XXVI

Une heure après, le prêtre et l'homme gris étaient seuls.

On leur avait donné pour logis ce que, dans White-Cross, on appelait la maison du Français.

Deux heures plus tôt l'abbé Samuel avait refusé de quitter sa mansarde et s'était opposé à ce qu'on reprochât à M. Thomas Elgin sa parcimonie.

Mais l'homme gris était venu; il avait échangé avec le prêtre un signe de mystérieuse intelligence, et dès lors le prêtre avait consenti à déménager.

Pourquoi?

Pour la première fois de sa vie, l'abbé Samuel avait vu, pendant la nuit précédente, cet homme dont il ne savait pas même le nom.

Mais cet homme avait exercé sur lui une mystérieuse fascination, et si cet homme venait à White-Cross, c'est qu'il voulait le voir, lui, l'abbé Samuel.

La dette n'était, ne pouvait être qu'un prétexte.

Tel était du moins, le raisonnement que s'était fait le jeune prêtre catholique en voyant apparaître l'homme gris, et dès lors il avait consenti à tout ce que ce dernier demandait, c'est-à-dire à loger avec lui.

Donc, deux heures après, tous deux étaient seuls.

Ils étaient seuls en un petit parloir du rez-de-chaussée qui était muni d'un poêle de porcelaine et de quelques meubles dont le confortable prenait sa source dans l'idée superstitieuse qui s'attachait à la possession d'un Français à White-Cross.

Master Goldsmicht avait reçu de l'homme gris une demi-guinée, et, pour cette somme, il s'était mis en quatre à la seule fin d'être agréable à la fois au prêtre et au Français.

Aussi le poêle était-il garni et ronflait-il joyeusement, et le jeune prêtre s'en était approché avec une naïve avidité, car il avait eu bien froid dans sa mansarde.

—Eh bien? dit-il vivement, aussitôt que le guichetier fut parti, avez-vous retrouvé l'enfant?

—Non, dit l'homme gris.

Le prêtre pâlit.

—Grand Dieu! dit-il, et je suis ici... réduit à l'impuissance et à l'inaction!

—Je ne l'ai pas retrouvé, dit l'homme gris, mais je le retrouverai, je vous le jure.

—Et vous êtes ici!

—Oui, mais je sortirai quand bon me semblera.

—Ah! fit le prêtre.

—Seulement, reprit l'homme gris en baissant la voix, je voulais vous parler, et c'est pour cela que j'ai pris la place d'un pauvre diable qu'on amenait.

—Mais qui donc êtes-vous, demanda le prêtre pour la seconde fois, vous que je trouve sur mon chemin et dans les yeux de qui je vois briller l'intérêt et le dévouement?

L'homme gris répondit de cette voix grave et triste, d'une douceur infinie et qui allait au cœur:

—Je suis un grand criminel que le repentir a touché depuis dix ans, et qui, depuis dix ans essaye de faire un peu de bien, et se dévoue à ceux qui lui paraissent avoir un grand et noble but dans la vie.

—Ah! fit le prêtre, qui eut néanmoins un léger mouvement de défiance.

Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.

Puis il porta la main à son front et y fit, avec le pouce, ce mystérieux signe de croix qui avait forcé, le matin même, l'Irlandais en guenilles à s'arrêter devant lui.

Le prêtre tressaillit.

L'homme gris porta sa main droite à son front et répéta le signe de croix.

Cette fois, le prêtre lui tendit la main et lui dit:

—Vous êtes donc un fils de l'Irlande? Je vous croyais Français.

—Je le suis, en effet, mais tous ceux qui souffrent sont mes frères.

—Qui donc vous a affilié à notre œuvre? demanda encore le jeune prêtre.

—Un homme qui est mort pour l'Irlande.

—Et... cet homme?

—Pour les torys qui l'ont jugé, pour l'Angleterre qui l'a pendu, c'était un pauvre diable, un mendiant, un homme du menu peuple, un cabman du nom de Fatlen.

—Fatlen! exclama l'abbé Samuel.

—J'ai partagé mon pain avec lui, nous avons vécu de la même vie, à Dublin, pendant six mois. Il était condamné à mort, et il avait réussi à se dérober aux poursuites de ses bourreaux.

Grâce à moi, il avait pu s'évader de prison. Grâce à moi encore, il allait pouvoir quitter le sol de l'Irlande, gagner le continent et y mettre en sûreté sa tête vouée à l'échafaud.

