actives faisaient du bruit près du feu et des écuelles, et il y avait aussi des pas d’enfant.

— Qui est là ? fit-elle.

— C’est moi, Jeannie, dit Plévech. Ouvre !

Et le ton de sa propre voix le saisit. Il lui paraissait étonnant qu’elle pût retentir de la sorte, au dehors : depuis la veille, il n’avait entendu que des voix intérieures.

— Ma doué ! cria Jeannie.

Elle ignorait que Plévech connût la vérité, et d’avoir à la dire, ou même à la laisser voir, lui paraissait épouvantable ; mais elle tira le verrou sans hésiter, parce qu’il était le maître. Les gosses continuaient à traîner derrière elle, par jeu et aussi par curiosité, pour voir l’homme qui se faisait ouvrir de cette façon-là. Il y avait Michel, l’aîné ; les deux petites, Amandine et Léa ; mais Julot, le bâtard, était resté assis, devant la table, sur sa chaise de paille, à cause de la barre de bois qui l’enfermait, pour l’empêcher de tomber, à la hauteur de la ceinture.

Quand Plévech vit que la porte commençait à tourner, il donna un coup d’épaule qui l’envoya contre la muraille ; il vit sa femme dans l’embrasure. Elle se tenait devant lui le corps un peu penché en avant, les mains jointes, le front lisse, les yeux clairs, et ouvrant la bouche pour dire :

— C’est donc vous tout de même, notre homme, à présent !

Mais lui, sans un mot, lui lança par la figure un coup de poing qui fit éclater la peau, sur l’os de la joue, comme on crève du doigt l’écorce d’un fruit mûr. Il avait frappé si fort qu’elle tomba toute droite, sans pouvoir se retenir, la tête sous la table et juste contre la haute chaise de Julot. Elle avait poussé un grand cri, et tous les enfants se mirent à hurler. Ce fut la voix de Julot qui la redressa. Sans ça elle aurait fait la morte, et, d’ailleurs, elle avait envie de vomir à cause de la douleur et de la secousse. Mais le petit, qu’est-ce qu’il allait lui faire, son homme, au petit ? Elle eut un bondissement d’une élasticité sauvage et silencieuse qui la releva sans que personne pût voir comment. En une seconde elle avait arraché Julot de son siège de paille, tourné derrière Plévech, lancé l’enfant sur la route, et dit à Michel, son frère aîné, en le poussant dehors :

— Cours avec le petit, cours vite, derrière l’église, où tu voudras !

Et quand ce fut fait, elle jeta ses griffes en avant, comme une bête en rage. Plévech recommença de taper. Parfois, quand les doigts de sa femme approchaient trop près de ses yeux, il les prenait dans ses mains rudes, les tordait ; elle tombait à genoux. Alors il l’abattait par terre d’un coup de poing sur le crâne. Parfois il la frappait sur les épaules et la poitrine ; il s’étonnait de ce bruit si mou qu’il lui paraissait insuffisant pour sa colère, et, ouvrant la paume, la giflait à toute volée. Elle criait par peur, encore plus qu’à cause de ses blessures, croyant qu’il allait la faire mourir.

Les deux petites, Amandine et Léa, se taisaient maintenant, terrifiées. Seulement la plus grande avait pris l’autre dans ses bras. C’est un signe du génie qui est dans les sexes, avant même qu’ils soient formés : les petits garçons, s’ils ne peuvent fuir devant un danger, tendent des poings inutiles ; les petites filles s’enlacent, la plus grande serrant la plus jeune : ils font déjà comme ils feront plus tard, devenus des hommes et des femmes. Plévech les rencontra sur sa route terrible, et les heurta du pied si rudement que le groupe que faisaient leurs corps s’effondra sans se disjoindre. Elles restèrent étendues sur les dalles de granit, les yeux pleins d’épouvante.

Plévech en éprouva du trouble. Il n’avait pas eu l’intention d’abîmer ses gosses à lui, et d’ailleurs, il ne savait plus bien ce qu’il avait fait. C’était un autre homme qui avait frappé, tandis que le Plévech ordinaire s’en était allé on ne savait où. Mais à cette heure il revenait, faible comme après une grande maladie, faible à se plaindre, à pleurer, à demander des tisanes. Pourtant il se répétait, pour se prouver que c’était lui qui avait fait tout ça, et qu’il avait eu raison : « On m’a fait du tort, on m’a fait du tort ! » C’était comme s’il eût boudé ; un sentiment si médiocre, après sa fureur magnifique, l’humiliait confusément. Il demanda :

— Où qu’il est ?

Il voulait parler du bâtard. Mais sa femme, qui l’entendit, demeura couchée par terre, sans répondre, la figure dans ses cheveux et dans ses doigts, qui se tachaient de sang.

Il haussa les épaules comme s’il n’était pas responsable, et sortit. Le frère de Pouldu, qui est marchand de bestiaux, avait bien entendu qu’il réglait son compte, et tous ceux de la rue avaient aussi quitté leurs maisons pour écouter. Mais quand Plévech parut sur le seuil de sa porte, ils rentrèrent chez eux, excepté Pouldu, qui se montra plus brave, parce qu’il le connaissait davantage, et qui vint à lui.

— C’est toi, Plévech, dit-il, te v’là de r’tour ? Faut donc aller prendre un verre chez Narcisse.


Ils allèrent ensemble chez Narcisse Cloarec, qui tient une auberge.

— Une tournée de blanche ? fit Pouldu.

A ce moment, Plévech sentit la soif atroce qui le dévorait. La salive était comme solidifiée dans sa bouche, et si amère qu’il ne pouvait plus l’avaler.

— Non, dit-il, une bolée. Du cidre, beaucoup de cidre.

Il prononça ces paroles d’un ton presque plaintif, comme s’il eût été couché dans son lit, avec la fièvre. Pouldu feignit de ne pas s’en apercevoir. Il commanda du cidre, et Plévech se mit à boire comme un qui va mourir dans le désert. Pouldu garda le silence sur ce qui ne le regardait pas. Il parla des choses du pays et de ses enfants à lui. Il ajouta pourtant :

— T’as-t-y vu ton gas, ton Michel ?

— Non, dit Plévech, il n’était point là.

— C’est un beau gas tout d’ même, continua Pouldu conciliant. Il est ben rev’nu.

— Comment qu’ tu dis, rev’nu ? fit Plévech.

Il était tout abruti, et il lui semblait que les mots arrivaient de très loin.

— … Rev’nu d’ quoi ?

— Tu n’ sais donc point, dit encore Pouldu. La typhoïde, qu’il a fait. On croyait ben qu’il y passerait. Le médecin a dit, à sa dernière visite : « C’est des pauv’ gens, c’est pas la peine que j’ leur fasse payer des frais : il est perdu. » Alors la mère Le Blant lui a mis le pigeon. Tu sais ?

Plévech savait. Quand les personnes sont à la mort d’une mauvaise fièvre, on ouvre la poitrine à un pigeon vivant et on pose la bête encore frémissante sur la tête de l’agonisant. Ce n’est pas un remède, c’est un charme, plus vieux que la religion des chrétiens, un sacrifice sanglant pour réclamer un miracle.

— … Et alors, il en est rev’nu, ton Michel. On croyait qu’il resterait idiot, ou muet, comme ça arrive. Mais il est rev’nu, sans rien, et si grandi, quand il a marché, qu’on ne le reconnaissait point.

