Comment eurialus respond aux lettres de lucresse et lui soult tous les objectz qu'elle a faitz
Salve anime mi lucretia
Mon cueur m'amour lucresse dieu vous gard
Par vos escriptz qui tout sain me rendés
Combien que vous meslés en quelque part
De vos lettres du fiel et mordés
Mais s'il avient que vous vous accordés
A moy parler: tout aigreur mise arriere
Je suis bien seur sans que plus vous tardés
Que me ferés voulentiers bonne chiere
Venit meas in manus & cetera.
Entre mes mains sont vos lettres venues
Tresbien sellees de vostre aneau & signe
Par plusieurs fois les ay baisees & leues
Mais peut sembler que la lettre designe
Aautre chose que ce la ou s'encline
Vo courage qui me vient requerir
Qu'en vostre amour mette fin & termine
Pour que estrangier ne vouldriés suyvir
Et ponis exempla deceptarum
Et des dames qui ont esté deceues
Les exemples bien au long avés mis
Si ornement quant bien elles seroient veues
Que je devrois ainsi qu'est mon advis
Et vostre engin aussi vos faitz & dis
Esmerveiller & louer sans doubtance
Plus que oublier a ce ne contredis
Ains plus ayme vo savoir et prudence
Quis est ille qui tunc amare desinat & cetera.
Qui est celui qui a aymer lerroit
Une dame quant la verroit si sage
Se vouliés mon amour cy endroit
Diminuer vostre plaisant language
De doctrine plain & non en usage
Ne deviés en vos lettres coucher
Car ce m'a plus abstraint en vo servage
Et causé soif que je ne puis estancher
Ignem maximum ex parva conflare favilla &c.
Ung bien grant feu causé d'une estincelle
Petite assés avés fait et causé
Car quant j'ay leu et veu vostre epistelle
Amours m'ont plus que devant embrasé
Si tost que j'ay apperceu et visé
A vo beaulté doctrine estre conjoincte
Il n'est homme tant soit bien avisé
Qui ne sentist de vostre amour la pointe
Verba sunt tamen quibus rogas
Les paroles de vos lettres requerent
Que desiste de vous suivre & amer
Mais requerés ains que telz choses viennent
Que montaignes puissent en plaine aler
Des fontaines les ruisseaulx reculer
En leurs sources & obscure carriere
Tant me pourrois de vous amer passer
Com le soleil peut reculer arriere
Si possent carere nivibus
De sithie quant sans naige seront
Les montaignes & sans poissons la mer
Et que haultz bois & forestz demourront
Sans les bestes sauvages: lors prier
Me deverés que je vueil oublier
Vostre plaisant et delectable amour
Que les hommes puissent si de legier
Leurs vrays amours oublier c'est erreur
Nam quod tu nostro sexui ascribis plerique vestro assignant
Ce que aux hommes de aymer legierement
Attribués: aucuns dient le contraire
Et des femmes dient veritablement
Ce estre entendu: de cela me vueil taire
Mais bien je vueil a ce response faire
Quant vous dictes que ne voulés aymer
Pour estrangiers qui ont voulu desplaire
A leurs amours & les abandonner
Exempla ponis sed possem ego plura referre
Des exemples vous avés assés mis
Mais je pourrois des amans assigner
Qui des dames ont esté relenquis
Crisis je vueil pour exemple amener
Qui troilus bien sceut abandonner
Filz de priam helaine si deceut
D'eiphebus: & circés sceut muer
Ses amoureux en pourceaux quant lui pleut
Sed iniquum est ex paucorum consuetudine totum vulgus censere
Par ses herbes et faulx enchantemens
Ses amoureux en bestes transformoit
Mais c'est chose inique com je sens
Et qui pas bien en raison ne seroit
Se pour vices de aucuns on arbitroit
Tout le monde pareil & vicieux
En personne fiance on ne auroit
Trop ravalés seroient les vertueux
Nam si sim peregrinus &c.