Mais Dieu permet souvent que les projets les plus sagement mûris, les entreprises les mieux conduites échouent...

—Parce que les nobles causes ont besoin de martyrs, dit le prêtre.

—Une nuit, reprit l'homme gris, une petite barque pontée vint jeter l'ancre sur un point désert de la côte.

C'était en hiver, le brouillard était si épais qu'on ne voyait pas les phares du voisinage.

Une belle nuit pour une évasion!

Les matelots et le capitaine étaient Français.

Le capitaine, c'était moi.

La mer était mauvaise; mais notre petite embarcation avait fait ses preuves, et mes quatre matelots étaient de rudes marins.

Fatlen s'embarqua.

Malgré le mauvais état de la mer, je fis larguer tout ce que nous avions de toile.

Ce n'était pas la mer qu'il fallait craindre, c'était la petite flotte anglaise qui croisait perpétuellement dans le détroit.

Et c'était pour lui échapper que nous avions choisi une nuit sombre et brumeuse.

Alors, tandis que nous courions vent arrière, Fatlen me dit:

—Frère, tu parais certain du succès, mais moi je suis assailli par les plus funestes pressentiments: par moments, depuis quelques jours, il me semble déjà sentir s'enrouler autour de mon cou cette corde infâme du gibet que l'Angleterre destine à ceux qui aiment l'Irlande.

Frère, l'heure est venue où je dois te dire qui je suis et t'initier à notre grande œuvre qui, tôt ou tard, crois-en un homme sûr de mourir, finira par triompher.

Et je me courbai devant lui, et, se penchant sur moi, il me murmura à l'oreille les mots sacrés qui nous unissent tous, et m'enseigna les deux signes de reconnaissance. Celui des simples frères et celui des chefs.

—Tu iras en Angleterre, me dit-il encore, tu chercheras dans cette ville immense de Londres un jeune prêtre, l'abbé Samuel.

C'est notre chef suprême, en attendant que le chef qui doit venir, celui qu'on nous a prédit, d'enfant qu'il est soit devenu homme.

Et quand tu auras vu l'abbé Samuel, tu lui parleras de moi. Si je suis mort, tu lui raconteras mes derniers moments.

Si j'ai pu toucher la terre de France où l'Irlandais est sauf, tu le lui diras encore.

Il ne m'a jamais vu, mais il sait qui je suis.

—Et Fatlen est mort? demanda l'abbé Samuel.

—Oui, répondit l'homme gris. Une tempête épouvantable nous rejeta vers l'Irlande que nous voulions fuir, et nous échouâmes sur un écueil à quatre lieues de la côte.

Notre barque sombra.

Quand le jour vint, nous étions tous les six, mes quatre matelots, Fatlen et moi, accrochés aux pointes de rochers qui se trouvaient à fleur d'eau.

Une frégate passait au large.

—Il faut lui faire des signaux! me dit Fatlen.

—Non! m'écriai-je, non! Veux-tu donc tomber au pouvoir des Anglais?

—Veux-tu donc que, pour sauver ma vie, j'expose cinq hommes à périr? me répondit-il.

—Attendons encore, disais-je, peut-être dans quelques heures une barque de pêcheurs passera-t-elle près de nous.

—Non, me dit-il, je ne le veux pas!

Et il se dressa tout de bout sur l'écueil, et se fit un pavillon de sa chemise.

Les matelots de vigie de la frégate nous aperçurent; le navire stoppa et mit un canot à la mer.

Une heure après, nous étions sauvés et Fatlen était perdu, acheva l'homme gris en baissant la tête.

—Et vous l'avez vu mourir? demanda Samuel.

—Huit jours après, à Dublin, j'étais au pied de l'échafaud, et, au moment suprême, il me cria:

«—Souviens-toi!».

L'homme gris avait achevé son récit d'une voix émue.

L'abbé Samuel lui tendit la main.

—Et c'est pour cela que vous êtes ici? dit-il.

—Oui.

—Mon Dieu! pourquoi n'avez-vous pas retrouvé l'enfant? dit-il avec un accent plein de mystérieux frémissements.

Et, comme l'homme gris le regardait, le prêtre ajouta:

—L'Irlandaise a raison; cet enfant, c'est celui qu'attend l'Irlande, et moi je ne suis que son serviteur.

—Oh! dit l'homme gris, nous le retrouverons, je vous le jure.

—Comment? fit le prêtre avec tristesse.

Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.

—Écoutez-moi, dit-il, et vous verrez...