VII
Le Borough est le quartier situé sur la rive droite de la Tamise, qu'on trouve au bout du pont de Londres.
A l'ouest s'étend le Southwark; à l'est, toujours sur la même rive, Rotherithe.
Très-bruyant le jour, ce quartier est noir et silencieux la nuit.
Au delà des larges voies qui rayonnent à l'entour de la gare de London-Bridge, on trouve des ruelles étroites et sombres dans lesquelles vit une population industrieuse et interlope.
Il y a une rue, dont les maisons sont hautes et noires, qui est pleine de fripiers.
Le fripier ferme sa boutique fort tard; cela tient peut-être à ce que les gens qui ont recours à lui, et que retient une certaine honte, préfèrent s'aller affubler la nuit des habits d'occasion dont ils ont besoin.
Shoking, par exemple, n'avait pas de tels préjugés, et s'il eût eu besoin de se vêtir en gentleman, il serait tout aussi bien entré chez son ami Sam en plein jour et au grand soleil.
Donc, si Shoking entra dans la rue des fripiers à dix heures du soir et alla frapper à la porte de Sam, c'est que ses vêtements étaient ruisselants et qu'il avait absolument besoin d'en changer.
Sam est l'abréviation familière de Samuel.
Celui qui portait ce nom était un petit juif entre deux âges qui faisait plus d'un métier.
Il était fripier, prêteur d'argent, expert en matières d'or et d'argent, et il avait inventé un outil pour percer les perles.
Avec tout cela, il n'était pas riche, en dépit des commérages du quartier, qui le croyait millionnaire, et le plus clair de son bien était une jolie fille du nom de Katt, qui trônait dans sa boutique depuis le matin jusqu'au soir.
Katt était la fille unique de Sam, qui était veuf depuis longues années.
Elle savait attirer les chalands, retenir les indécis et les décider à acheter, pousser à la dépense ceux dont la bourse paraissait bien garnie, et le vieux juif avait coutume de dire que Katt était sa meilleure marchandise.
Ce fut donc à la porte de Sam que s'en alla frapper Shoking.
Sam était absent; il s'en était allé dans Hay-Markett acheter la défroque d'un gentleman qui partait pour les Indes.
Katt était seule.
Elle connaissait Shoking pour l'avoir vu, tout dernièrement, s'habiller des pieds à la tête avec l'argent de lord Palmure.
—Bonjour, gentleman, lui dit-elle.
Shoking fut évidemment flatté de l'appellation et il répondit:
—Bonsoir, miss Katt, vous êtes vraiment aussi jolie que la fille d'un lord de Belgrave square.
Puis il s'approcha du comptoir, sur lequel brûlait une petite lampe à esprit de vin, dont les rayons tombèrent sur ses habits ruisselants et couverts de boue en maint endroit.
—Ah! mon Dieu! fit la jeune fille, que vous arrive-t-il donc, monsieur Shoking?
—Hélas! un malheur, comme vous voyez. Je suis tombé dans la Tamise et j'ai failli me noyer.
—Vous êtes tombé dans la Tamise?
—Oui. J'avais peut-être trop bien dîné et je ne marchais pas très-droit en sortant de la taverne de la Tempérance, qui est bien celle de Londres où on se grise le plus facilement. J'ai traversé la Cité, je suis descendu par Sermon lane pour gagner le bateau-ponton et attendre le penny-boat. Il faisait très-noir et, dame! au lieu de mettre le pied sur le ponton...
—Vous l'avez mis à côté?
—Justement.
—Et vous êtes tombé à l'eau?
—Comme vous le dites, ma jolie Katt. C'est pourquoi vous me voyez ici à pareille heure. Vous pensez bien que je ne puis rester ainsi.
—Oh! certainement non.
Et, tout en écoutant Shoking, Katt jetait un coup d'oeil sur la coupe de ses habits et se disait:
—Voilà qui ne sort pas de notre boutique. Il parait qu'il a fait fortune, ce bon Shoking.
Puis tout haut et avec quelque embarras:
—Je ne sais vraiment, monsieur Shoking, si j'aurai des habits assez convenables pour vous.
Shoking sourit:
—Écoutez, ma petite Katt, dit-il, je puis bien me confier à vous. Je vais à Rotherithe voir des parents qui ne sont pas riches et que j'aime autant ne pas humilier, car il faut vous dire que j'ai fait un petit héritage et que je suis à mon aise.
