III

La mère et l'enfant furent un moment étourdis.

Sur les larges trottoirs les passants se croisaient, se heurtaient, marchaient à la file et se croisaient encore.

On eût dit une fourmilière immense.

Sur la chaussée, les cabs et les hansons passaient rapides comme l'éclair, se rencontrant avec les omnibus.

C'était un tohu-bohu, un vacarme indescriptible.

Un sentiment de terreur s'empara de la pauvre Irlandaise. Elle se trouva seule et perdue au milieu de tout ce monde et elle se repentit de n'avoir pas accepté les offres obligeantes du marchand de poisson et de mistress Fanoche.

L'enfant se serrait toujours contre elle et paraissait, lui aussi, dominé par un même sentiment d'épouvante.

Cependant, il lui dit:

—Mère, marchons. Ne restons pas là...

L'Écossais lui avait bien enseigné son chemin, mais elle ne s'en souvenait plus.

Elle aborda un passant, et lui dit:

—Indiquez-moi, je vous prie, Lawrence-street.

Le passant, qui s'était arrêté complaisamment, parut chercher dans son souvenir:

—Je ne connais pas ça, dit-il enfin.

L'Irlandaise le salua, et continua à marcher.

Au lieu de remonter le Strand dans la direction de la Cité, elle descendit au contraire vers l'ouest, passant devant la gare de Charing-Cross.

Elle arriva ainsi sur la place Trafalgar et entra dans Pall-Mal.

Dans Pall-Mal on n'a jamais entendu parler de Lawrence-street.

Il n'y a que le peuple qui connaisse cette rue.

L'Irlandaise demanda plusieurs fois son chemin et toujours inutilement.

Elle parla de Saint-Gilles à un vieux monsieur.

Le vieux monsieur lui répondit par le mot de Soho square et s'en alla.

La pauvre mère revint sur ses pas. Elle remonta Hay-Markett, entra dans un public-house et renouvela sa question.

Mais comme on allait lui répondre, un homme se trouva derrière elle et demanda un verre de brandy.

L'Irlandaise le regarda, tressaillit, et son visage s'éclaira d'un rayon de joie.

Elle avait reconnu en lui un des hommes qui étaient sur le Penny-Boat; et maintenant cet homme était pour elle presque une connaissance.

C'était Barclay, dit Shoking, l'homme à qui lord Palmure, avait donné la mission de suivre l'Irlandaise et qui ne l'ayant point perdue de vue un seul instant, s'offrait tout à coup et comme par hasard à ses yeux.

—Vous demandez votre chemin, ma chère? lui dit-il.

—Oui, dit l'Irlandaise, et personne ne peut me dire où est Lawrence-street.

—C'est que les belles gens d'Hay-Markett ne connaissent pas ça, dit Shoking.

Il n'y a que le pauvre monde comme nous qui le sache.

C'est bien vous qui étiez sur le Penny-Boat?

—Oui, dit l'Irlandaise, et vous aussi?

Shoking avala un verre de brandy d'un trait, donna un half-penny, et dit encore à l'Irlandaise:

—Il faut que les pauvres gens s'entr'aident, ma chère. Je ne vais pas vous indiquer votre chemin, moi, je vais vous conduire.

Et il lui prit familièrement le bras, et ils sortirent du public-house.

L'enfant, qui d'abord avait regardé cet homme avec défiance, se laissa prendre par la main.

Shoking, malgré ses haillons sordides, avait quelque chose d'honnête et de solennel qui prévenait en sa faveur.

On eût dit qu'il considérait sa misère comme un sacerdoce.

Lord Palmure lui avait enjoint du suivre l'Irlandaise, lui promettant, pour cette besogne, la somme fabuleuse de dix livres.

Shoking s'était dit qu'il pouvait satisfaire à la fois son bon cœur et le désir du noble lord.

Or, son bon cœur lui parlait en faveur de cette pauvre femme, perdue en l'immensité de Londres, et lui commandait de lui venir en aide.

Pourquoi lord Palmure tenait-il à savoir où l'Irlandaise s'arrêterait?

La beauté de la pauvre femme se chargeait de répondre à cette question, que s'était naïvement adressée Shoking.

—Ça la regarde, s'était-il dit. En attendant, il n'y a pas de mal à ce que je la mette dans son chemin.

Il lui fit donc remonter Hay-Markett, tourna dans Piccadilly, traversa Leicester-square, gagna Newport-street, remonta par Dudley jusqu'à la place des Sept-Cadrans et enfin, après avoir passé devant la pauvre église de Saint-Gilles, entra dans Lawrence-street.

