XXIII

Où conduisait-on le révérend Peters Town? Voilà ce qu'il n'aurait pu dire, et ce que le marinier, qui était arrivé sous le pont avec la barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui eût dit un mot à l'oreille. Mais comment le marinier était-il venu? Comment, enfin, l'homme gris, qui ne songeait nullement deux heures auparavant à s'emparer du révérend, avait-il trouvé dans une taverne deux Irlandais prêts à lui prêter main forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un mot. Depuis qu'il était en relations avec l'abbé Samuel et les autres chefs Irlandais, l'homme gris s'était servi rarement de ce signe mystérieux qui disait qu'il était chef aussi. Il s'était presque toujours contenté de John Colden, de Shoking et de quelques autres pour auxiliaires. Mais il savait bien que les deux cent mille fenians qui sont répandus dans Londres, un peu partout, obéissent quand même, ensemble ou isolément, à quiconque leur prouve son autorité. L'homme gris, vêtu en cocher, laissant le cab dans la rue, était donc entré dans un public-house de Newport Street où il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne ne fit attention à lui, quand il s'approcha du comptoir. Mais lorsqu'il eut demandé du gin avec un fort accent irlandais, deux hommes qui se trouvaient dans un coin de la taverne levèrent aussitôt la tête. Alors l'homme gris leur fit ce signe de croix bizarre qui, trois mois auparavant, lui avait instantanément soumis l'homme en guenilles qui s'appelait John Colden.

Soudain, ces deux hommes jetèrent quelques pence sur la table et s'approchèrent du prétendu cocher. Celui-ci leur dit en patois irlandais:—Voulez-vous me suivre; j'ai besoin de deux frères?—Parle et ordonne, répondit l'un qui était une sorte de géant.—Comment te nommes-tu?—Harris.—Et toi?—Michaël.—C'est bien. Accrochez-vous au cab que je conduis. Dans le cab est un des ennemis les plus mortels de l'Irlande. C'était ainsi qu'il avait trouvé Harris et son compagnon prêts à faire tout ce qu'il ordonnerait. En route, Harris, juché sur le marche-pied, avait pu causer tout bas avec l'homme gris, qui lui avait donné de minutieuses instructions et remis une corde à noeuds, qu'il portait enroulée autour de son corps. Le pont sur lequel le cab s'était arrêté était le pont de Westminster. Or, il y avait chaque nuit, depuis que l'homme gris était allé chez miss Ellen par le souterrain percé à fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque et un Irlandais qui attendaient sur la rive droite, tout auprès de la taverne de Queen's Elizabeth. L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le pont, si jamais il entendait le coup de sifflet convenu. On le voit, l'homme gris n'avait pas eu de grands préparatifs à faire pour s'emparer de Peters Town. Maintenant, où allait-il le conduire? C'est ce que le révérend ignorait. La nuit était si noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en quel endroit de Londres, et sous quel pont il avait été embarqué de cette façon singulière. Tout ce qu'il put comprendre, c'est que la barque descendait le fleuve, au lieu de le remonter, ce qui était facile, en prenant garde aux coups d'avirons très espacés et à la rapidité avec laquelle on marchait. L'enlèvement de Peters Town avait été, comme on le voit, tout à fait improvisé. L'homme gris n'avait donc pas, tout d'abord, songé à l'endroit où il le conduirait. Mais, tandis que Harris descendait le long de la corde à noeuds, ayant le révérend sur ses épaules, il lui était venu une idée. Il s'était souvenu de cette péniche où parfois les vagabonds se réfugiaient la nuit, et dont Shoking lui avait parlé.

La barque descendit donc rapidement, passa sous le pont de Waterloo, puis sous celui des Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu de la véritable petite flottille de canots qui obstrue une des arches du pont de Londres, et, toujours glissant au travers du brouillard, vint accoster, au bout de quelques minutes, la grosse péniche du marchand de chevaux, Manning. Shoking avait raconté à l'homme gris tous les détails de sa captivité dans la péniche; ce qui faisait que ce dernier, sans avoir jamais mis les pieds sur le ponton, en connaissait tout les aménagements intérieurs. Il savait que le ponton avait une cale qui se fermait extérieurement et que c'était dans cette cale que l'Écossais avait cru voir le diable, en voyant Shoking métamorphosé tout à coup en nègre. Pendant tout le trajet, le révérend n'avait pas dit un seul mot. Résigné en apparence, il couvait au fond de son âme tortueuse des tempêtes de fureur.

Mais, en revanche, l'homme gris lui avait conté une foule de choses, comme, par exemple, la comédie jouée par le prétendu M. Simouns qui, au lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait mené à bord d'un navire qui, maintenant, était en pleine mer et hors de portée des canons anglais. Et le révérend, réduit à l'impuissance, se disait:—Cet homme qui, jusqu'à présent, s'est montré plus fort que nous, cet homme vient de commettre une faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter à l'eau. Garrotté comme je le suis, je me serais noyé, et il aurait un ennemi implacable de moins. Je suis son prisonnier, j'ignore même ce qu'il veut faire de moi, mais il n'est prisonnier qui ne s'évade ou ne soit délivré, et alors...

En ce moment, le révérend Peters Town n'était plus dominé par sa haine religieuse: il ne jurait plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il haïssait l'homme gris parce que celui-ci l'avait humilié et joué. Donc la barque accosta la péniche.

Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui était d'une force proportionnée à sa taille, prit le révérend dans ses bras et monta le premier sur le pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait à babord. L'homme gris le suivit.—Écoute, lui dit-il alors, je vais te donner une haute mission.—Je suis prêt, dit Harris.—Tu vas être le gardien d'un homme plus dangereux pour l'Irlande que tous les beaux parleurs qui braillent au parlement. Et ils descendirent dans le faux pont, poussant devant eux le révérend.