VI

Les déceptions sont d’autant plus terribles, d’autant plus poignantes, qu’elles arrivent et fondent sur nous à l’heure même où le succès paraissait assuré et prochain.

Gaston n’avait jamais espéré plus fermement, il n’avait jamais cru à son bonheur avec autant d’assurance que depuis dix minutes. Dragonne venait de lui parler le langage de la passion avec un enthousiasme tel, que déjà il avait entrevu, comme un mirage, tout le long rêve de bonheur de son avenir.

Et voilà qu’à l’instant même où Dragonne, à ses genoux, lui livrait ses deux mains et son front, lui répétait avec délire qu’elle l’aimait; à ce moment même où, l’imprudent! il commençait à élever l’édifice de son amour sur la pierre angulaire de son imagination, cette femme que déjà il croyait à lui éternellement se redressait froide et épouvantée et lui disait:

—Vous faites un rêve insensé et vous savez bien que notre union est impossible, car il y a entre nous un sang qui fume encore!

Dragonne et Gaston, après les foudroyantes paroles de la jeune fille, se regardèrent un moment en silence et comme dominés par une stupéfaction douloureuse; enfin, mademoiselle de Lancy revint à lui, prit sa main et lui dit avec une expression d’indicible tristesse:

—Non, mon ami, cela ne se peut; nos pères sortiraient de leur tombe, au besoin, pour nous défendre une pareille alliance si nous osions la projeter. Non, mon pauvre Gaston, je ne serai jamais madame de Vieux-Loup, et c’est une horrible fatalité, va! car je t’aimais et je t’aime, car je te dois la vie; car s’il est un homme au monde à qui il ait été donné de faire battre mon cœur, c’est toi; car enfin, si je ne meurs de douleur, ce cœur, la seule chose dont je puisse disposer, t’appartiendra éternellement.

Elle l’entraîna sur le canapé, le fit asseoir près d’elle et continua:

—Mon Gaston bien-aimé, sais-tu qu’il est de terribles et navrantes destinées, et que la vie est semée de poignantes et sombres souffrances?... Nous nous rencontrâmes un soir, nous étions inconnus l’un à l’autre, nous ignorâmes tout d’abord quel abîme existait entre nous, et nous nous laissâmes aller tous les deux à cette naïve et charmante ivresse qu’on nomme l’amour... Tiens, à cette heure, la dernière que nous passerons ensemble, je puis bien te faire cet aveu: je t’aime depuis le premier instant de notre entrevue.

Ah! cette course à travers les bois, le brouillard et la nuit, cette soirée où je te vis assis à notre humble foyer de famille, ne s’effaceront jamais de ma mémoire... Mon Gaston bien-aimé, nous allons nous quitter, nous ne devons plus nous revoir, mais crois que jamais mademoiselle de Lancy n’acceptera la main d’un autre, que dans le silence de son cœur elle sera toujours à toi et qu’en vain les jours et les heures, les mois et les ans passeront... ton souvenir ne s’effacera de mon âme ni de ma mémoire.

Dragonne étouffa un sanglot et reprit:

—Cher Gaston, écoute-moi: la vie de ce monde est un voyage, une heure d’épreuve que les âmes fortes subissent avec courage; quelques années écoulées et la mort arrive; mais la mort n’a rien de hideux et de terrible pour ceux qui croient fermement à une autre vie, car ils savent que cette vie-là est exempte des agitations mesquines et des soucis de la nôtre. Dans celle-là, les haines s’effacent, les âmes ennemies se fondent en un baiser, et ceux qui s’aimèrent ici et que la fatalité sépara sont réunis à jamais et s’aimeront éternellement.

Gaston écoutait Dragonne en sanglotant.

—Vous êtes jeune, mon Gaston bien-aimé, jeune, fort, intelligent, et, ce qui vaut mieux encore, vous avez un noble cœur. Croyez-vous que Dieu crée jamais une nature à peu près complète, car lui seul est parfait, pour qu’elle se consume en regrets impuissants et s’abandonne au désespoir, et pensez-vous que l’intelligence n’a point sa mystérieuse et sainte mission parmi la foule? Il faut être fort, mon Gaston, fort et brave; vous avez une belle place à prendre dans le monde, diplomatie ou carrières libérales, art ou politique, plume ou épée, il vous faut opter sans retard. Vous avez besoin d’oublier, et l’oubli des douleurs de l’âme ne se trouve que dans les nobles et bonnes actions. Retournez à Paris; travaillez avec courage, devenez un homme utile au pays et à vos semblables, célèbre même, si cela se peut. Alors, mon ami, ce but atteint, vous regarderez en arrière, dans la brume de vos souvenirs, vous songerez qu’une femme est au monde qui vous accompagna de ses vœux, de ses prières, qui tressaillit tout bas en entendant votre nom qu’on prononçait très-haut, et qui, dans le silence, et l’ombre de son cœur, se disait:

«J’ai bien fait de vouer en secret ma vie entière à son souvenir, car il est digne de moi.»

Gaston fit un geste de découragement et de douleur.

Dragonne se leva:

—Adieu, lui dit-elle, adieu Gaston, nous ne nous reverrons plus seul à seul; mais venez dans dix minutes, montez, malgré l’heure avancée, à la Fauconnière, et prenez congé de ma famille; il ne faut pas que mon père sache jamais la cause de notre brusque séparation. Vous prétexterez une lettre arrivée de Paris qui vous force à partir demain au point du jour.

Gaston ne trouvait rien à répondre.

Dragonne l’enlaça de ses deux bras, lui mit au front un nouveau baiser et s’enfuit.

Gaston écouta, haletant, le bruit de ses pas s’éloigner dans la nuit, puis s’éteindre. Il demeura longtemps anéanti et brisé sur seuil de la porte, et ce ne fut que lorsque la pendule du petit salon vint à sonner onze heures, qu’il se rappela le désir de Dragonne et prit le chemin de la Fauconnière.

La veillée s’était prolongée, ce soir-là, à la Fauconnière. Le grand salon, où la famille de Lancy passait les longues soirées d’automne, contenait encore à onze heures et demi passées ses hôtes ordinaires.

Après le départ de Gaston, à huit heures, Dragonne s’était levée et avait témoigné le besoin de prendre l’air.

