XIII

L'Irlandaise reprit:

—Les cheveux de mon enfant commençaient à pousser.

Ils étaient presque noirs, bien qu'à cet âge et dans notre pays, les enfants soient généralement blonds.

Un jour, son père et moi, nous remarquâmes qu'au milieu de ses cheveux châtains croissait une mèche de cheveux roux.

Mon époux jeta un cri de joie.

—Oh! chère créature, me dit-il en m'embrassant, j'avais donc raison de te dire que tu serais peut-être un jour la libératrice de l'Irlande.

Et comme je ne comprenais rien à ces paroles, il poursuivit:

—Jenny, écoute bien ce que je vais te dire.

Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre pêcheur, vivant obscur et heureux auprès de toi.

Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu éternel.

Je joignis les mains avec effroi.

—Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-être encore besoin de moi. Alors je repartirai et je reprendrai cette épée que j'avais laissé tomber sur le dernier champ de bataille.

Serai-je vainqueur?

Me sera-t-il donné de délivrer enfin notre malheureuse patrie, ou bien cette tâche glorieuse est-elle réservée à notre enfant?

Dieu seul le sait!

Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand l'année 186... sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande.

—Où irons-nous donc? demandai-je.

—A Londres, chez tes maîtres et tes oppresseurs. Là, tu te présenteras le 27 octobre, à huit heures du matin, à l'église Saint-Gilles, tu feras approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le prêtre descendra de l'autel, tu lui diras: «Je vous amène celui que vous attendez.»

—Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui répondis-je avec soumission.

Plusieurs années s'écoulèrent; il était toujours auprès de nous, vivant comme un simple pêcheur, et bien qu'il fût mon époux, je n'avais jamais osé lui demander rien de son passé.

Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions jamais vus, mon père et moi, vinrent heurter à la porte de notre chaumière.

En les voyant, il eut un cri de joie:

—Ah! dit-il, enfin je vous revois!

Quels étaient ces hommes?

Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant:

—L'Irlande a besoin de nous.

Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir.

En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit:

—Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le 27 octobre 186...

—Oui, lui répondis-je en pleurant.

Quelques jours après, l'Irlande était en feu de nouveau.

Les villages se révoltaient un à un, et les troupes royales étaient battues sur plusieurs points.

Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et quand un soldat est tombé, elle le remplace; et quand les premiers et les seconds sont morts, les troisièmes arrivent; et quand l'Angleterre veut, m'a-t-on dit, elle couvre l'Océan de ses vaisseaux.

L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a même pas de pain.

Cependant elle résista longtemps encore; mais le pauvre Irlandais qui tombait n'était pas remplacé, et comme dans la lutte ils étaient un contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de l'Irlande.

Qu'était-il devenu, lui?

Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai à pied, sous le soleil et sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin.

Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout ce bruit, on me répondit:

—C'est la sentence de mort, prononcée par la haute cour martiale, qu'on va mettre à exécution.

Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux.

Un homme du peuple me dit encore:

—On va pendre les chefs de l'Insurrection.

En ce montent, mon cœur se serra, mes tempes se mouillèrent, un horrible pressentiment m'assaillit.

J'étais entraînée, portée par la foule, et j'avais bien de la peine à tenir mon fils au-dessus de ma tête pour qu'il ne fût pas étouffé.

J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu.

Je fus portée ainsi par ce flot humain jusque sur une grande place.

C'était là que se dressaient la potence et la hideuse plate-forme.

Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entraîna presque au pied de l'échafaud.

Je voulus fermer les yeux; une force invincible et mystérieuse me contraignit à les garder ouverts, et je les levai vers la plate-forme, sur laquelle, en ce moment, montaient les condamnés.

Soudain un nouveau cri m'échappa...

Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon âme et ma vie s'envolaient avec ce cri.

Le premier condamné qui venait de monter sur la plate-forme, c'était lui.

Lui, qui me vit, et me cria:

«—Souviens-toi!»

Que se passa-t-il alors?

Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se fermèrent; et quand je les rouvris, la nuit s'était faite, la foule avait disparu; j'étais loin de cette place où il était mort pour l'Irlande, et un homme que je ne connaissais pas portant mon fils endormi sur ses épaules, m'entraînait dans la campagne déserte.

J'étais comme folle et je suivais cet homme sans chercher à savoir qui il était et où il m'emmenait.

Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta mon visage et il me sembla reconnaître le chemin de mon village.

Alors mon guide inconnu me dit:

—A présent, tu n'as plus rien à craindre, femme. Les tyrans de l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre à mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient qui il est.

Va-t-en et souviens-toi.

Et il s'éloigna.

Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait à celui qui venait de mourir pour l'Irlande!

L'Irlandaise s'arrêta encore, et elle essuya les larmes qui inondaient son visage.

Alors, se jetant aux pieds du jeune prêtre:

—Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre mère commune, venez à mon aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il faut que je sois à Saint-Gilles... car...

L'abbé Samuel arrêta l'Irlandaise d'un geste:

—Je suis le prêtre, dit-il, qui doit demain matin célébrer la messe à Saint-Gilles.

—Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide.

—Moi, dit-il, et je vous attendais.

—Mon fils! exclama la pauvre mère, mon fils! où est mon fils?

—Nous le retrouverons, répondit le prêtre.

Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit:

—Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas?

Vous allez nous aider à retrouver cet enfant.

—Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile.

—Je suis prêt à vous suivre, fit l'homme gris d'un signe de tête.

—Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver à tout prix, ajouta le prêtre, c'est celui que l'Irlande attend!

Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage se montra en haut des marches de l'escalier, et, et à sa vue, le prêtre tressaillit et jeta un regard plein d'une mystérieuse inquiétude à ses compagnons.