Plévech écoutait, presque sans comprendre, étonné qu’un bien plus grand malheur que celui qui lui avait mangé l’âme eût pu l’accueillir à son retour ; et ça lui paraissait effrayant, presque impossible, que son aîné, Michel Plévech, eût failli mourir. Il n’y a pas de marin qui n’aie l’orgueil de son premier-né, comme un prince.

— Il a été si malade, tu dis, si malade ?

— Oui, mon vieux.

Et Pouldu voulait parler d’autre chose. Mais Plévech répétait :

— Vraiment, si malade ? Et on lui a mis le pigeon, et il n’a plus rien, à c’t’ heure, t’es sûr ?

Il était tombé dans une si grande rêverie que Pouldu s’ennuya.

— C’est plus d’ dix heures, maintenant, fit-il. Je m’ rentre.

Plévech retourna chez lui le cœur si embrouillé qu’il ne sentait pas sa faim. Sa femme avait fait la soupe. Vous avez vu des fourmis à moitié broyées porter quand même leur fardeau et finir leur tâche ? Les ménagères sont pareilles. Les enfants attendaient, pour manger, le retour du maître, comme le respect l’exige, et Michel, levant les yeux, dit nettement :

— Bonjour, not’ père.

Alors Plévech le souleva de terre comme pour savoir son poids, le reposa, le reprit, sans même avoir envie de l’embrasser, mais comme étonné, maintenant, qu’il fût encore en vie. Puis il prononça :

— Faut qu’il mange. Faut que nous mangions !

Alors il entendit le bruit léger d’une bouche qui mordait dans une tartine beurrée. C’était Julot, caché entre la cheminée et le grand lit de chêne, le même où il était né. Plévech fit un geste, et la mère alla se mettre devant l’enfant, en silence.

Mais l’homme dit gravement, en hésitant un peu, comme un homme qui vient de découvrir dans l’univers des choses qu’il n’y avait jamais vues, et qui ne sait pas encore bien comment les exprimer :

— Tout de même, oui, tout de même… ça vaut mieux que s’il y en avait un de moins !


Et Jeannie versa la soupe. Elle avait les reins comme brisés, et sa tête, hachée de coups jusque sous les cheveux, n’était plus qu’une plaie. Mais elle ne sentait presque pas son mal. Plévech s’assit…

II
LA NUIT DE BILLY HOOK

Barnavaux ne sut jamais, je pense, comment avait fini l’aventure de Plévech. Et, au fait, il ne se souciait pas de le savoir. Il y a, chez les vieux soldats, pour les complications sentimentales, une indifférence, une espèce de callosité du cœur, un dédain, qui les rapproche d’une façon assez inattendue des moines cloîtrés, mais par les mauvais côtés surtout. La chaste ignorance des moines les garde d’une obscénité brutale que Barnavaux n’évitait pas toujours. Il croyait connaître les femmes parce qu’il en avait possédé. Donc il en voulait parler ; et comme il ne disait que des sottises, je faisais tous mes efforts pour ne pas l’écouter. On dit qu’en matière d’amour tout homme, tôt ou tard, a sa crise. Je pensais que Barnavaux ferait exception : en quoi je me trompais, comme on le verra par la suite de ce récit.

Mais, pour l’instant, il avait sa vertu, si j’ose dire, une sorte de vertu inhumaine et laide, qui consistait à penser que le devoir, pour un homme bien portant et sain d’esprit, est de rester parfaitement convaincu que, dans toutes les circonstances, une femme en vaut une autre. C’est de ce point de vue qu’il considérait la conduite de Plévech, quand le souvenir de cette nuit chez Ti-Ka nous revenait ; et il trouvait alors cette conduite incompréhensible et funeste. Son expérience, son affreuse et basse expérience, lui faisait juger que, si l’on désobéit à ce principe, il ne peut manquer d’arriver « du vilain ».

— Il y a un homme, me dit-il un jour, un type que j’ai connu, il s’appelait Billy Hook, un subrécargue anglais que j’ai rencontré sur le bateau la première fois que j’ai passé par la mer Rouge pour aller au Tonkin… Eh bien ! cet homme-là, il ne l’avait pas fait exprès, de choisir : et malgré ça, il est arrivé les plus grands malheurs. Et l’autre, c’est parce qu’il n’y avait pour lui qu’une femme au monde, que les Anglais l’ont pendu. C’est à Port-Saïd, que ça s’est passé, au bar — c’est un mot poli — de Mrs. Coxon. Vous connaissez Port-Saïd ? Quelle sale ville, hein, quelle sale ville !

Sa figure avait pris une expression de mépris, d’horreur scandalisée. Barnavaux scandalisé ! Mais je connaissais, oui, je connaissais ! Son air ne m’étonnait pas. Les choses ont un peu changé d’apparence maintenant, à Port-Saïd, parce que les Anglais ont « moralisé » la ville. Mais elles sont restées en dessous ce qu’elles étaient, je suppose. Moraliser les villes, ce n’est guère que cacher leurs vices comme on habille les corps, et rien n’est changé, quand on a couvert un corps de vêtements : ni ses désirs, ni ses tares, ni le bondissement des muscles, ni la sueur qui coule, ni les fureurs qui le poussent, ni les faiblesses qui le couchent. Mais il y a quinze ans, Port-Saïd, c’était l’enfer à ciel ouvert, sous un jour éternel.

Sous un jour éternel, parce que jamais, jamais, la lumière des lampes électriques ne s’éteint dans les rues, dans les boutiques, dans les cafés, dans les bars et les maisons de jeu, et les autres demeures, « celles qu’il ne faut pas nommer », ainsi qu’aux siècles de foi on disait de Satan. Songez que de nouveaux navires arrivent toutes les heures devant cette bouche méditerranéenne du canal de Suez, et qu’ils ne veulent rester que juste ce qu’il faut pour se remplir la panse de charbon, et s’en aller ; car le temps, sur ces quais toujours encombrés, on le fait payer cher, plus cher qu’ailleurs. Jour et nuit, les porteurs de houille courent avec leurs hottes noires sur la tête, tandis que les matelots, les émigrants, les soldats, les fonctionnaires, tous ceux qui vont là-bas, du côté où le soleil se lève, et ceux qui en reviennent, se ruent dans les avenues droites, sur les trottoirs de ciment. Ils se disent : « C’est encore, ou déjà, presque l’Europe, ici ! Où on peut tout trouver, tout. » Ils ne s’inquiètent pas si la qualité est infâme. Ils sont pressés. Peut-être qu’ils vont mourir.

Je me rappelle, il y a quinze ans ! Les maisons de jeu où toutes les roulettes étaient truquées, où tous les croupiers volaient ; les matelots ivres qui continuaient à boire, quand ils ne pouvaient plus rester debout, tenus de chaque côté, sous le bras, par un nègre ; les magasins de curiosités qui s’annonçaient par cette inscription noire sur une longue bande de calicot blanc : Ahmed ben Ahmed. Photographies obscènes et de monuments, en français, en un français elliptique et glorieux ; et toutes les femmes, des Espagnoles, des Françaises, des Valaques, des Allemandes, des négresses, des Somalies et même une dame solitaire, vêtue de noir et voilée, qu’on ne rencontrait que dans un coin sombre, toujours le même, près du square où il y a la statue de M. de Lesseps. On l’appelait « la dame du monde pour matelots ». Elle donnait aux pauvres bougres l’illusion du luxe. Ivres déjà, avec elle ils s’enivraient encore de mystère.