Cette singulière fantaisie, combattue un moment sans succès, du reste, par la marquise, avait prolongé la veillée du château.

On attendait Dragonne qui, nos lecteurs le savent, était sortie, enveloppée dans son manteau, portant des épées sous son bras et par la petite porte du parc qui donnait sur la forêt, afin d’écarter tout soupçon et de dissimuler le but réel de sa course nocturne. On s’occupait peu d’Albert au château, non que le marquis et sa femme n’eussent pour lui une affection solide et sérieuse, mais on le savait d’humeur mélancolique et rêveuse, et ses goûts de solitude, de promenade solitaire à travers champs, étaient respectés assez pour qu’il jouit d’une complète liberté.

Albert sortait chaque soir après dîner, vers huit heures; tantôt il gagnait la forêt, le plus souvent il se dirigeait vers la plaine. C’était alors qu’il rencontrait Mignonne. Il rentrait souvent bien avant dans la nuit, mais nul n’y prenait garde, et, à dix heures, lorsque Dragonne, après avoir tendu son front à ses parents, regagnait sa chambre, le marquis et la marquise rentraient chez eux à leur tour.

Ce soir-là le marquis s’était assoupi dans sa bergère, et la marquise travaillait à un ouvrage de tapisserie au moment où onze heures et demie sonnaient, lorsque la porte s’ouvrit et Dragonne entra.

Elle était fort pâle, cependant elle était calme et dissimulait parfaitement sa souffrance morale.

Au bruit qu’elle fit en entrant, le marquis s’éveilla et leva la tête:

—Ah! c’est toi, Dragonne, dit-il, tu rentres bien tard.

—Mais non, mon père.

Le marquis étendit le doigt vers la pendule.

—Onze heures et demie, dit-il. Tu as tort, mon enfant, de t’exposer ainsi à l’air de la nuit, avec ta blessure.

—Il fait un temps superbe, pas un brin de vent et un air tiède.

—Souffres-tu de ton bras?

—Non.

—Chère Dragonne! murmura la marquise; quelle affreuse imprudence tu as commise! Ah! jure-nous encore que tu ne recommenceras plus.

—Oh! non, répondit Dragonne avec une émotion subite que ses parents mirent sur le compte de cette terreur qui naît du souvenir d’un danger.

—Ce M. Gaston de Launay est un brave et digne garçon, fit le marquis. J’ai rarement vu chez un jeune homme de vingt-cinq ans autant de sagesse et de maturité réunies à une froide bravoure. Il a beaucoup d’esprit, il cause sensément, il voit juste en toute chose, surtout en politique.

Ce panégyrique de Gaston faisait à Dragonne un mal affreux; c’était l’éloge complaisamment délayé d’un mort aimé fait à ceux qui le pleurent: Gaston était mort pour Dragonne!

—Dis-moi, mon enfant, reprit le marquis en regardant sa fille avec ce malicieux et bon sourire des vieillards qui essayent de pénétrer les désirs de la jeunesse, irons-nous à Paris le mois prochain?

—A Paris! fit Dragonne rêveuse; pourquoi?

—Comment, pourquoi? mais tu avais si grande hâte d’être au mois de novembre, naguère... Tu nous as parlé tout l’été des bals et des concerts de l’hiver; tu prétendais même que l’automne était interminable et bien monotone.

—Ah! fit Dragonne avec rêverie.

—Tu comprends cependant, ma chère belle, continua le marquis, tu comprends qu’à présent nous avons besoin de passer au moins nos hivers à Paris.

—Pourquoi, mon père?

—Dragonne, ma chérie, poursuivit M. de Lancy d’une voix caressante, savez-vous que vous allez avoir vingt-deux ans?

—Eh bien! mon père?

—Et qu’il serait temps de vous chercher un mari.

Et le vieillard cligna malicieusement de l’œil.

—Je ne veux pas me marier, répondit Dragonne; je veux passer ma vie auprès de maman, auprès de vous, mon père.

—Ta, ta, ta, fit le marquis en riant, propos de jeune fille que tout cela.

—Je parle sérieusement, mon père.

—Vous ne pouvez cependant, ma chérie, courir éternellement les bois avec un pantalon et un fusil! Et quand nous serons morts, chère enfant! que deviendras-tu?

Dragonne enlaça de ses deux bras le cou de son père, et répondit:

—Vous avez encore de longs jours à vivre, mon père; mais si Dieu vous reprenait à moi, vous et maman, eh bien! n’y a-t-il pas des couvents, de saintes maisons où se réfugient et trouvent le repos ceux qui ont souffert et qui pleurent?

—Petite folle! murmura le marquis, pourquoi ces tristes et vilaines idées?

—Pourquoi, mon père?... Mais...

—Chut! mademoiselle, et écoutez-moi bien attentivement.

—Je vous écoute, mon père.

—Comment trouvez-vous M. de Launay?

Dragonne tressaillit et rougit; puis une pâleur mortelle envahit ses joues.

—Je ne sais, balbutia-t-elle.

—Je le trouve charmant moi, dit joyeusement le marquis, et si les renseignements que je ferai prendre adroitement répondent à l’opinion que j’ai déjà de lui, eh bien, morbleu! il ne tiendra qu’à lui et à toi, ma chère petite Dragonne...

Dragonne sentit tout son sang refluer vers le cœur, et le courage dont ce cœur s’était pourvu chancela.

—C’est inutile, interrompit-elle vivement, je ne veux pas me marier.

—Petite entêtée! murmura le marquis... Bah! nous en reverrons, comme disaient nos pères les veneurs.

Tandis que le marquis prononçait cette dernière phrase, Albert de Lancy parut sur le seuil du salon. Il s’avança lentement, avec une tristesse et une mélancolie où perçait néanmoins une résolution inaccoutumée.

Il vint droit à son père et se tint debout, devant lui, dans l’attitude d’un homme qui va entamer un entretien solennel.

—Pour Dieu! mon fils, dit le marquis étonné, expliquez-nous, je vous prie, d’où vous vient cette physionomie majestueuse et préoccupée?

—J’ai besoin de vous parler, mon père.

—A moi seul?

—Non, répondit Albert, nous sommes en famille, personne n’est de trop... Voulez-vous m’écouter, mon père?

—Certainement, Albert, parlez.

