VERS L'AURORE

A A.-FERDINAND HEROLD

LES AUMONIÈRES

A A.-F. Plicque.

Sur la grève qu'avaient souillée

Les conquérants et les héros,

Près de la mer pacifiée

Pleine des frissons auguraux,

Les poings perdus dans les crinières

De leurs chevaux roses et blancs,

C'étaient les bonnes aumônières

Qui reviennent tous les mille ans.

Cymodoce, Aglaure, Euryanthe,

Au caprice d'un galop fou

Elles passaient; leur flamboyante

Chevelure brûlait leur cou.

Lèvres douces comme la soie,

Lumineuses comme les cieux,

Elles chantaient un chant de joie

Vers l'Océan mystérieux.

Tandis que vibraient des abeilles

Autour des étalons loyaux,

Elles plongeaient dans des corbeilles

Leurs bras riches de lourds joyaux

Et brandissant leurs mains sacrées,

Bonnes au yeux chargés de pleurs,

Parmi les vagues empourprées

Semaient d'impériales fleurs;

Car les coroles millénaires

Eparses en vol d'Orient

Calment les antiques colères

Et charment le vieil Océan.

MARE TENEBRARUM

A Emile Gallé.

Durant les jours de brume et les soirs sans étoiles

Le vent triste a fané la pourpre de nos voiles;

Mais nos cœurs s'attardant aux soleils révolus

Oubliaient le deuil vain des flux et des reflux.

La barque tressaillait de la poupe à la proue

Avec le ronflement d'un cheval qui s'ébroue;

Mais nos cœurs enchantés de chants évanouis

Oubliaient la clameur des vagues et des nuits.

Hier l'Aurore brusque a jailli de nos rêves;

Le marbre bleu des mers et l'or fauve des grèves

Eblouissaient nos yeux brûlés par les embruns

Et le dragon rostral s'enivrait de parfums.

Mais l'ombre en flocons noirs a neigé sur nos âmes,

L'ombre que nul soleil ne fondra de ses flammes

Et déjà le dragon, loin des havres heureux,

Mord les antiques flots glacés et ténébreux.

LE PÈLERINAGE HORS DE L'OMBRE

A Remy de Gourmont.

I

Ame riche de nuit, d'étoiles et de rêves

Qui puisas des trésors aux urnes d'un tombeau

N'abandonneras-tu jamais tes blêmes grèves

Pour cette ville en fleurs sous le printemps nouveau?

Ame riche de nuit, mon âme, tu recèles

Assez d'astres perdus et de soleils éteints:

Viens connaître la chair et les lèvres de celles

Qui tendent leurs seins nus aux pourpres des matins

Et font en souriant à l'aurore sereine

Fluer entre leurs doigts le sable et leurs cheveux,

Pour que, vivante enfin, ma bouche amère apprenne

A goûter le miel blond des heures. Tu le veux,

Ame lasse déjà des ivresses futures,

Toi qui n'as rien chéri que les pleurs et la mort:

Le vent gonfle d'amour les voiles toujours pures:

Loin de l'île où la blanche Hymnis repose et dort,

Pour moi seul, dans le vain cénotaphe des roses,

Nous irons conquérir son corps ressuscité;

Sans doute elle revit par les métempsycoses

Sur le sol oublieux que parait sa beauté

Et parmi les parfums sauvages des galères,

Les chiens, les portefaix qui geignent en marchant,

Elle va, lourde encor des gloires tumulaires,

Sans que nul ait compris la douceur de son chant.

II

L'écume violée a neigé de la proue;

Les mauves qui mouillaient leurs plumes aux flots noirs

Ont secoué le sel des vagues sur ma joue.

Le sel des vagues! Tels les pleurs d'antiques soirs

Enrichirent jadis de gemmes dissipées

Ces yeux fous aujourd'hui d'aventure et d'espoirs.

Puis la forêt flamba de cruelles épées;

Mais plus d'ombre tombait des branchages pieux

Pour voiler le sommeil inquiet des Napées.

Ainsi les âpres bois ont défendu mes yeux

Jadis et quand le jour en troublait l'eau tranquille,

Ils étalaient dans l'air leur deuil impérieux.

Or maintenant, voici les portes de la ville;

Je franchirai les murs sans désir de retour

Heureux si dans la solitude où je m'exile

L'ombre descend sur moi du temple et de la tour.

