LE JARDIN DE CASSIOPÉE

L'HOMME

Sans matins blancs et sans étoiles dans la nuit,

A travers le brouillard où soufflait le vent rude,

J'ai cheminé de solitude en solitude

N'ayant pour compagnon que l'immuable ennui.

Derrière les rocs noirs qui portent le ciel triste,

Monotone, la mer invisible pleurait;

Et jusqu'à l'horizon barré par la forêt,

Les maigres tamaris et l'âpre fleur du ciste.

Puis des jours mornes dans le silence des bois

Pesèrent sur mon front en gouttes d'ombre lourde:

Nul bruit d'oiseau qui chante ou de source qui sourde

N'a dissipé l'horreur d'ouïr ma seule voix;

Et ce fut à nouveau la lande grise et plate,

La houle des genévriers et des ajoncs,

Que n'illustra jamais de tragiques rayons

Quelque couchant royal au manteau d'écarlate.

Mais le riche verger m'attend. O treilles d'or,

Saurai-je encor saisir vos grappes immortelles,

Les mains lasses d'avoir cueilli des asphodèles

Et de sombres pavots qui conseillent la mort?

CASSIOPÉE

Qui que tu sois, passant envoyé par le sort,

Venu des ténébreux chemins, franchis la haie,

Cueille d'un seul regard toute la roseraie,

Que ses vivants parfums te sauvent de la mort!

Tends les mains; le verger de force et de liesse

Que n'a pas envahi l'ombre du dernier dieu

T'offre les raisins clairs, les oranges de feu,

Et si ta lèvre a soif d'amour, l'aube acquiesce,

La mer chante; appelé par les conques des flots,

Après les jours ou les longs mois de bonne halte,

Tu partiras: le vin des amphores exalte

L'orgueil viril et pur qui sacre les héros

Et son baume puissant délivre l'âme esclave;

Tu partiras dans la splendeur d'un soir d'été

Tel que le soleil rouge au ciel ensanglanté

Teigne en pourpre l'embrun de neige sous l'étrave.

Tourbillonne le vol des typhons éployés!

Qu'importe au pèlerin dédaigneux et farouche

Ivre éternellement d'avoir bu sur ma bouche

Le mépris du ciel vide et des dieux reniés!

VOIX DERRIÈRE LA HAIE

VENDÉMIAIRE

LES VENDANGEURS

Les sarments rampaient entre les pierres

Ou montaient au tronc rugueux des ormes,

Tordus et noués en nœuds difformes

Comme des orvets et des vipères.

Courbés sous le fouet des rois avares,

Nous avons versé nos pleurs, nos peines;

Nous avons ouvert nos pâles veines,

Nous avons nourri les vignes rares;

Nous avons pillé les ceps d'automne;

Le moût bruissait au fond des cuves,

Pour les maîtres, saouls de chauds effluves,

Le sang de nos cœurs emplit la tonne.

NIVOSE

LES COUPEURS DE ROSEAUX

L'eau langoureuse endormait les saules;

Vers le déclin des tièdes journées

Elle frôlait de lèvres pâmées

Les seins roses, les blanches épaules.

Le chœur estival des femmes nues

Plus doux que le chant des tourterelles

Propageait parmi les roseaux grêles

Le frisson de voluptés inconnues.

Roseaux, vous clorez nos pauvres huttes.

D'autres prendront vos fragiles âmes;

Ils évoqueront les belles femmes

Avec la voix magique des flûtes.

FLORÉAL

LES TISSERANDS

Notre peau s'use au fer des navettes,

Notre peau gerce à tistre la soie;

Dehors le printemps chante et flamboie:

Nous ne connaissons ni fleurs ni fêtes.

Toujours notre front dolent s'incline

Vers le métier dès la prime aurore;

Toujours nos doigts fanés font éclore

De fraîches fleurs dans l'étoffe fine.

Et sur le linceul et sur les langes

Des empereurs porphyrogénètes

Nous entrelaçons les fauves bêtes

Qui rôdent dans nos songes étranges.

THERMIDOR

LES MARINS

Nous avons dompté les mers funèbres

Et vaincu leurs gueules forcenées:

La lèpre mord nos mains décharnées

Ronge la moelle de nos vertèbres.

En vain le soleil d'été rayonne:

Car nous nous traînons dans les venelles,

Grelottant de fièvres éternelles,

Et sur nos os la laine frissonne.

Cependant nous portions dans la cale

La poudre d'or et les aromates

Et de souples filles aux chairs mates

Mûres de lumière orientale.

LA DOULEUR A CRIÉ

L'HOMME

La douleur a crié du fond des belles heures.

Les roses du jardin, le parfum que tu fleures

L'opulente senteur de l'été triomphant

S'évanouit; le meurtre souffle avec le vent:

La douleur a crié du fond des belles heures.

Pantelante, Andromède agonise à jamais.

Un suprême baiser aux lèvres que j'aimais,

Et dans le rouge soir je brandirai l'épée,

Puisque hors du verger calme, Cassiopée,

Pantelante, Andromède agonise à jamais

Mais l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles.

Si la tempête hurle et lacère les voiles,

J'attends sans peur l'assaut des vagues et des cieux;

Les astres immortels réconfortent mes yeux

Et l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles.