XXI

En effet, le révérend Peters Town, qui était arrivé à Bath square plein d'agitation, s'était calmé en lisant le billet apporté par M. Bardel et signé Simouns. La raison mise en avant par le prétendu agent de police était si plausible, si naturelle, que le révérend ne douta pas un seul instant de la véracité de cette assertion. Car, les Irlandais devaient avoir organisé à l'entour de Bath square, un véritable cordon humain qui aurait empêché l'enfant d'y entrer. M. Simouns était donc un habile homme, en cachant son prisonnier et en attendant au lendemain pour le reconduire au moulin, renforcé d'une escouade tout entière de policemen. Du moins, telle fut l'opinion émise par le gouverneur de Cold Bath fields, et cette opinion fut si bien partagée par le révérend Peters Town que celui-ci dit-alors:—Je n'ai plus rien à faire ici et je vais rentrer chez moi.

—Mais, mon révérend, lui dit le gouverneur, comment allez-vous pouvoir vous en aller? Peters Town, qui était arrivé avant que le brouillard n'eut interrompu la circulation des voitures, trouva la question bizarre. M. Bardel, qui assistait à l'entretien, dit à son tour:—Il est difficile, par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin, monsieur.

—Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant on va essayer de vous en trouver une.—J'y vais, dit M. Bardel, enchanté de pouvoir aller raconter à l'homme gris l'effet produit par la lettre.

On sait ce qui s'était passé dans la taverne. Dix minutes après, M. Bardel revint et annonça qu'il avait un cab et que ce cab était à la porte. Alors Peters Town dit au gouverneur:—Vous vouliez m'offrir l'hospitalité, je vous la demande pour mon secrétaire. Et il montrait le clergyman, à qui il dit:—Vous allez rester ici, mon ami, et demain, aussitôt que M. Simouns aura amené l'enfant, vous viendrez me prévenir. Puis il fit ses adieux au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant guère que le cabman à qui il allait avoir affaire, était l'homme qu'il s'était juré de faire pendre à la porte de Newgate. Lorsque Peters Town fut dehors, il s'aperçut, en effet, que le brouillard était d'une extrême densité.—Hé! hé! dit-il au cabman, immobile sur son siége, pourrez-vous marcher par ce brouillard?—Certainement, Votre Honneur, répondit le prétendu cabman. Votre Honneur n'a qu'à monter. Où allons-nous?—A Notting hill, dans Elgin Crescent.—All reight! dit le cabman.

L'homme gris fit un appel de rênes, donna un coup de langue, et rendit la main à son cheval.

Pendant un grand quart d'heure, le révérend, absorbé par sa joie de voir enfin l'enfant en son pouvoir,—car il le croyait plus fermement que jamais aux mains de M. Simouns,—le révérend, disons-nous, ne fit pas la moindre attention au chemin parcouru. D'ailleurs, à Londres, où toutes les rues se ressemblent, il est impossible de se reconnaître par une nuit de brouillard. Le cab roulait rapidement. Cependant à un certain moment, l'attention du révérend fut éveillée. Le cab passait sur une large place qui était très-éclairée, et il se demanda si le cabman ne se trompait pas. Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la petite trappe, et demanda ce qu'il voulait.—Ne vous trompez-vous pas? lui dit le révérend. Il me semble que nous sommes dans Leicester square, ce qui serait tout à fait l'opposé de notre direction.

—C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le cabman. Nous sommes dans Sussex square, Kinsington gardens.—En ce cas c'est différent, dit le révérend Peters Town en se replongeant dans sa rêverie. Le cab entra dans des rues désertes et mal éclairées. Tout à coup il s'arrêta. Alors Peters Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il s'agissait. Il vit la devanture d'un public-house au travers des rideaux rouges duquel passait une clarté douteuse. Le cabman descendit.

—Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, et de me permettre de boire un verre de gin. Et il entra dans le public-house. Il s'écoula deux minutes, puis le cabman sortit et remonta sur son siége. Mais le révérend ne s'aperçut pas que deux hommes étaient sortis avec lui, et que ces deux hommes se cramponnaient aux sangles qui supportaient le cab, lequel repartit aussitôt, ayant sa cargaison ainsi doublée. Le cab s'arrêta une seconde fois. Les réverbères n'étaient plus visibles, et il sembla au révérend qu'il était au milieu d'une immense plaine blanchâtre.

—Mais où diable sommes-nous? se dit-il alors, pris d'une vague inquiétude, et il appela le cabman et répéta sa question tout haut.—Nous sommes arrivés, dit celui-ci.—A Notting hill?

—Oui, Votre Honneur.

—C'est bizarre, murmura le révérend, mais je ne me reconnais pas.

Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois du cab et mit pied à terre. Mais alors son inquiétude redoubla. D'abord il vit deux hommes près de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, il n'en aperçut point. Enfin, il entendit un bruit sourd auquel il ne put se tromper. C'était le bruit de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et au lieu d'être à Notting hill, il était sur un des ponts de Londres.

—Je vous disais bien que vous vous trompiez, cabman! dit-il avec colère.—Non, Votre Honneur. Et le cabman se mit à rire; puis il mit deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt, au bruit sourd du fleuve se mêla un autre bruit, celui de deux avirons qui frappaient l'eau avec une régularité cadencée.—Mon révérend, dit alors le cabman, j'avoue que je vous ai un peu détourné de votre chemin mais je savais combien vous désiriez voir un homme dont vous avez beaucoup entendu parler, et que vous vous proposiez même de faire pendre. A ces mots, le révérend tressaillit et recula stupéfait. Et le cabman se mit à rire de nouveau.

—J'ai l'honneur, dit-il, en me présentant moi-même, de vous présenter l'homme gris. Le révérend étouffa un cri et voulut reculer et fuir. Mais les deux hommes qui s'étaient accrochés au cab, à la porte du public-house, où le prétendu cabman avait bu un verre de gin, se placèrent résolument devant lui, et lui mirent la main sur l'épaule:—Vous êtes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana l'homme gris. On entendait toujours le bruit des avirons qui battaient l'eau, et ce bruit devenait de plus en plus distinct, preuve qu'une barque approchait.