I

Les belles de nuit emplissaient Haymarkett, se pressaient sous les arcades de Regent street, entraient au café de la Régence, et refluaient jusque dans Leicester square. Les cabs étaient devenus rares, les public-houses qui n'avaient pas de licence fermaient, les maisons de nuit s'ouvraient discrètement et à la sourdine.

Dans Ponton street, il y a une maison fameuse qu'on appelle l'Enfer de mistress Burton.

Le Français est galant, sentimental, et grand chercheur d'illusions. Même lorsqu'il est aimé à beaux deniers comptant, il se plaît à croire que son physique, ou tout au moins ses qualités morales ont un certain poids dans la balance.

L'Anglais est un homme positif, il ne croit pas à l'amour gratuit; il estime que le pauvre ne saurait inspirer une passion sérieuse, et quand il met la main sur son coeur, il sait bien qu'entre elle et ce généreux viscère se trouve son portefeuille gonflé de banknotes et de chèques. Car, ne vous indignez pas, ô Parisiens! le lord le plus respectable, le gentleman le plus accompli, donne à l'objet de son amour un chèque sur les docks ou sur la Banque, ni plus ni moins que s'il avait à régler un fournisseur. Cela explique l'enfer de mistress Burton et tout les enfers du monde.

Et, Parisiens, pour qui ce livre est écrit, n'allez pas croire que ce mot enfer est synonyme de flammes éternelles et de souffrances atroces, qu'il est le programme d'une légion de diables armés de fourches et de diablotins brandissant des fouets.

Non, rien de tout cela, comme vous allez voir, en pénétrant avec nous dans l'enfer de mistress Burton. A gauche est un marchand de cigares, à droite un hôtel français tenu par des Allemands. Le marchand de cigares est une marchande, ni jeune ni vieille, ni belle ni laide, parlant un joli français de Strasbourg, et honorée de la pratique de tous les marchands de chevaux.

L'hôtel est confortable et dans les prix doux; il s'y trouve une table d'hôte de réfugiés hongrois et polonais, qui fréquentent assidûment Argyll-Rooms et l'Eldorado. Le marchand ferme à minuit; à deux heures du matin, les Polonais sont ivres et errent en titubant dans Haymarkett. Ponton street est désert. L'enfer n'a ni flammes ni lumières. On ne voit pas une lumière à travers les stores baissés; on n'entend pas le moindre bruit derrière la petite porte cintrée qui cependant, s'ouvre et se referme de minute en minute.

Un cab arrive et s'arrête. Tantôt c'est un gentleman qui en descend. Tantôt une femme élégante, bien encapuchonnée, bien voilée. La porte s'ouvre et se referme, le cab s'éloigne; si la chose était défendue, le policeman qui est au coin d'Haymarkett n'aurait eu le temps de rien voir.

Mais mistress Burton paye une licence, et le policeman n'a rien à dire.

Or, ce soir-là, comme une heure du matin sonnait, deux hommes, deux gentlemen qui cachaient sous les vastes plis de leur waterproofs, l'irréprochable habit noir, le gilet à pardessous et à la cravate blanche, accessoires obligés de tout Anglais qui se respecte, à partir de neuf heures de relevée, cheminaient à pied sur le trottoir de Ponton street, se dirigeant vers la porte mystérieuse de l'enfer. Ils allaient doucement, tout doucement, comme des gens qui ont à se faire de sérieuses confidences et ne sont nullement pressés d'arriver à leur but.

—Mon cher ami, disait l'un en soupirant, Londres est bien changé depuis sept à huit ans. Celui qui parlait ainsi, était un homme d'environ trente-six ans, grand, blond, à la tournure militaire et portant moustaches, ce qui ne s'est vu, chez un officier anglais que depuis la guerre de Crimée...

—Bah! mon cher, répondait son compagnon, un adolescent presque imberbe. Londres est toujours la capitale du monde et la livre sterling y règne sans partage et y procure toutes les jouissances possibles.

—J'attendais cette réponse, mon cher baronnet, reprit le premier interlocuteur, pour vous avouer mon cas.—J'arrive des Indes, vous le savez?—Quand je quittai la libre Angleterre, j'avais votre âge, un coeur sentimental et un amour mystérieux.

—Ah! oui, miss Emily?—Vous m'avez déjà dit cette histoire, répondit le jeune homme, histoire qui a eu, je crois, le dénoûment le plus heureux.

—Hélas! oui, soupira le major Waterley.

C'était bien, en effet, le major Waterley qui avait confié un enfant à mistress Fanoche, que nous avons vu revenir à Londres, l'heureux époux de miss Emily et qui, enfin, avait souffert avec reconnaissance que celui qu'il croyait son fils fût adopté par lord Wilmot, l'excentrique personnage d'Hampsteadt, et placé comme tel au collège de Christ's Hospital.

—Aussi vrai que je me nomme Charles Mittchell et que je suis baronnet, répondit le jeune homme, vous m'étonnez fort, major. Vous soupirez en parlant de votre bonheur.

—Hélas! c'est que mon bonheur n'est pas complet.

—Bah! n'aimeriez-vous plus miss Emily?

—Au contraire, je l'adore!

—Alors, que vous manque-t-il?

—La satisfaction d'une passion fatale que j'ai contractée dans l'Inde; et c'est pour cela que je vous ai prié de me présenter chez mistress Burton.

—Mais de quoi s'agit-il donc?

—Je suis devenu fumeur d'opium. Or, il n'y a plus à Londres un seul endroit assez respectable pour qu'un gentleman ose s'y présenter. Les tavernes où on fume de l'opium sont fréquentées par des roughs, et on n'oserait y mettre les pieds.

—Eh bien! mon cher major, dit le baronnet en souriant, rassurez-vous.

—On fume chez mistress Burton?

—Oui, mais en grand mystère, et il faut être initié et fortement recommandé pour avoir accès dans la salle des gens en délire, c'est ainsi qu'on appelle le sanctuaire.

—Y serai-je admis, au moins?

—Oui, parce que mistress Burton n'a rien à me refuser. Mais vous me permettrez de ne pas vous y suivre, n'est-ce pas?

—A votre aise, dit le major. Sur ce dernier mot, le baronnet Charles Mitchell souleva le marteau de la porte, et l'enfer s'ouvrit devant eux...