Et supposé que je soye estranger
Et que pour cinq ou dix hommes pervers
Vous me vueillés a eulx comparager
Hayr/ blasmer a tort et a travers
Pareillement soit a droit ou envers
Toutes dames je pourrois accuser
Pour les autres qui par ars tresdivers
Les hommes ont prins pour les cabuser
Quin potius alia sumamus exempla
Mais je vous pry autre exemple prenon
Et regardons de quel amour aymerent
Marc anthoine/ cleopatre et voyon
Que l'un l'autre oncques n'abandonnerent
Assés d'autres les acteurs en referent
Que pour cause de brefveté je passe
Car mes lettres sommerement requierent
Que des mauvais exemples soiés lasse
Ovidium legisti &c
Vous avés leu ovide com je croy
Et avés bien memoire & souvenance
Que plusieurs grecz en retournant chiés soy
Ont recouvert amours et aliance
De leurs dames tant aymé la plaisance
Qu'en leur pays jamais n'ont retourné
Plus ont aymé avoir peine et souffrance
Que leurs dames avoir abandonné
Domo regnis et aliis que sunt
Ils ont esleu laisser royaulmes/ pays
Et les choses qu'ilz avoient trescheres
Com s'ils feussent de leur maison banis
En soustenant plusieurs douleurs ameres
Pour resider et faire leurs repaires
Avec celles que avoient pour dames prinses
Ont enduré toutes choses contraires
Jusques a la mort sans aucunes reprinses
Hec te rogo mi lucretia & cetera.
Je vous supply ma dame que pensés
Au bon vouloir que j'ay de vous servir
Le contraire je vous prie delaissés
Ne vous vueille des mauvais souvenir
Car je vous vueil de tel vouloir suivir
Que a tousjours mais loyaument aymeré
Pour vostre honneur & bon non soustenir
Vostre je suis ay esté et seré
Nec te me pegrinum & cetera
Ne dictes point que estranger je soye
Citoien suis mieulx que cil qui est né
De ce lieu cy/ car pour plaisir & joye
Election m'a pour tel ordonné
L'autre si est citoien destiné
Par fortune et je n'ay pays quelquonques
Fors cil ou est vo gent corps aourné
De tout honneur cytoien suis je doncques
Et quamvis aliquando & cetera.
Et ja soit ce que quelque fois departe
De ce lieu cy bien tost je reviendré
En alemaigne soit a gaing ou a perte
Ne retonray si non que je prendré
Temps pour aller ou quel je contendré
De mes choses ordonner pardela
Puis tout soudain devers vous m'en viendré
Assés moyens trouveray de cela
Multa his in partibus cesaris negotia sunt
Car l'empereur a tousjours des affaires
En ce pays pour lesquelz exploiter
Il envoye par deça commissaires
Pour les choses faire et executer
Je trouveray façon sans arrester
Que je obtendray quelque commission
De ce ne fault aucunement doubter
Que ne aye assés charge et legation
Nec dubita suavum meum lucretia &c.
Ma joye m'amour lucresse ma doulceur
Tout mon espoir et mon seul souvenir
Se possible est que je vive sans cueur
Lors vous pourray seulete relenquir
A vostre amant vueillés donc subvenir
Car tout ainsi comme la nege font
Par le soleil vous me voirrés finir
Se vos graces imparties ne me sont
Considera meos labores &c.
Dame pour dieu regardez les labours
Que j'ay souffers pour vostre amour acquerre
Et vous plaise mettre dedans briefz jours
Fin a mon dur martire qui me serre
Si fort le cueur pour quoy menés tel guerre
A vostre amant et tant le cruciés
Je me esmerveil que je suis vif sur terre
Veu que si peu de moy vous souciés
Comme ay je peu tant de maulx endurer
Et tant passer nuitz et jours sans dormir
Tant de jusnes sans boire ne menger
Je suis maigre on me voit bien blesmir
Pallir le vis ce qui peut retenir
L'ame dedans mon corps est peu de chose
Se vostre amour ne me veult subvenir
Mourir me fault mon ame ne repose
Si tibi aut parentes aut filios
Si voz parens pere mere & enfans
Avoye mis a mort plus grief torment
Je ne pourrois endurer que je sens
Doncques se ainsi suis puny griefvement
Qui vous ayme de cueur parfaictement
Que pourrés vous a vos ennemis faire
Ilz ne sauroyent mourir plus griefvement
Qu'il me convient se me estes si contraire
Ha mea lucretia mea hora mea salus & cetera
Ha lucresse mon salut et ma dame
Mon refuge recepvez moy en grace
Rescrivés moy que vous me amés sans blasme
En tout honneur sans ce que mal vous face
Et que vous suys/ en chascun lieu & place
Amé chery loyal et bien voulu
Dire puisse sans aucune fallace
De lucresse suis servant retenu
Nil aliud volo
Autre chose ne vueil pour le present
Les empereurs ont aymé leurs servans
Quant ont congneu leur bon gouvernement
Et que loyaux estoient et bien veillans
Et de ce amer n'ont esté desdaignans
Qu'ont aperceu leurs serviteurs amer
Mon seul espoir que tant suis redoubtans
Adieu soyés tant en terre qu'en mer