— … Tout au bout de la ville, continua Barnavaux, au milieu d’un jardin gagné sur le sable, il y a là le bar de madame Coxon. Vous savez ? La maison des Américaines, où ne vont que des gens riches ?

» C’était là que nous étions allés, Billy Hook et moi. Je ne l’ai jamais revu, Billy Hook, le subrécargue anglais, mais il doit être encore de ce monde : la boisson ne faisait rien sur lui, et pourtant il buvait effroyablement, toujours calme, clair, lucide, solide, ses pupilles de chat sauvage seulement un peu agrandies. Il n’y a plus guère que les Anglais au monde qui, quand ils commettent certains actes, ont l’idée du péché et se croient damnés. Lui, Billy Hook, se croyait damné, irrémédiablement, parce qu’il était protestant, Anglais par-dessus le marché, et que c’est une religion et une race où personne ne croit qu’on peut se racheter par la confession et le repentir. Il faut que la grâce descende et opère toute seule. Or, Billy Hook se croyait au-delà de la grâce, oublié, perdu, et ça lui donnait une extraordinaire fermeté dans la mauvaise conduite. Je ne sais même pas, du reste, s’il s’amusait beaucoup, à vivre comme il vivait, à faire ce qu’il faisait : il fallait qu’il vécût comme ça, voilà tout. Il restait froid, toujours froid, à la manière d’un capitaine de football qui veut gagner une partie.

» … Comme nous étions en train de prendre un whisky and soda, un matelot albanais entra dans le bar : un petit, maigre, avec des yeux fous. Il dit à madame Coxon, après avoir commandé un siphon de limonade gazeuse :

»  — Miss Clary ?

»  — Elle n’est pas là, deary, elle n’est pas là, dit la vieille dame, mais il y a les autres ladies.

» L’homme ne répondit pas. Il prit lui-même le siphon et un verre sur le bar, et alla s’asseoir devant une petite table, au fond de la salle.

» Et cela rendit la mémoire à Billy Hook. Il prononça tranquillement :

»  — Il faut pourtant que j’aille la rejoindre, là-haut !

» C’était un des règlements de cette maison-là, un très drôle de règlement, mais assez fréquent à ce qu’il paraît dans les pays d’Angleterre. On ne buvait pas dans les chambres. Madame Coxon y tenait la main rigoureusement. Billy Hook avait dit à madame Coxon :

»  — Clary est à moi, ce soir.

Et il l’avait emmenée quelque part, là-haut. Mais toutes les demi-heures, il redescendait l’air bien tranquille, et prenait un nouveau whisky and soda, en causant d’autre chose, tout debout devant le bar, sans se soucier de celle qu’il avait payée, même pour lui offrir un verre. Billy Hook, c’était un homme qui ne pensait qu’à lui, par principe. Et quand il eut annoncé « qu’il allait rejoindre Clary », il ne parut guère plus pressé. C’était à elle d’attendre, et madame Coxon savait qu’il était bon client. Elle n’insistait pas. Le matelot albanais était demeuré assis à sa petite table, devant son verre de limonade gazeuse. Personne ne s’était aperçu que, depuis les dernières paroles de Billy Hook, il avait enlevé ses souliers. Et on ne le vit pas sortir de la pièce. D’ailleurs, quand on l’aurait vu : il avait payé, il était parti, quoi d’étonnant ? Il avait ôté ses souliers, ça c’était plus curieux ! Mais s’il fallait faire attention à toutes les fantaisies des gens, une nuit de bordée à Port-Saïd !

» Tout à coup, on entendit un cri, un de ces longs cris affreux, plus longs qu’une respiration humaine, et ressemblant — je vous demande pardon, mais je ne trouve pas d’autre comparaison — au long mugissement d’une locomotive qui traverse une haute tranchée en faisant siffler sa vapeur. Et, supposons ensuite que la locomotive entre dans un tunnel ? Le bruit ne s’arrête pas de lui-même, il est jugulé. Ce fut ça ! On dit que la peur dégrise. C’est un mensonge. Il y a des ivrognes à qui elle serre le cœur de telle façon, qu’ils en tombent sur place, ou pire. De ceux qui étaient là, il y en eut deux qui sortirent. On entendit des hoquets. Les autres montèrent l’escalier les uns sur les autres, Billy Hook en tête ; et ils étaient mêlés aux Américaines, aux belles Américaines rousses, en toilette de bal, qui hurlaient. Aux étages, on entendait des pas nombreux aussi, des pieds nus qui couraient dans les couloirs : des pieds d’homme, des pieds de femme.

»  — C’est de chez moi que ça venait, dit Billy Hook.

» Sa voix était un peu plus brève que de coutume, mais il avait dit « chez moi », au lieu de « chez Clary », par habitude de tout prendre et d’être chez lui partout.

» Oui, c’était chez Clary, et elle avait crié trop tard ! Je la vois encore, cette chambre, avec ses murs peints à la chaux, contre lesquels des gravures en couleurs éclataient trop fort ; ses dalles de marbre blanc et noir, en losange ; le lit de cuivre, tout bouleversé, et un fauteuil d’osier, laqué en ripolin vert. Clary n’avait même pas eu le temps de quitter ce fauteuil, où elle attendait… Un couteau, d’un seul trait, lui avait tranché les carotides… Elle n’était vêtue que d’une chemise de soie noire, qui plaquait sur son corps très blanc. Sur sa gorge, un collier de filigrane d’or du Soudan brillait par taches au milieu du sang. Quelqu’un éleva la voix pour rappeler les yeux drôles du matelot albanais, et le son de sa voix. Tout le monde dit :

»  — C’est lui… Il n’a pas eu le temps de descendre. Il est dans la maison.

» On renversa les lits. On brisa des armoires à coups de pied. Des gens éventraient les matelas, et on ne trouvait rien. Rien non plus sur la terrasse : une espèce de nappe en ciment, toute vide, et blanchie par la lune. Mais, en regardant la balustrade, Billy Hook aperçut deux mains crispées. Il se pencha. Le matelot albanais était là, suspendu, le corps dans l’abîme. Billy Hook le prit par le col de sa vareuse et hala ! D’autres arrachèrent les mains de la balustrade, et l’homme qui avait tué apparut. Il claquait des dents. Ses joues lui étaient rentrées dans les mandibules, comme s’il était subitement devenu très maigre et très vieux. On ne distinguait plus dans sa figure que son nez aminci, très long, et deux trous pâles : le regard de ses yeux de peur sous la lune.

» On l’aurait tué sur place, et je n’y voyais aucun inconvénient, mais deux policemen de Port-Saïd étaient survenus : deux fellahs bruns, habillés en soldats européens : ils étaient fiers d’arrêter un blanc ! Ils mirent la main sur l’homme.

»  — C’est vous ? lui dit Billy Hook en anglais, c’est vous qui avez fait ça ?