—Mon père, dit Albert d’une voix émue, mais assurée, vous aviez raison quand, durant mon enfance, vous prétendiez que la nature s’était trompée en faisant de Dragonne une femme et de moi un homme. Vous aviez raison, mon père, car je ne possède aucune de ces qualités viriles qui sont nécessaires à un homme pour bien porter un noble et vieux nom comme le nôtre.

—Où voulez-vous en venir, mon fils? demanda le marquis avec un froid étonnement.

—Mon père, reprit Albert, le sang de nos aïeux coule dans mes veines, mais je n’ai hérité d’aucune de leurs qualités, je suis un gentilhomme dégénéré.

—Mon Dieu! s’écria le marquis, mon fils est fou!

—Non point fou! mon père, mais lâche! répondit Albert.

—Par la mordieu! que signifie tout cela, monsieur?

—Nos pères, répondit Albert, nous ont légué une vieille haine qu’il serait de notre devoir de garder.

—Oui, fit le marquis d’un signe. Entre les Vieux-Loup et nous il existe un profond et éternel abîme.

—Je le sais, mon père, et cependant cette haine n’a jamais trouvé d’écho dans mon cœur, cet abîme ne m’a jamais épouvanté.

—Au nom du ciel! murmura M. de Lancy, que signifie donc tout cela, Albert, et quel vertige vous prend?

—J’aime Mignonne de Vieux-Loup, répondit Albert avec une fermeté qu’on n’eût point attendue de sa timidité habituelle.

Ces quatre mots jurèrent tellement à l’oreille du marquis, il en fut si brusquement étourdi, ils eurent pour lui une signification si obscure, qu’il demeura muet, l’œil fixe, la lèvre ouverte, ainsi qu’un homme qui serait tout à coup atteint d’idiotisme.

—Nous nous aimons tous les deux, reprit Albert, depuis longtemps, mon père. Ni l’un ni l’autre nous n’éprouvâmes jamais cette animosité fébrile qui fait monter le sang au visage d’un Lancy rencontrant un Vieux-Loup sur son chemin; nous nous sommes aimés depuis la première heure que nous passâmes ensemble, et nous sommes à jamais unis l’un à l’autre par le cœur, si la fatalité doit nous défendre une autre union.

Aussi, mon père, je viens à vous pour vous dire:

«Je suis l’enfant dégénéré de votre race, je n’ai de commun avec elle que le nom, et je viens vous supplier de me permettre de quitter ce nom que je suis indigne de porter. Je vais fuir le Morvan, Paris, la France, ainsi qu’un proscrit qui n’a plus ni patrie, ni famille; j’irai si loin que jamais ceux qui ont le droit de rougir de ma conduite n’entendront parler de moi; nous fuirons tous deux, Mignonne et moi, nous irons nous cacher en quelque coin perdu du monde, où nous nous aimerons dans l’ombre et pourrons pleurer sur la fatalité qui sépare à jamais nos deux races.»

Albert s’arrêta, dominé par une poignante émotion.

Le marquis gardait un silence farouche et tenait ses yeux baissés, comme s’il eût éprouvé une honte terrible d’entendre un pareil langage dans la bouche de son fils.

Albert s’agenouilla.

—Pardonnez-moi, mon père! murmura-t-il en sanglotant, pardonnez-moi de briser ainsi votre cœur... mais j’ai lutté, combattu vainement... vainement, j’ai essayé de faire parler en moi la voix du devoir plus haut que la voix de l’amour... l’amour m’a vaincu.

Albert pleurait, il avait pris les mains de son père et les couvrait de baisers. Son père le repoussa tout à coup; puis, attachant sur lui un froid regard où le dédain et l’indignation étincelaient:

—Monsieur, lui dit-il, vous avez raison de vouloir quitter votre nom, car, s’il n’en était ainsi, après le langage que vous venez de tenir, je vous défendrais de le porter.

—Mon père!... supplia Albert d’une voix déchirante.

—Je ne suis plus votre père, répondit le marquis; je m’appelle Hector, marquis de Lancy, et jamais un Lancy ne fut le père de l’amant de mademoiselle de Vieux-Loup.

—Grâce! murmura encore Albert.

Le marquis retourna la tête, puis il regarda sa fille.

Dragonne avait les yeux baissés; elle comprenait par ses propres tortures ce que devait souffrir Albert.

—Mademoiselle Dragonne de Lancy, dit alors le marquis lentement et avec une froide énergie, vous nous disiez tout à l’heure, à madame votre mère et à moi, que vous ne vouliez point vous marier; il le faudra cependant, mademoiselle; il faudra que vous preniez un époux auquel je transmettrai mon nom et mon titre, car notre race ne doit point s’éteindre.

—Mon père, murmura Dragonne à son tour et d’une voix brisée.

—J’ordonne! dit froidement le marquis.

Puis il abaissa de nouveau son regard dédaigneux sur Albert.

—Relevez-vous, monsieur, lui dit-il: cessez de pleurer comme une femme à mes genoux; vous n’êtes plus mon fils, mais vous l’avez été. Écoutez-moi donc encore: il arrive quelquefois, il est arrivé que deux familles longtemps désunies en venaient enfin à une réconciliation, mais lorsque la poudre des siècles avait recouvert la cause de leur animosité séculaire. Il y a trente-cinq ans, monsieur, une réconciliation entre les barons de Vieux-Loup et les marquis de Lancy était possible encore, car leur dernière querelle remontait à plus d’un siècle; mais aujourd’hui, monsieur, un nouvel abîme a été creusé, un nouveau ruisseau de sang a passé dans ce vallon qui sépare le manoir de la Châtaigneraie du château de la Fauconnière, et ce sang, qui fume encore, est celui du chevalier de Lancy, mon frère.

Le marquis fut subitement interrompu par un bruit extérieur. Des pas retentissaient dans l’antichambre; on annonça M. de Launay. Dragonne voulut se précipiter pour faire défendre la porte; le marquis s’y opposa d’un geste:

—Laissez, dit-il, laissez entrer M. de Launay, sa présence n’a rien d’inopportun; il est bon qu’un étranger assiste parfois à de pareilles scènes; au moins le monde saura que les vieillards valent mieux que les jeunes gens de ce siècle corrompu, où la mémoire des aïeux est éternellement foulée aux pieds.