III

Farouche de voir les aurores

Et les soleils épanouis,

L'eau tressaillait dans les amphores

Sur la marge grise des puits

Et les ténèbres souterraines,

Les iris de sombre cristal

Se flétrissaient comme des reines

Captives d'un soudard brutal.

Les servantes et les esclaves

Riaient à l'entour; mais tu vins,

Et tu voilas de voiles graves

Les filles des antres divins.

Protectrice des eaux dolentes

Qui sais les rites d'autrefois,

J'ai trempé mes lèvres tremblantes

A la coupe triste où tu bois:

Souviens-toi d'heures et d'années

Et de soleils, étends les mains

Vers les clématites fanées,

Vers les étoiles des jasmins;

Et sur la terre des merveilles

Que pavoisaient de nobles cieux

Fais refleurir les belles treilles

De nos jardins silencieux.

NATIVITÉ

L'enfant né de la terre et libéré par elle

Tendit, farouche et nu, son torse impérieux

Hors de l'antre où mourait la nuit surnaturelle;

Mais la brusque splendeur du soleil et des cieux,

Lacérant l'ombre avec des griffes empourprées,

Ne fit pas tressaillir l'eau calme de ses yeux.

Désormais dédaigneux des fontaines sacrées,

Il buvait puissamment la lumière et l'orgueil,

O ténèbres en pleurs, ô mères éventrées!

Et quand il eut vaincu les lianes du seuil

Et déployé sa chevelure dans l'aurore,

Les arbres lui chantaient un chant de bon accueil.

Dans l'allégresse de la force qui s'essore

Il marchait à travers la natale forêt,

Attentif aux frissons du feuillage sonore;

Autour de lui le vol des abeilles vibrait

Et le miel embaumant ses lèvres fatidiques

Révélait à son cœur l'ineffable secret

De la vie immortelle et des sèves antiques.

LE CHÈVRE-PIEDS

Sous cette roche en pleurs où dort la femme nue,

Nuage d'aube éparse en la menteuse nuit,

Le chèvre-pieds regarde à travers l'eau qui flue

Les lointaines maisons de labeur et de bruit.

Les tristes paysans se penchent vers la glèbe

Pour un baiser de serfs et de jaloux amants

Dont la bouche haineuse évoque de l'Erèbe

L'or futur des épis et des riches froments.

Avares de moissons qui fatiguent les granges,

Ils méprisent l'aurore et les soleils couchants

Et leur oreille est close aux paroles étranges

Qui montent des taillis, des sources et des champs;

Et la charrue, avec les jours et les années,

Impitoyable au deuil des bois mystérieux

Offense la beauté des forêts profanées

Où rôdaient librement les fauves et les dieux.

Mais le sylvain survit à la sylve abattue;

Dans l'antre encor voilé de feuillage, sa chair

Immortelle, à travers les siècles, perpétue

Le grand frisson d'amour qui fait tressaillir l'air;

Et dans les flancs d'une passante solitaire

Il sème au chant des eaux et des rameaux flottants

Des fils aventureux affranchis de la terre

En qui bout la jeunesse héroïque des temps.

FLAMMES

Parmi les âcres fleurs des lauriers, cette voix

Évocatrice en nous de gloire révolue

Émanait de la mer, du soir et d'autrefois:

«Enfants tristes, penchés vers l'ombre, l'ombre afflue

Et monte jusqu'à vos lèvres avec les flots

Dont vous enivriez votre âme irrésolue.

La séculaire nuit opprime vos yeux clos,

Enfants tristes, et vos poitrines lacérées

Se gonflent lâchement de stériles sanglots.

Si votre bouche a soif des aubes empourprées

Et du sang lumineux qui sacre le matin

Quel sortilège encor vous attrait aux vesprées?

D'un geste, dans la nuit, décisif et hautain,

Reniez le poison des ondes léthéennes

Et marchez sans retour vers un autre destin.»

Frénétiques, hors des ténèbres anciennes

Nous avons fait jaillir dans le ciel morne et noir

Une farouche aurore à la cime des chênes,

Et dociles au cri de désir et d'espoir,

Nous respirons les roses rouges de la joie,

Depuis que déjouant les embûches du soir

La torche avec l'épée à notre poing flamboie.