» L’anglais est une langue où on ne peut dire que « vous » dans les plus grandes crises, et cela donne de la politesse aux paroles. L’autre répondit :

»  — Oui, c’est moi… Et pourquoi ne vous ai-je pas tué plutôt qu’elle ?… Je ne sais pas… je ne sais pas…

» Moi, il me semblait comprendre. Il était venu demander cette Clary qu’il aimait, furieux déjà qu’elle ne pût être à lui tout de suite. Mais quand il avait vu, dans sa forme, avec ses os et sa chair, l’homme qui la lui prenait, il s’était représenté plus fortement la chose, la chose, l’acte ! Alors c’est elle qu’il avait tuée au moment où il était allé vers elle, peut-être pensant… mais c’était une autre idée, sans savoir, qui l’avait emporté.

» Billy Hook dit d’une voix assez lente :

»  — Oui, pourquoi pas moi ! Et si j’avais su que c’était celle-là, celle-là que vous vouliez ! Qu’est-ce que ça me faisait, à moi !

» Il réfléchit encore, et ajouta sérieusement :

»  — Je vous demande bien pardon, monsieur ; vraiment, je vous demande bien pardon !

» … Les deux policemen emmenèrent l’homme. Billy Hook siffla entre ses dents, puis il dit à madame Coxon :

»  — Où sont les autres ladies ?


» Il dit cela, expliqua sérieusement Barnavaux, parce qu’il n’avait pas terminé sa nuit, et qu’il lui fallait son plaisir. Mais vous voyez tous les malheurs que ça fait, d’avoir besoin d’une femme, particulièrement. Et c’est vrai que si Billy Hook avait su… Mais on ne sait jamais ! »

III
LE CHINOIS

— … Tiens, dit Barnavaux, c’est encore le légionnaire louf qui est couché là !

Si l’homme appartenait à la légion étrangère on ne le pouvait savoir qu’aux insignes de son casque blanc, qui lui cachait presque complètement la figure. Pour le reste, comme il était couché sur le ventre, on n’apercevait même pas les boutons d’une guenille d’uniforme kaki, extrêmement sale. Il ne dormait pas, puisqu’on apercevait nettement, presque au ras du sol, la lueur nette de ses deux yeux bien ouverts qui semblaient chercher quelque chose dans l’herbe ; et il n’était pas ivre, car l’une de ses mains, qui faisait accomplir à un brin de bois je ne sais quelle sorte de jeu bizarre, n’avait pas un tremblement.

Barnavaux continua, sans faire plus d’attention à lui :

— Ce n’est pas laid, tout de même, le fleuve Rouge, d’ici !

C’était sur la route de ravitaillement, entre le poste de Po-Lou et Lao-Kay. Des ruisselets clairs dégringolaient la pente en faisant sonner les cailloux de leur lit ; l’élan simple, droit, agile, de bambous gigantesques et grêles jetait dans l’air de l’exaltation et de la joie ; et plus loin, bien au-dessus de nous, escaladant des falaises calcaires, grises et bleues, de grands arbres dressaient leurs troncs blancs, lisses comme des colonnes. Quand il n’y avait plus de bambous, les bananiers sauvages envahissaient la terre montueuse. Autour de leur tige ronde, molle et si pleine de sève qu’il en sortait tout de suite une bave claire quand on y enfonçait sa canne, leurs énormes feuilles s’enlevaient symétriquement pour entourer la hampe retombante d’une fleur plus longue que le bras, d’un rouge sombre, riche et chaud comme le velours d’une bannière de procession ; et, sur cette grande fleur tranquille, on eût dit d’autres fleurs plus petites, plus rouges, presque écarlates, tremblotantes : c’étaient de petits oiseaux qui s’envolaient tous ensemble quand nous passions, des oiselets ivres de miel ! Le sol noir sentait la décomposition, la fécondité, les graines qui germent et les insectes — car les insectes aussi ont leur odeur, quand darde le soleil d’été, et que leurs myriades presque invisibles, au milieu des herbes, et dans l’air sonore, et dans la terre sourde, volent, rampent, chassent, dévorent, aiment, chauffent leurs œufs et leurs chrysalides.

Plus loin, au-delà des végétations qui déferlaient, c’était le fleuve Rouge, large déjà comme la Seine, fougueux, hoqueteux de rapides, sali des argiles sanglantes arrachées aux rocs pourris des hautes terres, qu’il portait vers le Sud, là-bas, jusqu’au delta du Tonkin populeux ; et de grandes jonques chinoises faisaient effort pour le remonter. Lourdes, vastes, basses, patiemment elles allaient amont, aidées à la fois par une voile de paille tressée et par les rotins ferrés d’hommes qui couraient perpétuellement de l’avant à l’arrière, agiles, patients, infatigables, la peau d’un jaune qui tirait sur le noir et le roux, si courbés qu’ils avaient l’air de marcher à quatre pattes, et tout rapetissés par la distance.

— On dirait des fourmis ! fit Barnavaux.

Alors l’homme que nous avions vu couché dans l’herbe releva la tête et sourit. Il avait des yeux tout à fait étranges, d’un brun tendre entouré d’un cercle gris vert, au sommet d’une figure d’homme du Nord : cheveux blonds très drus, barbe blonde extrêmement rude, taches de rousseur partout où il n’y avait pas de poils ; ça le faisait ressembler à un gros chien fou et très intelligent.

— Oui, dit-il, des fourmis qui viennent de là-bas, des grandes fourmilières qui sont là-bas !

Il cherchait le nord des yeux : l’horizon de montagnes derrière lequel il y a la Chine, l’immensité des pays jaunes.

— C’est un ancien officier russe, fit Barnavaux à voix basse. On dit qu’il servait dans la marine de son pays, à Port-Arthur, pendant la grande guerre… Et puis il a déserté et il est venu ici, s’engager à la légion. Des raisons pour ça ? Il n’y avait peut-être pas de raison : il est louf, je vous dis. Voilà tout. C’est pas le seul.

Je crois que le légionnaire avait entendu. Cependant il sourit encore :

— Regardez celles-là, les vraies fourmis, dit-il. Comme c’est pareil, hein, comme c’est pareil !

Et je m’aperçus qu’il était couché la tête en travers d’un chemin de grosses fourmis rousses. C’était sur ces insectes qu’il rêvait, comme un grand enfant désœuvré.

— Tenez, continua-t-il, en voilà une qui ne porte rien dans ses pinces, et qui est peut-être égarée. Je l’agace avec ce brin de paille : comme elle a peur, comme elle est lâche ! Elle a perdu la tête, elle fuit comme une folle. Mais celle-là, au contraire, qui rapporte un bout de bois à la fourmilière, rien ne la détournera de sa route, allez ! Tenez, je jette un caillou sur elle, la voici à moitié broyée. Que lui importe ! Elle sort du désastre avec trois pattes, le ventre aplati, une antenne coupée, mais elle n’a pas lâché son fétu. Et si j’essaye de lui arracher ce fétu, elle n’hésite pas, elle mord, elle lutte contre moi, — contre moi, un monstre si grand que ses yeux sans doute ne peuvent m’apercevoir tout entier. Vous ne comprenez pas ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’une fourmi qui a trouvé son travail est comme une somnambule. Elle ne peut plus rien concevoir que ce travail, elle a perdu sa volonté, perdu même l’instinct de la conservation. Les oiseaux qui font leur nid, les oiseaux qui élèvent leurs petits, pour eux, c’est très probablement la même chose ; et c’est ça qu’on appelle l’instinct : un commandement qui est au-dessus de l’individu. Eh bien, ces jaunes, ce milliard de jaunes, ils sont comme les fourmis et comme les oiseaux : ils ont le somnambulisme de leur tâche, et c’est pour ça qu’ils me font peur !

Sur sa bizarre face d’homme-chien passa tout à coup une expression de terreur si douloureuse qu’elle me donna à moi-même l’envie de fuir.

— J’étais sur le Pétropavlosk, moi, dit-il, j’étais sur le Pétropavlosk

— Le cuirassé que commandait l’amiral Makarof à Port-Arthur, et qui a sauté, murmura Barnavaux. Pauvre bougre ! Je comprends, maintenant, je comprends pourquoi…

Et il se toucha le front.

— L’horreur de ça, murmura le légionnaire, l’horreur de ça ! Ne prenez pas des airs mystérieux pour vous dire que j’ai la tête malade. Ce n’est pas la peine, je ne me fâcherai pas. Vous faites seulement une petite erreur : j’ai la tête très solide, ce sont les nerfs qui sont détraqués, les nerfs et… et le moral peut-être. Je ne puis plus entendre une porte claquer derrière moi, et quand on me met la main sur l’épaule j’ai envie de tomber. Mais ma mémoire fonctionne bien et mon cerveau n’est pas touché. Je me rappelle tout. Mais ce que je me rappelle, c’est une chose que vous ne vous figurez pas : j’ai peur pour plus tard, peur pour toutes nos races. Y êtes-vous ?

» … L’amiral ne voulait pas engager le combat. Il était sorti pour exercer l’équipage, et surtout les officiers ; il ne comptait sur rien de grave, quand les grands obus se mirent à tomber. Le tir de l’ennemi était si mal réglé, en apparence, qu’il ne nous faisait aucun mal. Et même, lorsque nous commençâmes d’être atteints, il resta devant nous, respecté par cette pluie de gros fuseaux d’acier qui faisait gicler la mer comme une mare sous la grêle, une espèce de chenal d’eau tranquille. C’était la ruse, c’était là qu’on voulait nous faire passer ; mais personne ne comprit, on gouverna vers cette eau calme. Nous étions alors à peine sortis de la passe, on distinguait parfaitement à l’œil nu les bras des sémaphores. Le feu de l’ennemi augmenta d’intensité. Un obus tomba sur le mât de signaux, en le brisant. L’officier de vigie fut tué raide et je me souviens, oui, je me souviens… une partie de ses entrailles et son diaphragme, une espèce de guenille blanchâtre et translucide, restèrent accrochés aux débris : de la viande de boucherie parée pour la vente, c’est à ça que ça ressemble ! Il y avait aussi des choses qui n’allaient plus, les membres du navire qui se paralysaient ; l’électricité coupée, le monte-charge bloqué, faussé, hors d’usage. L’amiral donnait des ordres ; mais qui était chargé de l’électricité, qui devait s’occuper du monte-charge ? Est-ce toi. Piotre Ephimovitch ? est-ce toi, Serguieief ? On ne savait plus, je crois qu’on n’avait jamais su. Ah ! ça, c’est la honte, la honte, je vous dis : personne ne savait ce qu’il avait à faire, on restait les bras ballants.

» Et voilà que, venant de terre, un petit canot apparaît, un sale petit canot de Chinois, monté par deux hommes, qui manœuvraient pour couper notre route et nous rejoindre. C’était là où il passait que la mort sur la mer tombait davantage. Des obus d’éclatement, au-dessus de lui, éparpillaient leurs morceaux et leur feu ; d’autres obus géants s’enfonçaient devant lui, derrière lui ; et cette absurde coquille de noix allait toujours, tout doux, tout doux, avec ses deux rames qui grattaient l’eau bien régulièrement. Mais qu’est-ce qu’il voulait, qu’est-ce qu’il voulait ! Il apportait un message, c’était sûr ; ces deux hommes ne pouvaient avoir risqué la mort que pour remplir un devoir sacré, pressant, obligatoire. On stoppa, le canot s’arrêta par notre avant, et un homme monta. C’était un Chinois, qui portait une corbeille en jonc tressé, assez lourde. Il la posa sur le pont et fit son salut très bas, les mains posées sur la poitrine… Un projectile éclata par bâbord avant, tout près de lui, et quatre hommes tombèrent morts, déchiquetés. Il fit un second salut, le Chinois. Et il ne parut rien d’extraordinaire sur sa figure.

» Un officier fusilier qui était là, Stépanof, se précipita sur lui.

»  — Qu’est-ce qu’il y a, dit-il, pourquoi viens-tu, de quelle part ? Hein, parle !

» Le Chinois fit son troisième salut, et dit en pidgin, que je vous traduis à peu près :

»  — Ma commandant, y en a moi rapporter linge officier. Beaucoup pressé.

» Il ouvrit sa corbeille comme si elle avait contenu la sainte hostie, et des faux-cols, des pyjamas, des dolmans blancs, des pantalons blancs, des chemises, apparurent, bien rangés, par paquet distinct pour chacun des clients.

» C’était le blanchisseur ! On lui avait dit d’apporter le linge à dix heures, et quand il était arrivé « y en avait bateau foutu le camp ». Alors, il avait pris un canot avec son fils, avec son fils, vous entendez ! Puisqu’on lui avait dit d’apporter le linge à dix heures ! Il tira de la corbeille des fiches de bois marquées d’encoches, toutes pareilles à celles des boulangers d’Europe.

»  — Qui ça ici y en a compter blanchissage ? dit-il simplement.

» Nous venions d’entrer dans ce chenal dont je vous ai parlé, cette espèce d’avenue d’eau calme où rien ne tombait plus, et nous regardions ce Chinois, ébahis par son courage, par son héroïsme, par son inconscience… non, tout ça, c’est des mots européens, des mots qui ne sont pas vrais ; nous étions atterrés, humiliés, parce qu’il avait fait, lui, sans penser à plus, ce qu’il avait à faire. Tandis que nous, malheur !

» L’ouragan de fer ne passait plus qu’à notre droite, à notre gauche ; nous nous disions tous, ivres de l’angoisse traversée, la cervelle en bouillie : « C’est fini, ça n’était pas pour aujourd’hui, on est réchappé. » Et alors, les autres, et peut-être moi aussi, on commença de rigoler autour du Chinois, parce qu’on se croyait sauvé, parce qu’on était content, parce qu’on était embêté devant lui. Il dit de nouveau, poliment :

»  — Où ça y en a boy compter blanchissage ?

» Et prenant ses fiches de bois, il appela.

»  — Ma lieutenant Piotre Ephimovitch !

»  — Tu veux voir Piotre Ephimovitch, dit quelqu’un. Tiens, le voilà !

» Et il leva la main vers le mât de signaux. Celui où il y avait cette horreur, vous savez !

» Le Chinois leva la tête, et je ne sais pas ce qu’il aurait dit. Je ne le sais pas, ni personne, ni lui, parce que nous venions de toucher le piège, le piège où nous avions été conduits, les deux torpilles mouillées entre deux eaux !… On n’a pas beaucoup souffert, c’est seulement, après tout, comme si le cœur se décrochait. J’ai vu l’eau monter en grands jets du côté de la mer que je regardais, et puis le bateau n’est pas remonté. Il était coupé en deux… Voilà ce que c’est que la vie de quinze cents hommes : il ne faut pas longtemps pour que ça devienne le rien, la nullité, la pourriture. Moi, on m’a repêché par hasard…

»  — Et le Chinois ? demandai-je.