Gaston entra et s’arrêta sur le seuil, à la vue d’Albert pleurant agenouillé aux pieds de son père, de la marquise muette et tremblante, de Dragonne debout, pâle et les yeux baissés, en proie à la double torture de son affection filiale et de son amour.

—Venez, monsieur, lui dit le marquis, venez, car j’ai à vous entretenir de choses graves.

Gaston s’avança.

—Cet homme que vous voyez là, monsieur, continua le marquis, est mon fils, ou plutôt il l’était. Nous avons hérité de nos pères une haine de famille transmise de génération en génération; la fatalité a voulu que chaque fois que l’heure du deuil sonnait chez nous, en face de notre manoir, un autre manoir s’illuminât des girandoles d’une fête, et que, lorsque nous nous reprenions à la vie, au calme, au bonheur, un souffle de mort venant tout à coup de ce même manoir éteignît tout à coup la flamme encore vacillante de notre espérance.

«On dit bien, monsieur, que la foi chrétienne fait un devoir de pardonner, et l’on a raison. Je sais qu’à la longue les vieilles querelles doivent s’éteindre, que les siècles à venir ne peuvent être éternellement solidaires des siècles passés, et que les petits-neveux seraient fous d’avoir sans cesse l’épée à la main pour renouveler les différends de leurs aïeux. J’ai si bien compris cela, que, pendant toute ma vie, j’ai évité entre mes voisins et moi la moindre altercation, et peut-être fussé-je allé, un jour, leur tendre la main et leur demander la leur, s’ils n’avaient, hélas! ravivé notre haine commune par une nouvelle et sanglante agression.

«J’avais un frère, un noble jeune homme qui suivit nos princes en exil pendant la première révolution, combattit bravement pour eux et ne remit le pied sur le sol de la France qu’avec eux.

«Il revenait après vingt ans d’exil, de privations, de larmes, il revenait heureux du bonheur de ses maîtres, heureux de me revoir, enfin, après une séparation si cruelle et si longue; incorporé dans la garde du roi, il avait demandé et obtenu un congé, il allait partir pour le Morvan, je l’attendais avec impatience... Il fut tué le matin du jour fixé pour son départ. Un Vieux-Loup l’aborda, le provoqua et prolongea ainsi cette traînée de sang qui remontait loin dans le passé. Eh bien! monsieur, cet homme que vous voyez là, à mes pieds, pleurant comme une femme, ose me venir parler de son amour pour mademoiselle de Vieux-Loup... Et moi, qui pleure encore mon frère, je lui défends de jamais porter mon nom, je lui ordonne de sortir de ma présence.

—Monsieur le marquis... pria Gaston.

—Pardon, monsieur, reprit M. de Lancy, veuillez m’écouter un instant. A partir d’aujourd’hui, je n’ai plus de fils, et, cependant je tiens à mon nom, à l’avenir de ma race, il faut que Dragonne se marie et que je transmette mon titre et ma fortune à son époux. Je suis riche, ma famille est ancienne, nous avons une vieille réputation de loyauté et d’honneur en Morvan, je crois mon alliance honorable. Vous avez sauvé ma fille, monsieur, vous portez un vieux nom, voilà des titres suffisants et qui n’ont nul besoin d’être accompagnés d’une fortune grande ou petite. Vous voyez en ce moment mon honneur et l’avenir de ma race en souffrance; si je vous offrais la main de ma fille...»

A ces derniers mots du marquis, Dragonne et Gaston reculèrent tous les deux et comme dominés par un subit effroi; en même temps Albert de Lancy voulut reprendre les mains de son père, et murmura:

—Mon père... mon père... à cette heure suprême ne me maudissez point...

—Je vous maudis, au contraire! répondit le marquis d’une voix tonnante.

Il regarda la pendule; l’aiguille allait marquer minuit.

«Et, continua le marquis en dirigeant son doigt vers cette aiguille et puis vers un portrait de famille placé en face de la cheminée, et qui représentait le chevalier de Lancy à l’âge de vingt ans, et s’il est vrai, comme le prétend une vieille tradition de noblesse, que les aïeux sortent, au besoin, de leur tombe pour défendre à leurs descendants de les déshonorer, s’il est vrai qu’à minuit il est permis aux fantômes de se dépouiller de leur suaire, j’adjure l’ombre du chevalier de Lancy, mon frère, dont voilà le portrait, je l’adjure de paraître et de joindre sa malédiction à la mienne!»

Ces paroles avaient été prononcées d’une voix grave à laquelle l’heure de minuit imprimait un cachet de conviction et de terrible solennité. Ce vaste salon à tentures sombres, ces personnages muets, ce vieillard invoquant l’ombre des morts à l’appui de son honneur, tout cela avait une teinte lugubre et fantastique qui eût impressionné la nature la plus imbue de scepticisme.

Tous les regards, celui de Gaston lui-même, s’arrêtèrent avec une poignante anxiété sur cette pendule où l’heure solennelle allait retentir, et soudain, à la première vibration, la porte du fond s’ouvrit à deux battants et un laquais annonça:

—Monsieur le chevalier de Lancy.

VII

Pendant les deux secondes qui s’écoulèrent entre l’annonce du laquais et l’apparition de ce personnage terrible évoqué par le marquis de Lancy, un silence de mort régna dans le grand salon de la Fauconnière; toutes les poitrines se prirent à battre avec violence, l’effroi s’empara de tous, et Gaston, que son éducation parisienne rendait le plus brave en cette circonstance, recula d’un pas cependant.

Alors, un homme entra, et le marquis jeta un cri. On s’attendait à voir paraître un homme de quarante à cinquante ans, pâli par le trépas, et tel que devait être le chevalier de Lancy le jour de sa mort: au lieu de cela, c’était un jeune homme de vingt ans, brun, svelte et ressemblant au portrait indiqué naguère par le marquis, comme l’original ressemble à la copie.

On eût dit, que ce portrait était peint de la veille et que l’homme qui entrait avait complaisamment posé devant l’artiste. Le costume seul était changé. Au lieu de l’uniforme d’enseigne de vaisseau du roi, le chevalier de Lancy portait celui de midshipman de la marine anglaise.

L’anxiété étreignait toutes les gorges, nul n’osa aller à sa rencontre, nul n’eut la force de répéter ce cri de surprise et de terreur échappé au marquis.

