II
Les savants,
Qui font bâiller de pauvres gens
Et dessécher de pauvres roses,
Passent pour savoir toutes choses.
Eh bien! (jugez d'après cela
Du niveau de l'Académie)
Je n'en sais pas un qui nous die
Comment Léone se trouva
Être, à seize ans, la plus jolie
Des danseuses de ce temps-là.
Pauvre fille de comédie!
Dont nul n'a raconté la vie,
Et qui peut-être ensorcela
Plus d'un immortel qui l'oublie.
Mais, au fond, cela n'y fait rien;
Le fait n'en est que plus notoire;
Et, quant à moi, l'on peut m'en croire
Je ne suis pas historien.
Or donc, mes belles demoiselles,
S'il me faut faire le portrait
De Léone, je vous dirai
Que, si le bruit qui court est vrai,
En la regardant les gazelles,
Dont chacun vante les doux yeux,
Se dépitaient à qui mieux mieux
De voir qu'une simple mortelle
Eût osé s'en procurer deux
Dessinés d'après leur modèle.
Avec ces yeux-là, vous pensez
Que des cils bruns et retroussés
Devaient aller le mieux du monde;
Et les cheveux noirs abondants
Montraient, sous leurs flots imprudents,
L'oreille vierge de pendants.
Ajoutez que, sans être blonde,
Elle avait, comme Ophélia,
La pâleur d'un camellia,
Qu'elle était petite et mutine,
Avec de certains airs douteurs
Et des sourires enchanteurs;
Qu'elle avait la main blanche et fine,
Le pied perdu dans la bottine,
Et que sa lèvre de rubis,
Constamment mouillée et vermeille
Au milieu de ces tons pâlis,
Rougissait comme une groseille
Tombée au beau milieu d'un lis.
Pour compléter le paysage,
Sachez encor que son corsage
Renfermait une âme de prix.
De plus, ainsi que c'est l'usage
Dans les théâtres de Paris,
Étant jolie, elle était sage.
Ainsi fut et non autrement
L'héroïne de ce roman,
Qui n'eut jamais qu'un seul amant.