»  — Comment voulez-vous que je sache ! dit le légionnaire d’une voix subitement furieuse, et qu’est-ce que ça vous fait ? Il y en a encore trop, hein, trop ! Six cents millions dans la fourmilière ! Et tous somnambules, quand ils ont leur tâche, comme les vraies fourmis : aveugles, sourds, insensibles, sans nerfs. Il y en aura toujours trop, je vous le répète. »

Il essaya de donner un regard plus ferme à ses yeux d’animal égaré.

— Je suis venu à la légion à cause de la discipline. Je veux apprendre la discipline. Sans ça quoi ! Qu’est-ce qui nous arrivera, à nous, les Européens ?

IV
POUR MILLE PIASTRES

Ti-Soï savait très bien où on le conduisait : la veille même, on l’avait fait sortir de prison, la cangue au cou, pour creuser sa tombe. C’est un usage qui existe encore, au Tonkin ; quand un homme a été condamné à mourir par le tribunal indigène, suivant la loi des ancêtres, il creuse lui-même sa tombe, aidé par quelques compagnons de geôle, la canha-pha où on est nourri, par indulgence merveilleuse, aux frais du gouvernement. Donc, Ti-Soï n’avait pas trouvé ça extraordinaire ni méchant. Seulement, il savait ce qui allait lui arriver. Mais une grande indifférence lui était venue. C’est peut-être une erreur des civilisés de croire qu’en diminuant la durée de l’attente on atténue les affres de la fin. Et si c’était le contraire ? S’il fallait à l’âme, à l’esprit, au cerveau, dites comme vous voudrez, du temps pour s’habituer, au corps une espèce de fatigue et d’ennui ? De connaître d’avance un sort inévitable, cela dissout mystérieusement l’envie même d’y échapper. On est plus pareil à ceux qui meurent naturellement, on est plus usé, on s’abandonne, on ne vit plus qu’à demi et ailleurs, comme un malade chrétien quand il a reçu l’absolution, la communion, les saintes huiles. C’est ça qu’il faut ! Et sans doute c’est là qu’il faut chercher la cause de l’insensibilité apparente des condamnés annamites : car s’ils peuvent échapper à un danger dans une bataille, un incendie, un naufrage, regardez-les : ils ont plus peur que nous, ils claquent des dents, ils ont l’air lâche ! Tandis qu’ils sont braves à l’heure suprême, où nous ne le sommes point.

Ti-Soï portait donc d’un pas très doux la tête que le bourreau allait faire sauter. Pourtant, il le voyait très bien, le bourreau, qui marchait tout seul derrière le crieur chargé d’annoncer, dans une trompe mugissante, les crimes et la condamnation de ce nommé Ti-Soï, pirate, rebelle et contrebandier : c’était un homme en souquenille rouge, aux belles jambes nues bien musclées, petit, mais fort, avec un gros cou, et qui appuyait sur son épaule un énorme sabre au large fer ; et la poignée ronde de ce sabre était garnie de cordelettes vertes pour qu’elle fût mieux à la main.

C’est ainsi qu’allait Ti-Soï. L’escorte de tirailleurs annamites était guêtrée de bandes de toile jaune, habillée de kaki ; sous les chignons noirs et les chapeaux pointus, elle avait l’air d’une troupe de femmes costumées pour une pantomime de cirque, ou de gamins vicieux. Puis c’était le juge mandarin, très beau, très grave, vêtu d’une dalmatique violette comme une espèce d’évêque, assis sous un parasol vert, suivi de ses porteurs de pipes et de ses gardes, dont les blouses carrées proclamaient, en caractères chinois, tout écarlates, le nom et les titres de monseigneur leur maître. Des pavillons claquaient, rouges, bleus et jaunes ; des gongs envoyaient dans l’air des notes profondes, qui rendaient fou. Et à droite et à gauche, de chaque côté de la route plate, gorgées d’une eau invisible, jusqu’à l’horizon brillaient les rizières encore jeunes.

Elles étaient d’un vert très tendre, monotone, mais plaisant. Parfois, dans un fossé, des femmes barbotaient, sondant avec des nasses de jonc tressé la boue poissonneuse. Elles y entraient presque jusqu’au col, puis, au son de la trompe terrible, en ressortaient couvertes d’une cuirasse de fange fraîche, couleur d’or. Et elles accouraient pour dévisager le prisonnier. Mais elles gardaient le silence, leur curiosité ne se traduisait que par un empressement un peu indiscret, et Ti-Soï, que l’une d’elles gênait pour marcher droit, dit poliment :

— Excusez le tout petit, vénérable dame !

Il avait salué en rapprochant les deux poings sur la poitrine, et elle lui rendit son salut. Ti-Soï avait fait ça sans y penser. Il ne faisait plus que les gestes qu’on lui avait enseignés quand il était petit.

Le cortège s’arrêta près de la tombe vide.

On ne pouvait pas couper la tête à Ti-Soï tant qu’il avait le cou pris dans la cangue : une chose faite comme deux barreaux d’échelle, avec les montants. Alors, le bourreau se mit en devoir de couper un de ces barreaux avec un matchète, une espèce de grand poignard dont il aiguisa le fil contre son sabre, à la façon d’un maître d’hôtel qui frotte son couteau à découper contre un autre. Cette opération dura longtemps parce que le bois était très dur.

Barnavaux fumait une cigarette, sans rien dire. Il vit que j’étais tout pâle.

— Voulez-vous partir ? me dit-il. Ça n’est pas propre, hein ?

Mais à ce moment la figure de Ti-Soï s’éclaira. Il regardait une jeune femme qui s’était mise sur son passage. Elle avait deux chaînettes au cou, l’une de perles d’ambre, l’autre de perles d’argent, et sa tunique bleue était toute neuve, comme pour une noce. Cette race annamite a quelque chose de tellement frêle que si les hommes ont l’air de femmes, les femmes ont l’air d’enfants. Celle-là se prosterna cinq fois devant le condamné, mais sans qu’un trait de sa figure remuât. Il s’agitait pourtant peut-être beaucoup de sentiments dans sa poitrine, mais elle ne devait à ce moment manifester que le respect. C’était un salut rituel, ça se voyait. Ti-Soï, au contraire, mit la main sur cette tête prosternée, en souriant.

Barnavaux siffla.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.

— Ça n’est pas ordinaire, dit Barnavaux entre ses dents. Non, ça n’est pas ordinaire ! Cette femme, c’est Ti-Haï, sa congaye, sa femme, et c’est elle qui l’a livré.

— Celle qui a touché les mille piastres de la mise à prix ? fis-je stupéfait.

— Oui, dit Barnavaux.

Le bourreau travaillait toujours à couper la cangue, et Ti-Soï l’aidait. Je veux dire qu’il faisait tout son possible pour ne pas le gêner : il avait tout naturellement peur que le matchète ne lui fît mal. Si vous avez jamais vu, en France, la soumission craintive d’un futur guillotiné quand on échancre le col de sa chemise, vous comprendrez ce que je veux dire. Tout près de lui, l’aide du bourreau planta un piquet en terre. Je vis plus tard à quoi servait le piquet.