Le chevalier remarqua alors tous ces visages bouleversés, et il s’arrêta au milieu du salon, muet comme ceux au milieu desquels il arrivait.

Le marquis s’était couvert la face avec ses deux mains. Il paraissait vouloir chasser maintenant ce fantôme évoqué par lui.

—Grâce!... murmura-t-il enfin, grâce, mon frère, pour ce malheureux!

Et il désignait Albert.

—Ne le maudissez pas, mon frère, car il portera bien notre nom; car, loin de nous déshonorer, il nous vengera...

Le marquis parlait d’une voix entrecoupée par la terreur, il frissonnait sur sa chaise longue et n’osait regarder le fantôme.

—Ah ça, mon oncle, répondit le chevalier ouvrant enfin la bouche, est-ce parce que j’arrive à minuit que vous me prenez pour une ombre?

Ce mot: Mon oncle! produisit sur la muette assemblée une commotion électrique et délia toutes les langues.

—Mon oncle!... répéta-t-on avec une surprise plus grande encore peut-être que l’effroi qu’avait produit l’arrivée du mystérieux personnage.

Celui-ci s’avança alors vers le marquis stupéfait et lui dit:

—Mais regardez-moi bien, mon oncle, je suis vivant, parfaitement vivant, et je ne ressemble point à un fantôme.

—Mais qui donc êtes-vous? s’écria M. de Lancy.

—Je suis Oscar-Honoré de Lancy, votre neveu, le fils du chevalier de Lancy, votre frère.

—C’est impossible! murmura le marquis. Mon frère est mort...

—Hélas! dit le chevalier.

—Et mort sans enfants.

—Vous vous trompez, mon oncle, il a laissé un fils: ce fils, c’est moi.

—Quel âge avez-vous donc? demanda le vieillard.

—Vingt ans, mon oncle.

—Vous voyez bien que c’est impossible; il y a trente-deux ans que mon frère est mort, et cependant vous lui ressemblez... vous lui ressemblez à ce point, que j’ai cru que c’était lui... lui à vingt ans, comme il était lorsque nous nous séparâmes pour toujours.

—C’est tout simple, je suis son fils.

—Monsieur, dit sévèrement le marquis, n’abusez point d’un caprice étrange du hasard pour essayer de duper une honnête famille.

—Monsieur le marquis, interrompit froidement le chevalier de Lancy, et avec un accent de conviction et de franchise tel, que tous les personnages témoins de cette étrange scène se sentirent dominés, je me nomme Oscar-Honoré de Lancy, je suis officier de la marine anglaise, et je n’ai jamais trompé personne. Je vous dis vrai, je suis le fils du chevalier de Lancy, mort aux Indes le 1ᵉʳ février 1846, et non point à Paris en 1815, comme vous l’avez cru naguère.

Un double cri s’échappa de la gorge de Dragonne et de celle de Gaston; mais le doute revint aussitôt après, car ce dernier avait toujours entendu dire à son père qu’il avait tué le chevalier de Lancy d’un coup de quarte dans la poitrine, et Dragonne avait vu vingt fois l’extrait mortuaire du défunt dressé à la mairie du deuxième arrondissement de Paris.

—Monsieur le marquis, reprit le nouveau venu, connaissez-vous l’écriture de votre frère?

—Oui, dit le marquis.

—Cette écriture ne vous a-t-elle point semblé altérée en sa forme primitive, dans les lettres que vous avez reçues, sous l’Empire, de différentes villes d’Allemagne, bien que portant sa signature?

—Non, répondit le marquis, mon frère me faisait toujours écrire par son valet de chambre, empêché qu’il était lui-même par une blessure à la main droite.

—Ah! fit le midshipman; mais reconnaîtriez-vous cependant et bien exactement cette écriture?

—Certainement.

—Alors, monsieur, avant de m’interroger de nouveau, avant que moi-même je vous donne aucune explication, veuillez ouvrir cette lettre.

Le marquis s’empara du pli qu’on lui tendait et en lut la suscription ainsi conçue:

«Au marquis de Lancy, mon frère, ou à ses descendants, si déjà il est trépassé.»

—C’est bien son écriture, murmura le marquis, et il ouvrit la lettre et poursuivit avec émotion, au milieu du silence et de l’étonnement général:

«Mon cher frère,

«Je ne sais si vous êtes encore de ce monde; je ne sais pas, non plus, si vous n’environnez pas un imposteur de l’affection que vous me portiez. Je vous écris à mon lit de mort, après avoir oublié pendant près de cinquante années qui j’étais et le nom que j’avais reçu de nos pères. Si extraordinaire que vous paraisse ce début, écoutez-moi avec patience et laissez-moi vous dire mon étrange histoire. Au mois de novembre 1792, j’allais m’embarquer pour l’Angleterre avec mon valet de chambre Baptiste. Cet homme me ressemblait; il avait ma taille, mon âge; il était brun comme moi, et l’intonation de sa voix se rapprochait singulièrement de la mienne...»

Le marquis tressaillit et s’arrêta, la lettre lui échappa des mains, Dragonne s’en saisit et poursuivit.

Le chevalier racontait ce que nos lecteurs savent déjà, c’est-à-dire les atroces péripéties du drame dont Baptiste et le père Kervan avaient été les héros, puis arrivé à ce moment où le tonneau qui l’enfermait avait été jeté à la mer, il disait:

«Lorsque je me sentis ballotté par les vagues, l’énergie qui m’avait jusque-là soutenu disparut: le délire me prit et je n’ai jamais su ce qui arriva. Au jour je me trouvai couché sur le pont d’un navire anglais parmi des visages inconnus. Chose étrange, la commotion que j’avais éprouvée était si grande que j’avais complétement perdu la mémoire et de ce qui s’était passé et de ce que j’étais la veille. Je ne me souvenais pas même de mon nom. En vain m’interrogea-t-on, il me fut impossible de répondre. On m’apprit qu’on m’avait entendu pousser des gémissements, que le tonneau, harponné et monté à bord, avait été défoncé... Tout cela m’étonna, et je ne pus fournir aucun renseignement.

«Cependant mes mains blanches, l’aisance avec laquelle je m’exprimais ne laissaient aucun doute sur ma position dans le monde; le docteur du bord, après m’avoir longuement interrogé, déclara que je n’étais nullement fou, mais que j’avais éprouvé une lésion dans le cervelet, et qu’il me serait impossible de me souvenir du passé.

