XIV
Laissons don Paëz tomber dans la plaine avec une petite troupe, et rétrogradons de quelques heures.
Don Fernand, éprouvé mais non abattu par ses pertes récentes devant l’Albaïzin, avait senti qu’il ne pouvait plus tenir la plaine, et reprenant la route des sierras, aux gorges profondes desquelles il voulait confier sa fortune pâlissante, il s’était replié avec son armée sur le petit castel maure où sa sœur l’attendait et où nous l’avons vu naguère voulant se donner la mort.
Quand il ne fut plus qu’à une journée de marche, don Fernand choisit une position fortifiée naturellement par des rochers escarpés, et fit camper son armée lassée sur un étroit plateau d’où il était facile de surveiller les menées de l’ennemi et d’éviter une surprise.
Puis, comme il aimait sa sœur d’une ardente affection, et que plusieurs mois s’étaient écoulés depuis qu’il ne l’avait vue, il confia le commandement de son armée à son second lieutenant, Aben-Saïd, car Aben-Farax avait été tué la veille dans une escarmouche, et il continua son chemin avec une escorte de deux cents hommes.
Nous savons ce qui lui était advenu.
L’armée, après un jour de repos, s’était remise en route à la nuit tombante.
Elle était forte d’environ sept mille hommes, et les chemins qu’elle prit se trouvaient si étroits et si difficiles, qu’il était impossible à une armée supérieure en nombre de lui tenir tête et de l’envelopper aisément.
La nuit était belle, quoiqu’un peu assombrie par l’absence de la lune; les bataillons marchaient en silence, et le bruit de leurs pas sur le gazon ou les rochers était si léger, qu’à un quart de lieue de distance et grâce à l’obscurité, il était impossible de soupçonner leur passage.
Vers minuit, cependant, les troupes d’avant-garde crurent apercevoir çà et là des ombres rapides se dérobant derrière les rochers ou glissant au travers des clairières; mais elles étaient si peu nombreuses que la pensée ne vint à personne qu’elles pouvaient être autre chose que des bêtes fauves ou des chasseurs s’épiant mutuellement; et l’armée continua à avancer.
Plus tard, les Maures étonnés virent briller soudain, sur les montagnes voisines, des feux qui s’allumèrent un à un; ils commencèrent à être inquiets.
Un peu plus loin, les feux se multiplièrent, et alors les chefs ordonnèrent une halte pour tenir conseil.
—Nous sommes enveloppés, dit Aben-Saïd; tenez, regardez derrière nous, les mêmes feux commencent à briller, la retraite nous est coupée; mais il est trop tard pour reculer, et d’ailleurs, nous sommes en nombre imposant;—une poignée d’hommes ne pourrait avoir raison de nous.
—Il faut plus d’une poignée d’hommes pour établir des signaux aussi nombreux, répondit un chef, et tout me porte à croire que des forces imposantes nous doivent attaquer;—mais qu’importe! Dieu est pour nous, notre cause est juste, marchons!
L’armée se remit en route et arriva vers une heure du matin dans une étroite plaine fermée en tous sens par de hautes montagnes boisées, n’ayant d’autres issues que des vallées étroites, creusées par les torrents et les crues subites des sierras.
La plaine, déserte en apparence, était cependant emplie d’un vague murmure qui trahit aux oreilles des Maures la présence de l’ennemi; et, en effet, à mesure que leurs bataillons avançaient, chaque touffe d’arbres s’agitait et laissait échapper un homme tout armé; sur chaque roche grise remuait soudain un être vivant, et c’était un soldat espagnol.
Puis, soudain, les montagnes qui fermaient la plaine, sombres jusque-là, se couvrirent à leur tour d’une chevelure de feu, et, répondant à cette clarté subite, d’autres clartés livides et instantanées jaillirent des flancs de chaque colline et de chaque mamelon, suivies d’un fracas horrible qui ébranla les sierras dans leurs assises de granit. C’était le bruit de la mousqueterie et du canon. Les Espagnols engageaient le combat en mitraillant les Maures.
Alors ceux-ci, qui ne traînaient après eux que des pièces de campagne, dédaignèrent de s’en servir et ils attaquèrent, l’épée et le pistolet au poing.
Ainsi commença cette lutte, qui durait encore au point du jour.
D’abord les montagnes et les collines ne supportaient pas une armée plus nombreuse que l’armée maure;—mais, à mesure que les uns tombaient sous la mitraille et que leurs rangs s’éclaircissaient, les vallées dégorgeaient de nouveaux bataillons espagnols qui venaient grossir ceux qui avaient engagé l’affaire, tandis qu’aucun secours n’arrivait aux Maures.
Léonidas et ses trois cents Spartiates ne furent pas plus héroïques aux Thermopyles que ces hommes, écrasés par le nombre, qui défendaient à cette heure suprême et sans espoir de victoire, leurs foyers, leurs mœurs, leur indépendance, leur Dieu.
Ils combattaient à outrance et tombaient frappés en pleine poitrine, serrant leur épée dans leurs doigts crispés pour la conserver même après leur mort, le sourire des martyrs sur les lèvres, l’orgueil des héros sur le front.
Quand le jour vint, les trois quarts mordaient la poussière et les Espagnols étaient encore plus de vingt mille!
Aussi parurent-ils rougir de leur victoire, et comme s’ils eussent été honteux de combattre au grand jour, avec un pareil nombre, des ennemis ainsi décimés, ils battirent en retraite, laissant quelques bataillons encore frais pour achever d’écraser les vaincus.