— C’est des choses, dit Barnavaux, qui ne sont pas compréhensibles. Pour mille piastres, — ça fait deux mille cinq cents francs, — elle a livré son homme, la garce ! Et la voilà maintenant qui lui fait des laïs avec des colliers, un kékouan neuf, tout un fourniment qu’il va payer d’un coup de sabre sur la nuque. Et il a l’air de trouver ça tout naturel, il rigole, il ne pense même plus à sa mort quand il la regarde !

Il prononça, découragé de réfléchir :

— On ne voit ça que chez les sauvages !

Alors, Hiêp, un vieux linh-cô, c’est-à-dire un cavalier de la milice, un homme qui comprenait le français parce qu’il avait rengagé deux fois, osa dire d’un air de blâme :

— Y en a toi t’ fout’ dedans. Congaye Ti-Soï beaucoup tot.

D’ordinaire, il était déjà tout pareil, à cause des rides qu’il avait par toute la figure, et de son chignon qui grisonnait sous son casque, à une vieille femme ; et à ce moment il avait l’air, en parlant, d’une dévote à qui on dit du mal du bon Dieu, à la sortie de la messe. Il était scandalisé.

— Qu’est-ce qu’il dit ? demandai-je.

— Il dit, parbleu ! traduisit Barnavaux avec répugnance, que je me trompe et que la femme à Ti-Soï est très chic. L’opinion est pour elle, du reste. On ne la traite pas comme une nha-quoué, — une paysanne. C’est une dame. Regardez !

C’était vrai : il y avait autour d’elle une atmosphère de déférence.

— C’est qu’elle est riche ! expliqua Barnavaux : elle a les mille piastres. Sale peuple !

Alors, Hiêp parla encore :

— Toi pas connaisse, dit-il, et vous, les blancs, personne y en a connaisse. Congaye Ti-Soï, beaucoup tot, même chose madame Bouddha (il voulait dire semblable à une déesse). Faire pirate, avant, dans Tonkin, y avait beaucoup bon : gagner sapèques, gagner piastres. Nhaquoués donner riz, poissons, et la-bouzie (des bougies), et le thé, et pétrole-la-lampe. Mandarins donner galette et cartouces fusil. Maintenant, y a pas bon, y a pas gagner. Mauvais, mauvais !

— Je sais ça, dit Barnavaux orgueilleusement : à cause des colonnes Larchant.

Il voulait parler des opérations militaires entamées depuis un an contre le pirate.

— Colonnes Larçant, répondit Hiêp, y a bon. Mais y a pas moyen beaucoup bon. Routes résident, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon. Missionnaires, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon. Mais tout ça ensemble, gagné beaucoup bon : pirate crevé la faim !

Lentement, je comprenais sa pensée : les colonnes qui avaient harcelé le pirate ; les routes, tracées par le résident, qui avaient permis aux colonnes de marcher plus rapidement, de resserrer les mailles du filet ; et les missionnaires, avec une discrétion patiente, sollicitant de leurs ouailles des renseignements, suggérant que puisque Ti-Soï n’était plus l’homme puissant, il devenait inutile de rien lui donner.

— Et Ti-Soï plus trouver moyen, continua Hiêp, pas moyen manger, pas moyen cartouces, pas moyen dormir, jamais moyen. Son ventre, même chose un trou ; jambes, bras, dos, même chose vieux mort sans viande (un squelette). Et grand écriteau cloué les arbres : « Vendre Ti-Soï, gagner mille piastres. » Qui ça, gagner mille piastres ? Nguyen-Tich, Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky ? Beaucoup mauvais, tout ça des salauds, ennemis Ti-Soï.

» Alors, Ti-Soï, un soir, entrer canha congaye (entrer dans la maison de sa femme). Ti-Haï, congaye, faire laïs, bien triste, bien contente. Et lui parler :

»  — Faire pirate, fini-foutu. Et qui ça gagner les mille piastres ? Nguyen-Tich, Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky : beaucoup salauds, beaucoup sales types. Mauvais… Où y en a l’ gosse ?

» Gosse Ti-Soï couché la natte, couché dormir : pitit, pitit, pas encore connaisse faire-marcher, pas connaisse faire-parler. Ti-Soï regarder l’ gosse, dire congaye :

»  — Toi y en a faire gagner lui mille piastres. Monnaie beaucoup bon pour l’autel des ancêtres !

» Alors, Ti-Haï, congaye, encore faire laïs, pleurer, et dire : « Moi, bien contente ! »

Barnavaux était un peu ému tout de même. Il me dit :

— Vous comprenez, maintenant ? Ils étaient de mèche, lui et elle.

Je ne répondis rien. C’était trop héroïque, trop au-dessus des paroles. Et Ti-Soï avait fait ça non pas pour sa femme, non pas pour son fils, mais pour son âme à lui, qui reviendrait plus heureuse dormir dans les tablettes d’un bel autel des ancêtres, bien entretenu, dans une maison riche.

La cangue était rompue. Par le milieu du corps, on attacha Ti-Soï, les mains derrière le dos, au piquet. Voilà pourquoi il y avait un piquet. Puis on lui déroula son chignon, le bourreau empoigna les cheveux noirs à pleine main. Le cou se tendit… Le bourreau tenait maintenant à deux mains son épée. Et il se balançait sur ses belles jambes…

— Han !

Le corps de Ti-Soï demeura debout, collé au piquet. Et deux jets, sortant des carotides, montèrent un instant, épanouies au-dessus du cou, dans l’air net.

V
DÉPART

Ma vie, ma libre vie asiatique allait finir. Du fond de la province où je m’étais longtemps arrêté, je traversai l’Annam pour m’embarquer à Tourane. C’était le temps où de pauvres indigènes, par centaines, avaient préféré se laisser massacrer, les bras vides, sans armes, plutôt que de continuer à vivre une existence que le poids des impôts leur rendait insupportable. Les routes n’étaient plus sûres, l’administration faisait escorter militairement tous les convois. Barnavaux, que ces événements politiques laissaient indifférent, fut heureux parce que cela lui permettait de m’accompagner jusqu’à la côte.

Et je voulus profiter de mon passage à Hué pour revoir les tombeaux des empereurs d’Annam.


Des Champs-Élyséens sur terre : les sépulcres, vastes comme des cités, de Gia-Long, de Minh-Mang, de Tien-Tri, de Tu-Duc, eurent tous pour objet de réaliser ce rêve idéal. Dans un lieu solitaire et béni, spécialement désigné, après de longues recherches par des lettrés savants dans les rites, on a planté sur deux ailes d’édifices deux grands bois de pins, parce que le feuillage de cet arbre est noble, et que ses branches sont agitées d’un frémissement perpétuel. Entre ces deux forêts de vivants piliers, s’élèvent les palais funéraires, adossés eux-mêmes à la colline sauvage qui leur sert de fond.