«Le navire qui m’avait recueilli allait aux Indes; en route, il essuya une tempête; le commandant était retenu au lit par la fièvre, le commandant en second fut enlevé de son banc de quart par une lame et rejeté grièvement blessé sur le pont. Les autres officiers perdaient déjà la tête, lorsqu’un vague instinct de mon ancienne profession s’empara de moi. Je montai sur le banc de quart; on me regarda avec étonnement, j’ordonnai une manœuvre avec cette précision, cette netteté d’intonation qui dénote l’habitude du commandement: la manœuvre fut exécutée, le navire couché sur le flanc se redressa. Je continuai mon rôle de capitaine improvisé, et le gros temps se trouva dominé, vaincu bientôt. Trois heures après, j’étais tellement grandi aux yeux de l’équipage, qu’on me décerna, d’un commun accord, le titre de commandant provisoire. A n’en plus douter, j’étais officier de la marine française et je savais mon métier.

«Nous arrivâmes à Bombay. Le navire qui m’avait recueilli et que j’avais sauvé appartenait à la Compagnie des Indes. La Compagnie reconnaissante m’en donna le commandement, et comme je ne me souvenais toujours pas du passé, et qu’il m’était impossible de dire mon vrai nom, on m’appela le capitaine Liberator, en reconnaissance du service que j’avais rendu.

«Pendant trente années, mon cher frère, j’ai navigué sous pavillon anglais, sans me pouvoir souvenir, sans me douter même que j’avais été le chevalier de Lancy. Une blessure à la cuisse, reçue dans les guerres de l’Inde, me força à prendre ma retraite et à me vouer au commerce. Je fis fortune et me mariai. A l’heure où je vous écris j’ai un fils de vingt ans, officier de la marine anglaise, et je n’ai plus que quelques jours d’existence. On ne vit pas vieux sous le ciel indien; j’ai même dépassé de beaucoup la limite ordinaire de longévité sous nos climats; j’ai soixante et douze ans, et il est rare qu’on atteigne cet âge ici. Il y a huit jours, j’étais encore le capitaine Liberator, aujourd’hui je me souviens que je fus le chevalier de Lancy, et j’attribue à un miracle le retour de ma mémoire. Je suis attaqué d’une maladie qui ne pardonne point. Hier, j’avais autour de mon lit mon médecin, deux noirs qui me servent et mon fils Oscar-Honoré. Le docteur et mon fils causaient à voix basse, lorsque le premier dit tout à coup en jetant les yeux sur une gazette qui s’imprime à Calcutta:

«—Voici un singulier supplice que les Chinois seuls peuvent inventer. Tenez, lisez.

«Oscar prit la gazette et lut:

«Un mandarin de l’Est a trouvé un expédient nouveau pour se débarrasser des missionnaires chrétiens et de leurs néophytes. Il les fait enfermer dans une futaille et jeter à la mer par un temps bien calme, d’où il résulte que le tonneau flotte des journées entières avant d’être submergé.»

«Ces quelques lignes étaient fort simples, on m’avait dit vingt fois que j’avais été trouvé dans un tonneau poussé par les vagues. Jamais le souvenir du passé ne s’était présenté à mon esprit. Eh bien, à peine mon fils eut-il achevé, qu’un ébranlement se fit dans mon cerveau, que le voile qui obscurcissait ma mémoire se déchira, et soudain je vis se dérouler devant moi ma jeunesse dans ses plus minutieux détails, et le drame atroce dont j’avais été la victime dans la cabane du pêcheur. Je me souvins de tout, de notre vieux père, qui doit être mort à cette heure depuis bien des années; de vous, mon frère; de notre enfance écoulée dans notre Morvan, et du roi martyr, dans les rangs de l’armée duquel on m’attendait.

«J’ai voulu vous écrire; j’espère que vous êtes encore de ce monde que je vais quitter. Je vous envoie mon fils; si vous n’en avez, au moins notre nom ne s’éteindra pas.

«A vous et adieu pour toujours.

«Chevalier de Lancy.»

Une violente émotion s’empara du marquis lorsqu’il eut terminé cette lettre, et puis, tout à coup, il ouvrit ses bras à son neveu, qui s’y précipita.

Après les premiers épanchements, Oscar de Lancy raconta qu’il était arrivé à Paris où il avait pris des renseignements sur sa famille française. Là il avait appris qu’en 1815 un faux chevalier de Lancy avait été tué en duel par le baron de Vieux-Loup, et il avait tout d’abord reconnu l’infâme laquais qui, pendant vingt ans, avait porté le nom de son père.

Ces explications données, le jeune chevalier de Lancy demanda à son tour celle de la situation étrange où il avait trouvé tous les hôtes du grand salon de la Fauconnière. Le marquis lui raconta alors succinctement l’histoire des vieilles rancunes qui séparaient la maison de Lancy de la maison de Vieux-Loup.

Ce fut alors à Gaston à prendre la parole:

—Monsieur le marquis, dit-il, ne me disiez-vous point tout à l’heure que vous n’aviez pas hérité des préjugés de vos pères?

—En effet, monsieur, répondit le marquis.

—Et que, sans le meurtre récent du chevalier votre frère...

—J’eusse pardonné aux Vieux-Loup, oui, monsieur.

—Eh bien! dit Gaston, vous le voyez, monsieur, ce meurtre était imaginaire. Feu le baron de Vieux-Loup a vengé, au contraire, le vrai chevalier de Lancy.

—Vous avez raison, monsieur, et s’il n’était pas mort...

—Pardon, interrompit Gaston, vous vous êtes un peu hâté de maudire M. Albert, votre fils.

—C’est vrai, soupira le marquis.

—Et je crois même que vous lui devriez tendre la main.

Albert poussa un cri et se jeta dans les bras du marquis, tandis que sa mère fondait en larmes et que Dragonne défaillante se laissait tomber sur un siége.

—Je serais donc d’avis, monsieur le marquis, poursuivit Gaston froidement, que vous eussiez le beau rôle dans la vieille querelle qui désunit les Vieux-Loup et les Lancy.

—Comment l’entendez-vous, monsieur? fit le marquis en tressaillant et dont le cœur se prit à battre au souvenir des paroles belliqueuses dont on avait bercé sa jeunesse.