Certes, ils avaient raison tous ceux qui avaient prétendu que c'était une pauvre rue privée d'air et de lumière.

Elle décrivait une courbe, était bordée d'affreuses bicoques, pavée d'immondices et remplie d'une population grouillante d'enfants demi-nus et de femmes en haillons.

La plupart des maisons n'avaient pas de portes et on y pénétrait par une échelle dressée contre la croisée.

Lawrence-street est le quartier général des Irlandais marchands de verdure.

Les femmes demeurent au logis avec leurs enfants; les hommes ne rentrent que le soir, poussant devant eux leur charrette vide.

Quand Shoking, la jeune femme et l'enfant arrivèrent, il n'y avait pas un homme dans la rue.

Shoking s'adressa à une jeune fille de quatorze ou quinze ans qui, assise sur une borne tenait un marmot sur ses genoux et jouait avec lui:

—Connais-tu Patrick? lui dit-il.

—Quel Patrick? demanda-t-elle. Il y en a plusieurs chez nous. Duquel voulez-vous parler?

Un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise. Elle se rappela que l'homme dont on lui avait parlé dans son pays avait deux noms: Patrick Drury.

—Drury! fit la jeune fille, il n'est pas ici... Ah!... il ne viendra pas, ma chère... vous ne le verrez pas... si vous voulez parler à sa femme... c'est là...

Et elle montrait une sorte d'antre, de trou pratiqué au-dessous du sol, sur le côté gauche de la rue, et dans lequel on pénétrait par un escalier de quatre ou cinq marches.

L'Irlandaise frissonna; mais Shoking s'approcha du trou qui avait été une échoppe de cordonnier, sans doute, et il cria:

—Hé! mistress Patrick, venez donc, ma chère! voici des gens de votre pays qui vous arrivent. A ces paroles répondit une sorte de grognement; puis quelque chose s'agita dans l'obscurité et une créature humaine s'avança vers le bord du trou.

C'était une femme encore jeune, mais dans un état de maigreur effrayant. Ses longs cheveux noirs pendaient, emmêlés, sur ses épaules un lambeau d'étoffe enroulé autour de ses reins, composait son unique vêtement, et elle tenait suspendu à ses mamelles appauvries, un enfant de sept ou huit mois.

Elle promena autour d'elle un regard égaré et dit d'une voix où perçait la folie:

—Que me voulez-vous? qui parle de Patrick? Il n'est pas ici... les policemen l'ont emmené... ils l'ont mis en prison... il ne reviendra pas...

Shoking se tourna vers l'Irlandaise:

—Je crois, ma chère, qu'il vous faut renoncer à passer la nuit ici, dit-il.

—Où aller? murmura la pauvre mère en regardant son enfant.

—Je ne sais pas, dit naïvement Shoking. Avez-vous de l'argent?

—Il me reste trois shillings et six pence, dit-elle.

—Venez dans Dudley-street d'où nous sortons, dit Shoking; il y a là un boarding tenu par de braves gens qui, pour un shilling, vous donneront un lit pour vous et votre enfant, et du pain et du jambon.

La femme de Patrick Drury avait regagné son trou, s'était recouchée sur un amas de paille fétide.

Shoking entraîna l'Irlandaise et son fils.

—Mère, disait ce dernier, ne sommes-nous pas bientôt arrivés? j'ai bien faim... et je suis bien las.

—Veux-tu que je te porte? dit le mendiant.

Et il prit l'enfant dans ses bras.

Ils revinrent dans Dudley-street.

Tout à coup l'Irlandaise se sentit frapper sur l'épaule.

Elle se retourna et demeura interdite en se voyant en face de cette même mistress Fanoche qu'elle avait rencontrée sur le bateau.

—Eh bien! ma chère, lui dit mistress Fanoche, je vous le disais bien que vous ne trouveriez pas à vous loger dans Lawrence-street. Voyons, je suis bonne femme, et ne vous en veux pas de m'avoir refusé. Venez sans crainte chez moi.

La pauvre mère regarda son fils qui avait croisé ses petites mains sur la poitrine de Shoking.

—Venez, ma chère, répétait mistress Fanoche d'une voix mielleuse.

—Voilà une dame, murmurait en même temps Shoking, voilà une dame qui a l'air très-honnête, par saint Georges!

L'enfant avait fermé les yeux et ne disait plus rien.

—Allons, venez ma chère, répéta pour la troisième fois mistress Fanoche.