C’est surtout celui de Minh-Mang qui réalise dans toute sa rigueur ce plan religieux et magnifique. Par des terrasses aux escaliers successifs, en passant par un arc de bronze, on accède à trois porches couverts d’un toit laqué de rouge, et, sur le porche du centre, réservé au souverain, un dragon à cinq griffes nage dans l’or pâle. Puis, c’est la maison du roi, sa maison humaine, où son ombre vient reposer. Une grande cour dallée suit cette demeure, et de chaque côté attendent, debout et figés en granit, le cheval, l’éléphant de guerre, et les ministres mêmes, les vieillards très sages du Komat, qui continuent dans l’éternité leurs services au maître de l’Empire. Au sommet d’une espèce de pyramide qu’encadrent des pylônes, symbole de résurrection et de fécondité, jaillie d’entre les arbres noirs, se dresse alors une grande stèle en marbre sombre, gravée de caractères glorieux. Ceci est la salle du trône, et cette stèle représente le roi, dans les actes de son gouvernement. Enfin, plus loin encore, au-delà de bassins arrondis, remplis d’une eau noire, au delà de nouvelles arches de bronze et de nouvelles terrasses, apparaît un mur, un mur droit, terrible, tout nu, percé d’une seule porte. Nul ne va plus loin. La porte est bardée de fer et scellée. Quand on gravit l’éminence qui domine cette retraite sacrée, on s’aperçoit que celle-ci ne contient que deux petites chapelles accouplées, dépourvues de tout ornement. C’est là que le fantôme est supposé dormir, aux côtés de l’épouse de ses premières noces. Mais le cercueil lui-même n’est pas là. Pour éviter les profanations, on l’a caché loin de ces grands tombeaux qui mentent, dans un endroit mystérieux que connaît un seul prêtre, chargé de transmettre le secret. Il faudrait détourner un fleuve, raser une montagne, changer une province en précipices, avant de découvrir cette chose infime, inutile et sale, ces quelques os… Barnavaux était là. Il ne comprenait pas, et haussait les épaules.

Mais c’est qu’il n’y a rien de dangereux comme la colère d’un mort, surtout si ce mort est un roi puissant. Il est encore un milliard d’hommes aux faces jaunes pour penser de la sorte : Confucius s’est greffé sur l’homme de la pierre polie. Il est si difficile, pour un enfant et pour un barbare, de concevoir la disparition définitive des phénomènes qu’ils ont coutume de contempler. Pour une bête même, peut-être !… J’ai tué un jour, cruellement, un chat qui remplissait mon jardin de ses cris de désir. Deux jours et deux nuits sa femelle l’a veillé, le touchant perpétuellement de ses pattes timides, de son corps amoureux. Elle ne comprenait pas. Les hommes primitifs ne comprennent pas non plus. Voici un homme qui parlait, marchait, aimait, avait des passions, des vertus et des vices, la puissance du mal et du bien. Et il ne bouge plus. Il est impossible qu’il ne bouge plus jamais ! Ceci romprait l’idée qu’on a de lui. D’une façon ou d’une autre, il faudra donc qu’on imagine qu’il vit, qu’il marche et qu’il agit. Ce sera une ombre presque matérielle. Seulement, il est assez logique de supposer qu’elle sera semblable au vivant, à l’époque dernière où on l’a connu. Elle participera du malade, du vieillard, du soldat tué à la guerre ; il y a toutes les chances pour qu’elle soit souffrante, malheureuse, irritable, irritée. Sa fureur est bien plus à craindre que n’est précieuse sa paternelle et royale indulgence. Ce fantôme sans os qui tient du mort, du malade, du vivant, aime les attitudes respectueuses, les bonnes paroles, les objets qui lui ont appartenu, mais aussi le repos, le silence, les eaux sans vagues, les paysages frais pleins d’arbres et de vent, tout ce qu’aimerait un maître orgueilleux mais assoiffé de paix, lassé de bruit, tel enfin que lorsqu’il mourut. Voilà pourquoi, quand meurt un roi d’Annam, on lui bâtit une ville, une maison, un kiosque pour ses bains, d’où il peut voir nager ses femmes. Et toutes ses femmes en effet sont transportées là, vivantes : dans cette ville morte, dans cette ville somptueuse, silencieuse, affreuse. Elles sont toujours là, les femmes de Minh-Mang, les plus jeunes au moment de sa fin, celles qui ont eu le temps de vieillir sans mourir encore ! Elles sont devenues des espèces de spectres qui attendent, auprès du lit dressé, le spectre de leur époux, préparent sa nourriture, entretiennent ses vêtements, le vase d’argent où il puisait le bétel, et — pourquoi ne pas tout dire ? — font chaque matin le geste de vider son pot-de-chambre éternellement vide ! C’est pour toutes ces choses qu’elles restent là, humbles et sublimes servantes d’un amour immortel, et qui, du vivant même de l’époux, n’avait jamais eu qu’une misérable récompense.

Mais Barnavaux dit tout à coup :

— C’est bien, ça, c’est très bien. C’est comme ça doit être.

— Qu’est-ce qui est bien, Barnavaux ?

— Que ces femmes soient là, encore là. Des pays où les femmes sont comme ça, ils durent. C’est nous qui passerons, parce que… parce que nous ne savons plus ce qui est bon pour durer. Alors, ils auront leur revanche, ils n’ont qu’à attendre, allez !


Trois jours après, le chemin de fer, encore en construction, étant impraticable, notre convoi partit pour Tourane par le col des Nuées. Le soir, les monts qui viennent vers vous sont comme drapés dans un ciel de soie de Chine, vert et rose, ramagé de nuages ; les dunes prennent un éclat blafard, et la mer de Tourane une extraordinaire couleur d’encre, si forte que cette eau plate a l’air de s’élever comme un talus sur l’horizon. On traverse des arroyos, on monte, on redescend, par des lacets sans fin, des pentes hérissées de granit ; durant des heures on ne quitte pas la même crique de la même baie, on ne se déplace pas dans le sens horizontal, on tournoie comme un pigeon qui regagne le sol.

Les nuées traînent, s’accrochent au rocher, aux arbres devenus gigantesques, se condensent, retombent en cascatelles. Quand on arrive au col, c’est encore la mer qu’on retrouve à ses pieds, la mer indomptée d’Annam, si furieuse que malgré la hauteur on l’entend se battre contre les falaises, élargir en grondant ses chantiers de démolition. Et de beaux arbres toujours, sombres, lisses et droits ; ou des banyans chevelus, tortus, jetant partout des racines aériennes, des piliers comme pour une maison qu’on ne finit jamais de bâtir, des branches qui s’entortillent autour d’autres branches comme des lianes. Puis ce sont d’autres arroyos, d’autres lagunes, d’autres isthmes de sable où les hommes enfoncent… C’est pourtant la grande route, celle des mandarins jadis, des fonctionnaires maintenant. Toute la population d’alentour est asservie, depuis des siècles, au métier de bête de somme, elle traîne des malles, des caisses, des dignitaires, jaunes ou blancs, en chaise à porteurs. Les besoins augmentent, la corvée devient plus écrasante, les voyageurs européens plus nombreux, plus vulgaires, aussi, plus brutaux. J’en vis qui brandissaient des revolvers. Alors les porteurs disparaissaient ; ils se défendaient de la violence par la fuite. Je sentis diminuer mon regret de quitter ce pays. Je souffrais d’avoir ma responsabilité dans ces choses, et de les voir.

— Barnavaux, lui dis-je, vous reviendrez en France, vous aussi ?

— La France, répondit-il, d’un air étonné, la France ? Mais c’est pas un pays où on peut vivre !

Et il allongea une taloche à un porteur qui traînait le pied.

— Un pays où il n’y a que des blancs, expliqua-t-il : on n’est pas servi !

Et je conçus qu’il ne comprenait plus, de la France, ni les femmes, ni les hommes, qu’il dédaignait leur humble vie, parce que, sous des cieux nouveaux, il avait goûté la puissance.