Parmi les Maures encore debout était leur chef Aben-Saïd; le noble jeune homme avait fait des prodiges; couvert de plaies, ruisselant de sang, il était infatigable, et son épée paraissait convertie en une lame de feu qui foudroyait tout ce qu’elle touchait.
Ce fut alors que don Paëz et ses lansquenets tombèrent comme la foudre, ou plutôt comme une nuée d’archanges vengeurs sur le théâtre du combat pour en changer la face et les destinées.
Ranimés par ce secours inespéré et dont ils ne pouvaient s’expliquer le mobile, ils relevèrent la tête et une force nouvelle, celle de l’espérance et de l’enthousiasme, passa soudain dans leurs veines et raffermit leurs bras alourdis et lassés.
La lutte recommença, plus acharnée et plus terrible que jamais; mais, cette fois l’issue n’en pouvait être douteuse, et bientôt les Espagnols vaincus se débandèrent et prirent la fuite; le canon se tut, la fumée se dispersa et monta en spirale vers le ciel, sur l’aile d’un vent vigoureux. Alors les Maures étonnés aperçurent, au milieu d’eux, à cheval, tout poudreux et tout sanglant encore du combat, son épée rougie à la main, don Paëz grandi de toute la hauteur de la majesté royale et de tout l’enthousiasme du triomphe.
Don Paëz fit un signe avec son épée et réunit avec ce signe les principaux chefs qui survivaient encore.
A ses côtés, pâle et sanglante comme lui, comme lui l’œil étincelant de la fièvre de la victoire, se tenait la princesse, dont le cheval, frappé à mort, s’était naguère abattu sous elle.
—Maures, dit-elle alors, votre roi Aben-Humeya n’est plus; il est mort en roi, comme devait mourir le dernier des Abencerrages.
Un cri de stupeur douloureuse répondit à ces paroles.
—Nous n’avons plus de roi! malheur à nous! murmurèrent tous ces hommes qui n’avaient pas su pâlir en face du trépas.
—Le roi est mort, vive le roi! répondit alors la princesse. Je suis la sœur de don Fernand et les femmes régnaient à Grenade.
—Une reine! firent-ils avec accablement, aura-t-elle le bras assez fort pour brandir l’étendard de notre indépendance?
—Voici mon époux, dit-elle en montrant don Paëz, je le fais roi!
Les Maures tressaillirent...
Ils hésitaient et se regardaient encore, quand Aben-Saïd qui, percé de cent coups différents, avait sur le visage la pâleur du trépas, s’adressa à don Paëz et lui dit:
—Tu es brave, don Paëz; nul jamais n’en a douté et n’en doutera; mais tu n’es pas de notre nation et tu as combattu dans les rangs de nos ennemis...
—C’est vrai, répondit don Paëz; mais le roi Philippe II m’a insulté, et quand on a nom don Paëz, on ne pardonne pas une insulte! Je ne suis point de race maure, mais je ne suis pas non plus de race espagnole, et mes ancêtres portaient couronne au front. Votre roi est mort, me léguant son sceptre; je prends ce sceptre et je vous dis: vous êtes désormais mon peuple, et la dernière goutte de mon sang, la dernière pensée de mon cœur est à vous! Vous étiez tout à l’heure forts et redoutables; la mort a ravagé vos bataillons, dont il ne reste plus que des débris—eh bien! avec les trésors que m’a légués votre roi, nous achèterons une armée, nous triompherons ou nous succomberons ensemble; périr les armes à la main avec un roi à sa tête n’est point le trépas pour un peuple comme vous, c’est un triomphe à l’heure présente, c’est l’immortalité dans l’avenir!
Et don Paëz était si beau et si fier en ce moment, il avait la tête si haute, le geste si noble, le regard si étincelant, que l’enthousiasme galvanisa ces hommes sanglants et mutilés qui foulaient du pied les cadavres de leurs frères, et qu’ils s’écrièrent d’une voix unanime:
—Vive don Paëz!
Alors Aben-Saïd, dont les premières brumes de la mort obscurcissaient déjà les regards, s’avança en chancelant vers don Paëz, mit un genou en terre et lui dit:
—Prends mes deux mains dans la tienne, en signe de vasselage; je te fais hommage lige, et au nom des débris de ce peuple, dont j’étais le dernier chef, je te reconnais et te salue pour mon roi!
Et Aben-Saïd se releva; il fit deux pas en arrière, et, d’une voix mourante, cria par trois fois, selon l’usage:
—Le roi est mort! vive le roi!
—Vive le roi! répondit la foule.
—A présent, murmura Aben-Saïd, puisque les Maures ont un chef, je puis mourir!
Et le noble jeune homme tomba pour ne plus se relever.
Don Paëz posa la main sur ce cœur dont la dernière pulsation venait de s’éteindre, et il dit:
—Dors en paix, jeune brave, les martyrs seront vengés!
—Maures! cria-t-il, vous avez eu raison de m’acclamer pour roi, vous avez eu raison de croire en don Paëz,—la journée de revers que vous avez subie coûteras cher à vos vainqueurs!
Alors, se tournant vers Hector:
—Prends, lui dit-il, dans ce coffre autant de rubis, de perles et de richesses qu’il en faudra pour acheter une armée; cours à Naples et dis à notre frère Gaëtano d’enrôler des lansquenets allemands, et des marins génois pour me venir en aide!
—J’irai, dit simplement Hector, et nous te sauverons!