XVIII
Shoking n'était pourtant pas un traître; il fût mort au milieu des plus affreux supplices, plutôt que de vendre l'homme gris.
Comment donc pouvait-il consentir à parler?
Au milieu de ses souffrances, Shoking n'avait pas complétement perdu la tête.
Il lui était même venu une fort belle idée qu'il songeait à mettre à exécution; et s'il parlait de révéler la retraite de John Colden, c'est qu'il voulait à tout prix gagner du temps.
—Eh bien! Votre Seigneurie, dit John le rough, qui acheva d'éteindre la paille sous ses pieds, nous vous écoutons.
Shoking avait préparé son petit roman.
—Ah! mon pauvre John, c'est pourtant l'orgueil qui m'a perdu. J'ai consenti, pour le vain plaisir de faire quelques heures le rôle de lord, à un esclavage qui met ma vie en danger.
—Il est certain, dit John toujours railleur, que Votre Seigneurie aurait été rôtie à petit feu, si elle n'était redevenue raisonnable.
—Mon bon John, poursuivit Shoking, j'ai encore moins peur de toi et des tiens que d'eux.
Et il souligna ce mot d'un geste d'effroi. S'ils savent que je les ai trahis, ils me tueront; je crois même qu'ils me couperont par morceaux.
—Et nous, si tu ne parles pas, nous te mettrons une pierre au cou et nous t'enverrons au fond de la Tamise deviser avec les poissons.
—Je parlerai, dit Shoking.—Mais il faut que vous me fassiez la promesse, de me protéger, de me défendre. Oh! il me vient une idée, acheva Shoking en se frappant le front.
—Voyons? fit John.
—Veux-tu me conduire tout de suite à Scotland yard? tu toucheras la prime... et moi je serai bien tranquille en prison. Les autres ne pourront pas venir m'assassiner à Newgate ou à Mil-bank.
—Je te conduirai à Scotland yard quand tu nous auras conduits à la maison où est John Colden.
—C'est impossible! dit Shoking.
—Alors je vais rallumer la paille, dit froidement le rough.
—Mais attend donc, reprit Shoking, et tu vas voir que tu n'as pas besoin de moi. Je vais vous indiquer la rue, la maison, vous donner le mot de passe à l'aide duquel vous entrerez et serez considérés comme des amis.
—Et pendant que nous nous embarquerons avec les prétendues indications que tu nous donneras, tu prendras la fuite?
—Oh! non, dit John, nous ne sommes pas simples à ce point.
—Vous vous trompez, dit Shoking, et la preuve, c'est que je veux bien rester ici prisonnier, sous la surveillance de deux d'entre vous, pendant que les deux autres iront s'assurer que je vous ai dit la vérité.
—Mais pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?
—Parce que j'ai peur. D'eux, et, mourir pour mourir, j'aime autant que ce soit de votre main.
Shoking avait prononcé ces mots avec cet accent, d'entêtement auquel John ne se trompa point.
Les Anglais sont peut-être le peuple le plus têtu de la terre. Quand un fils de John Bull a dit une chose d'une certaine façon, rien ne saurait le faire changer d'avis.
—Eh bien! répondit John après un moment de silence, je veux bien consentir à ce que tu me demandes, mais à une condition: si tu nous as trompés, ce que nous saurons dans une heure, nous t'étranglerons, et tu iras passer la nuit au fond de la Tamise.
—Je n'ai pas l'intention de vous tromper, dit Shoking avec un accent de franchise dont John fut la dupe.
—Maintenant, parle.
Shoking avait son idée, car sans cela, il n'eût point menti avec tant de calme.
—Vous perdez votre temps à tourner autour de la chapelle de Rotherithe et à errer dans le cimetière, dit-il.
—C'est pourtant à Rotherithe que se cache John Colden, dit John.
—Oui, mais pas où vous croyez.
—Où est-il donc?
—Dans Love lane, au numéro dix-neuf. Vous verrez une maison noire à trois étages. Avec une porte basse et un judas percé dans le milieu.
—Vous frapperez au judas et vous direz à la personne qui viendra vous ouvrir: La Mersey charrie ses glaçons!
—Pourquoi ces paroles?
—C'est le mot de passe.
—Et on nous ouvrira?
—Oui, et on vous fera ce signe-ci.
Et Shoking eut un geste de fantaisie que John répéta sur-le-champ.
—Et que répondrons-nous?
—Vous répondrez par celui-là.
Et Shoking eut un autre geste.
—Alors, poursuivit-il, vous passerez pour des amis de l'Irlande et vous serez admis à voir John Colden, qui passe, parmi les Irlandais, pour avoir le don de guérir les malades, depuis qu'il a miraculeusement échappé à la corde de Calcraff.
Shoking avait su imprimer à sa voix un accent de sincérité, à son visage une expression de franchise telles que John en fut dupe.
—Eh bien! dit-il en se tournant vers Nichols et Paddy, qu'en pensez-vous?
—Je pense qu'il faut faire ainsi. Mais que deux de nous doivent rester ici et garder Shoking jusqu'à notre retour.
—Oh! fit l'Écossais Macferson, vous pouvez bien vous en aller tous les trois.
—Je suffirai bien, ajouta-t-il, à garder notre homme.
—Dans la calle?
—Oui, et tenez, dit Macferson, pour plus de sûreté, quand vous serez remontés, fermez le panneau.
—C'est ce que nous comptions faire, dit John.
Et tous trois remontèrent l'échelle, et quand ils furent dans l'entre-pont, John laissa retomber le panneau. Macferson l'entendit pousser la clavette qui servait de fermeture.
—Maintenant, dit-il, nous sommes prisonniers tous les deux.
—Prisonniers et dans les ténèbres, fit Shoking.
—Ça m'est égal, fit encore l'Écossais, je n'ai pas peur de la nuit.
La paille avait, en brûlant, dégagé une fumée épaisse qui était montée dans l'entre-pont et devait sortir par les écoutilles de la barque. Shoking avait fait cette réflexion, pleine de sagesse, que cette fumée serait peut-être signalée par la police de la Tamise, et qu'une chaloupe du Royalist, venant à passer par là, s'imaginerait que le feu était à bord et viendrait le délivrer avant le retour de John. Mais Shoking avait encore une autre corde à son arc.
—J'ai gardé l'ordonnance de l'homme gris, se dit-il, et il y a encore des pharmaciens dans Londres.
Sur ces mots, qu'il s'adressa in petto, Shoking, favorisé par l'obscurité, tira de sa poche le flacon destiné à convertir John Colden en nègre, le déboucha sans bruit et, le portant à ses lèvres, avala les deux tiers de son contenu.