XXXIV

Suivons maintenant le gentleman qui quittait Saint-George à cheval et s'en allait à Hyde-Park, si merveilleusement transformé, que l'abbé Samuel ne l'avait reconnu qu'à la voix.

L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le pont de Westminster, traversa tout le quartier de Belgrave square et entra dans le jardin royal. Il était alors midi. En hiver, les quelques personnes de qualité qui restent à Londres et qui n'y sont retenues, du reste, que par les travaux du parlement, fréquentent Hyde-Park vers le milieu du jour.

Si un pâle rayon de soleil, vers midi, traverse le brouillard et s'ébat sur les gazons, aussitôt les équipages à deux et à quatre chevaux envahissent les allées; les cavaliers et les amazones se croisent en tous sens, échangeant des saluts et des poignées de main. Ce jour-là, il y avait foule quand l'homme gris arriva. La jument qu'il montait était une bête admirable, nous l'avons dit, et, bien que rien ne soit moins rare, en Angleterre, qu'un beau cheval, elle attira tous les regards.

Un groupe de jeunes gens, perchés sur les banquettes d'une mail-coach, engagèrent des paris. Était-ce un Anglais, un Français, un Américain? Nul ne le savait. Les uns parièrent que c'était un nabab, les autres qu'il pourrait bien appartenir à l'ambassade du Brésil nouvellement installée. Un tout jeune homme, le baronnet sir Edmund W..., dit à son tour:—Je sais qui c'est. C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux fou de miss Ellen Palmure.

—Que nous chantez-vous là, Edmund?

—La vérité, messieurs. Vous savez que miss Ellen, la plus belle personne des trois Royaumes, a refusé la main des plus riches seigneurs de Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a voulu se brûler la cervelle l'année dernière.

—Et la main du baronnet sir Williams P..., qui se l'est brûlée, ajouta un autre gentleman.

—A la suite de cet événement miss Ellen est allée en Italie, il y a deux ans, reprit sir Edmund, et c'est là que commence mon histoire.

—Contez-nous la donc, Edmund.

—Miss Ellen a passé un mois à Monaco où, comme vous le savez, il y a autant de Russes que d'Anglais. Elle y a tourné la tête du comte R..., et il a juré qu'il l'épouserait.

—Et vous croyez que le comte R... est ce gentleman qui vient de passer. Sur quoi basez-vous cette opinion?

—Sur un fait bien simple: Il y a trois mois qu'on n'a vu miss Ellen à Hyde-Park, et elle y est aujourd'hui.

—C'est vrai, elle vient d'entrer par la grille de White-hall.

—Mais cela ne prouve rien...

—Pourquoi donc?

Un cavalier s'était joint aux gentlemen du mail coach et galopait auprès de leur voiture. C'était un jeune étourdi qu'on appelait le marquis de L...

—Messieurs, dit-il, vous pouvez engager des paris, je tiens pour Edmund, et je vais avoir la preuve de ce qu'il avance.

—Comment l'aurez-vous, marquis?

—Oh! très-facilement. Je vais l'aller demander à miss Ellen elle-même; je suis fort de ses amis, comme vous savez.

—Mais vous ne l'épouserez pas?

—Dieu m'en garde! Le mari que prendra miss Ellen sera un véritable esclave.

Les paris s'engagèrent.—Mille livres que le gentleman n'est ni Russe ni amoureux, dit l'un.—Je tiens les mille livres, répondit sir Edmund.

Le jeune marquis de L... mit son cheval au galop et courut après miss Ellen qu'on apercevait au bord de la serpentine, maniant avec une adresse infinie son superbe poney d'Irlande.

En entendant le galop du cheval, la jeune fille se retourna, reconnut le marquis et le salua de la main, pensant qu'il ne faisait que passer. Mais le marquis l'aborda et lui dit:—Miss Ellen, j'ai fait un pari.

—Ah! vraiment? fit-elle, et lequel?

—C'est que le comte R... était à Londres. A Hyde-Park, et qu'il y venait pour vous rencontrer.

—Oh! dit miss Ellen en souriant, le comte R..., qui s'est montré très-épris de moi à Monaco, m'a certainement oubliée.

—Voilà qui est impossible, miss Ellen.

—Et si par hasard il est à Londres, c'est que d'autres affaires l'y amènent.

—Cependant il est ici.

—Vous le connaissez donc?

—Pas le moins du monde, mais nous venons de voir passer un gentleman que personne ne connaît, et sir Edmund prétend que c'est lui.

—Et où est-il, ce gentleman?

—Là-bas.

Miss Ellen suivit la direction donnée à sa cravache par le marquis, et elle aperçut, en effet, à cent pas de distance, un gentleman qui avait mis son cheval au pas.—Nous sommes trop loin ici pour que je puisse vous dire si c'est le comte R..., dit miss Ellen.

—Eh bien! voulez-vous galoper avec moi jusque là? dit le marquis.

—Volontiers.

Et miss Ellen rendit la main à son poney, qui fila comme une flèche. Le marquis galopait à côté de miss Ellen. Soudain celle-ci arrêta brusquement son cheval. Elle avait reconnu non-seulement la jument, mais encore le groom qui suivait le gentleman à distance.—Qu'est-ce? dit le marquis étonné.

Miss Ellen était devenue toute pâle.—Mon cher marquis, lui dit-elle, vous savez que je suis capricieuse! J'exige de vous que vous restiez ici.

—Pourquoi?

—Je veux m'approcher toute seule de ce gentleman. Si c'est le comte R..., je reviendrai vous le dire. Attendez-moi ici, auprès de cet arbre.

—Soit, dit le marquis.

Et miss Ellen, agitée d'un bizarre pressentiment, se remit à galoper sur les traces de l'homme gris, qui continuait à s'éloigner.