—Ah! vraiment? fit Katt.
—Mon Dieu, oui, dit Shoking, j'ai quelque chose, à présent, comme trois cents livres de revenu.
—Un joli denier, murmura Katt.
—Par conséquent, je vais vous demander la permission de décrocher cette vareuse, ce chapeau goudronné et ce pantalon bleu, et d'aller passer le tout dans votre arrière-boutique.
Katt prit une perche munie d'un crochet et enleva au râtelier qui régnait tout le long des murs de la boutique, les objets que lui désignait Shoking.
Après quoi elle poussa une porte, qui laissa voir une chambre au milieu de laquelle ronflait un poêle de faïence.
—Voulez-vous une chemise? dit-elle encore.
—Une chemise et des bas, dit Shoking.
Et il passa dans cette seconde chambre, qui servait à l'essayage, comme on dit, et dans laquelle il y avait une grande glace qui permettait aux clients de se voir de la tête aux pieds.
Shoking referma la porte.
Puis, en un tour de main, il se fut débarrassé de ses habits mouillés, se roula ensuite dans une couverture de laine, afin de se sécher, et demeura quelques minutes auprès du poêle.
Après quoi il fit sa toilette nouvelle et posa crânement, en arrière de sa tête, le chapeau goudronné.
—J'ai l'air d'un vrai matelot de Sa Majesté, se dit-il alors, et, si je rencontre les deux policemen qui voulaient m'envoyer coucher sur le Royaliste, ils ne me reconnaîtront pas.
En effet, Shoking était tout à fait métamorphosé.
Il reprit sa bourse dans la poche du pantalon qu'il venait de quitter, et repassa dans la boutique.
—Vous devez être plus à votre aise ainsi? lui dit Katt en souriant.
—Ah! cela est vrai, fit-il.
En même temps il ouvrit sa bourse et posa une demi-guinée sur le comptoir.
—Mais pourquoi payez-vous maintenant? monsieur Shoking, dit Katt, puisque vous me laissez vos autres habits.
—C'est que je ne suis pas sur de revenir moi-même les chercher.
—Ah!
—J'enverrai peut-être mon domestique, ajouta le bon Shoking avec une naïve emphase.
Et comme Katt s'apprêtait à prendre sur la demi-guinée un modeste salaire et à lui rendre la monnaie, il lui dit:
—Gardez tout, ma chère.
Katt fut littéralement éblouie et son étonnement durait encore que Shoking était déjà loin.
Shoking avait besoin de rattraper le temps perdu.
—L'homme gris ne doit pas savoir ce que je suis devenu, pensait-il, et je dois pourtant lui porter des nouvelles de John Colden.
Ce disant, Shoking arpentait Troley street, arrivait dans Élisabeth street et s'engageait dans le dédale de petites ruelles qui séparent le Borough de Rotherithe.
Une demi-heure après, il arrivait en face de la chapelle dans le cimetière de laquelle, la veille de l'exécution de John Colden, s'étaient assemblés les chefs fenians, l'abbé Samuel et l'homme gris.
Mais Shoking n'entra point dans le cimetière.
Il s'en alla, au contraire, au public-house qui se trouvait en face.
Le public-house ne renfermait que deux buveurs et le landlord.
Celui-ci cligna imperceptiblement de l'oeil en voyant Shoking s'attabler.
Puis il quitta son comptoir, puisa une chope de stout et la porta à Shoking, auquel il dit tout bas:
—Ces gens-là vont s'en aller. Attendez.
—Qui, fit Shoking d'un signe de tête.
Le landlord ne se trompait pas. Les deux hommes, qui étaient des ouvriers du port, achevèrent leur pinte d'ale, jetèrent six pence sur la table et s'en allèrent.
Alors Shoking s'approcha du comptoir:
—Comment va-t-il? dit-il tout bas.
—Assez bien ce soir, et la fièvre se dissipe.
—Peut-on le voir?
—Oui, mais attendez que je ferme. Depuis hier, il y a des figures sinistres dans le quartier, et je me méfie.
Shoking tressaillit.
—Serions-nous donc découverts? dit-il.
—Je ne sais pas... mais j'ai peur... murmura le landlord.