—Albert est un bon et loyal jeune homme, poursuivit Gaston. Nature dévouée et tendre, exempte de passion et de haine, il s’est laissé prendre aux doux regards et au naïf sourire de Mignonne de Vieux-Loup, la plus charmante enfant qu’on puisse trouver. Ils se sont aimés tous les deux, ils s’aimeront toujours. Refuser de les unir serait une barbarie indigne de vous et des traditions de bonne loyauté de votre race.

Le marquis leva les yeux au ciel et ne répondit pas. Une dernière et suprême lutte s’éleva dans son cœur.

—Il serait beau, continua Gaston, de voir le marquis de Lancy se faire porter demain au manoir de la Châtaigneraie, aborder avec calme et dignité ces pourfendeurs innocents, ces têtes grises pleines de colère, ces cœurs remplis de bonhomie qu’on nomme les Vieux-Loup, et leur dire:

«Messieurs mes voisins, ne trouvez-vous pas qu’il est ridicule et fâcheux outre mesure que parce qu’il a plu à nos aïeux de se battre pour une belle et de s’enferrer maladroitement, nous nous regardions éternellement de mauvais œil? que nos deux manoirs qu’un vallon sépare se contemplent avec colère, et que les barons de Vieux-Loup ne puissent chasser dans le parc de la Fauconnière, pas plus que le marquis de Lancy dans les bois de la Châtaigneraie? Ne trouvez-vous point encore que lorsqu’on a fille et fils à marier, il est dur de s’en séparer et de les envoyer en pays lointain, alors qu’il serait si commode de les avoir près de soi, de les voir s’aimer et perpétuer deux bonnes vieilles races qui ne mentiront jamais à leur sang? Dites, monsieur le marquis, croyez-vous que les Lancy n’auraient point le beau rôle en agissant de la sorte?»

—Oh! mes pères! murmura le marquis déjà vaincu.

Et il attacha un regard humide sur les portraits de famille qui décoraient le salon, et sembla leur demander pardon de répudier enfin cet héritage de haine séculaire qu’ils lui avaient transmis. Puis il dit à Gaston:

—Soit, monsieur; admettons que je permette à mon fils d’épouser mademoiselle de Vieux-Loup, croyez-vous que ses oncles?...

—Je vous comprends, monsieur, mais j’ai le ferme espoir que ses oncles sacrifieront au bonheur de Mignonne leur rancune, qui n’est plus qu’un mot et un prétexte à forfanterie.

—Je ne sais... murmura le marquis.

—Je serai l’avocat de Mignonne et d’Albert.

—Vous connaissez donc ces messieurs? demanda M. de Lancy.

—Un peu, monsieur le marquis, et j’ai quelque confiance en mon habileté d’orateur.

Le marquis sourit, tendit de nouveau les bras à Albert et lui dit:

—Je vous autorise, mon fils, à demander la main de mademoiselle Mignonne de Vieux-Loup.

En ce moment, Gaston s’approcha de Dragonne, qui pleurait silencieusement dans un coin du salon:

—Dois-je parler encore, Dragonne, ma bien-aimée? murmura-t-il tout bas.

—Oui, répondit-elle d’une voix étouffée.

Gaston revint auprès du vieillard et lui prit affectueusement la main:

—Monsieur, dit-il, vous pensiez, tout à l’heure, que votre honneur était en souffrance, et vous vous êtes adressé à moi pour le restaurer?

—C’est juste, monsieur, répondit le marquis, je vous ai offert la main de ma fille.

—Et vous m’avez dit: Vous avez sauvé mon enfant, vous portez un nom honorable, j’ai foi en votre loyauté.

—Sans doute, dit le marquis.

—Peut-être avez-vous eu tort, monsieur le marquis.

Un geste d’étonnement échappa au vieillard.

—Veuillez m’écouter, monsieur, reprit Gaston. Je ne m’appelle point M. de Launay; je me suis introduit chez vous avec un but, et ce but vous eût paru criminel si je l’avais avoué.

—Monsieur!... fit le marquis au comble de l’étonnement.

—J’aime Dragonne de Lancy, votre fille, répondit Gaston.

Le marquis tourna ses regards vers Dragonne et s’aperçut qu’elle pleurait.

—Je l’aime, continua Gaston, et il y a une heure, je venais ici, monsieur, pour prendre congé de vous, afin de ne la revoir jamais.

—Mais votre véritable nom est donc entaché, monsieur! s’écria le marquis au comble de la stupéfaction.

—Non! plus à présent, mais tout à l’heure, monsieur.

—Que voulez-vous dire?

—Je veux dire, articula lentement Gaston, que je vous demande formellement la main de mademoiselle de Lancy, moi, Gaston de Vieux-Loup, le fils de ce baron de Vieux-Loup que pendant trente années vous avez regardé comme le meurtrier du chevalier votre frère.

Le marquis fit un soubresaut sur son siége.

—Ah! murmura-t-il, c’en est trop.

Gaston alla prendre Dragonne par la main, il l’amena aux genoux du vieillard, il se courba lui-même devant lui et lui dit:

—Monsieur le marquis, savez-vous bien que ma vie tout entière sera consacrée à son bonheur?

Et Dragonne, enlaçant le vieillard de ses deux bras, ajouta:

—Refuserez-vous la main de votre fille, mon père, à celui qui vous la rendit saine et sauve?

—Mon Dieu! fit le marquis avec tristesse, mes aïeux ne me maudiront-ils pas?

—Non, monsieur, répondit Gaston, car ils étaient chrétiens, et l’Évangile, qui fut leur loi et qui est la nôtre, commande de pardonner.

Puis Gaston se leva, posa la main sur sa poitrine et acheva:

—Monsieur le marquis de Lancy, moi, Gaston, baron de Vieux-Loup, le chef de ma race selon la lignée et le droit d’aînesse, je vous demande humblement pardon, en mon nom et en celui de cette même race, des torts que les Vieux-Loup eurent envers les Lancy, et je désire qu’une double union cimente à jamais la paix de nos deux familles.

Devant cette suprême démarche, en présence de cette excuse si noblement faite, le dernier scrupule, le dernier ressentiment du marquis devait tomber; il étendit ses mains tremblantes sur les têtes de Dragonne et de Gaston agenouillés de nouveau, et il leur murmura doucement:

—Mes enfants, aimez-vous toujours.

L’adhésion formelle de son père rendit à Dragonne ce courage viril qui l’avait si complétement abandonnée depuis quelques heures; elle essuya ses beaux yeux, elle se redressa sans nouvelle faiblesse, et pressant la main de Gaston:

—Tout n’est point fini, lui dit-elle, il faut encore qu’Albert épouse Mignonne, et je me charge d’épouvanter ces dignes châtelains de la Châtaigneraie, de façon qu’ils ne puissent refuser.

—Dragonne, ma chère belle, murmura Gaston, ne renonceras-tu donc jamais à ce rôle d’héroïne qui vous va si bien, madame, mais qui est si peu en harmonie avec ton cœur d’ange et ta beauté de séraphin?

—Si fait, répondit-elle, quand je m’appellerai la baronne de Vieux-Loup.

—Et... jusque-là? demanda-t-il tendrement.

—Jusque-là, monsieur, je veux être cette Dragonne chasseresse qui poursuivait votre oncle Joseph à coups de pierres et causait si grand’peur aux valets de ferme de la Châtaigneraie, et à ce brave chevalier de Vieux-Loup, ce gros homme tout rond qui narre si bien l’histoire de la pieuse Mathilde et du galant Malek-Adel.

Gaston mit un baiser au front de Dragonne, un baiser que nul ne surprit et qui retentit au fond du cœur de la jeune fille comme la première strophe de ce long hymne d’amour qu’ils allaient désormais chanter tous les deux, sans crainte de voir apparaître l’ombre sanglante et courroucée de feu le chevalier de Lancy.

Qu’on nous permette de revenir sur nos pas une fois encore pour raconter un événement d’une nature différente, accompli une heure avant la scène que nous venons de décrire.

L’oncle Antoine ou, si vous le préférez, M. le chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, était parti le matin pour Saint-Landry, où il y avait foire. Il allait traiter avec un riche meunier de Nevers pour la vente du blé de la Châtaigneraie, et en même temps pour acheter un petit cheval de race limousine qui pût servir à deux fins, la selle et le cabriolet, si toutefois on pouvait donner ce nom à l’antique patache que les deux gentilshommes avaient sous remise à la Châtaigneraie, et dans laquelle ils se faisaient voiturer lorsqu’ils se rendaient tous les deux dans les villages voisins.

L’oncle Antoine, malgré ses penchants à la littérature, une inclination des plus funestes, selon nous, aux mathématiques, était assez retors en affaires; il s’entendait même beaucoup mieux à conclure un marché que M. le baron, son frère aîné, lequel lui abandonnait volontiers les négociations mercantiles, se réservant la direction agricole des fermes.

M. le chevalier de Vieux-Loup avait donc, le verre en main, dans un cabaret borgne de Saint-Landry, conclu en une heure un marché avantageux, qui avait été ratifié en espèces sur-le-champ. Le meunier avait délié un gros sac de cuir dont il avait répandu le contenu sur la table; l’oncle Antoine avait élevé méthodiquement les piles d’écus et de louis, compté et recompté, puis il avait ouvert un gros sac de toile écrue et fait disparaître l’argent du meunier, qui changeait simplement ainsi de prison.

Le meunier devait faire enlever le blé le lendemain.

Cette première affaire terminée, M. le chevalier de Vieux-Loup était allé se promener sur le champ de foire et lorgner les chevaux qui s’y trouvaient, la queue embellie d’un bouchon de paille.

Il était escorté dans cette pérégrination par Jean le sarcleur, ce grand benêt que les épithètes de Mignonne rendaient si joyeux. Jean se connaissait quelque peu en maquignonnage, et l’oncle Antoine l’avait emmené. En venant de Saint-Landry, Jean chemina, son bissac sur l’épaule, son bâton à la main, à côté du cheval de labour que montait M. le chevalier; mais il avait la promesse de s’en retourner bien installé sur une selle, puisque le digne gentilhomme devait acheter un cheval.

L’oncle Antoine fureta longtemps sans s’arrêter à un choix; cette bête-ci avait une vilaine robe, celle-là le garrot bas, une autre le jarret engorgé, une troisième la tête épaisse, une quatrième amblait; Jean le sarcleur n’osait plus hasarder son avis et se disait tout bas que M. le chevalier ferait tant et si bien que lui, Jean, s’en retournerait piteusement à pied.

Jean se trompait. L’oncle Antoine avisa tout à coup une jolie pouliche berrichonne gris-de-fer, grêle de formes, l’œil saillant et plein de feu, et âgée de trois ans.

Le marché fut conclu en dix minutes; mais le digne châtelain eut le tort de prolonger outre mesure la nouvelle séance que ce nouveau marché nécessitait, au cabaret de l’Aigle Noir, l’hôtellerie à la mode du bourg de Saint-Landry. On but beaucoup, on s’attarda, la brume vint. L’oncle Antoine réfléchit qu’un homme qui a bu beaucoup a grand besoin de dîner, et de Saint-Landry à la Châtaigneraie il y avait cinq bonnes lieues. Il proposa donc à Jean le sarcleur de dîner à l’Aigle Noir en sa compagnie. Jean accepta avec enthousiasme l’honneur de dîner avec son châtelain; ce qui fit qu’on but encore, et à neuf heures seulement M. le chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie mettait le pied à l’étrier et enfourchait la jolie pouliche, qui se cabra gentiment tout d’abord.

—Tu arriveras quand tu pourras, dit-il à Jean. Coco a le pas lourd, et il a fait une bonne trotte ce matin. Ménage-le; moi, je prends les devants.

—Prenez garde, sauf votre respect, monsieur le chevalier, observa Jean avec déférence, mais les chemins sont mauvais et cette bête me paraît loger le diable dans ses jambes.

—Bah! répondit le vieux gentilhomme, j’ai de bonnes traditions d’équitation, je m’en souviendrai.

Il roulait un peu sur sa selle en disant cela, il avait la tête chaude, et son gros ventre se trouvait mal à l’aise entre les pommeaux des arçons.

La pouliche partit au petit trop, puis elle allongea le pas, et puis, s’échauffant, elle prit le galop, et enfin elle sembla justifier, tant sa course devint rapide, l’opinion de Jean le sarcleur, qui avait prétendu qu’elle logeait le diable dans ses jambes.