II
CÉCILE A MARIE
Est-elle bien de vous, chère Marie, cette lettre que j'ai devant les yeux? On me l'a remise hier matin, comme je venais de me lever, et depuis ce moment je ne cesse de la relire, tant l'impression que j'en ai ressentie est singulière! Comment! c'est vous, mon amie, ma belle chérie, vous si charmante et avec cela si bonne que je n'ai jamais songé à vous en vouloir de ce que vous étiez plus jolie que moi, c'est vous, si mondaine, si danseuse, vous dont la belle main blanche a écrit ces lignes que je relis encore avec étonnement, pleines de mélancolie et de regrets!
Votre lettre m'a tout attristée, et je ne sais d'où vient que je ne puis me soustraire à mes idées noires qui m'assaillent depuis hier.
Se peut-il que vous soyez aussi changée, Marie!
J'avais pensé bien souvent à vous depuis votre départ, si précipité que nous avons eu à peine le temps de nous faire nos adieux. Je vous vois encore, au moment où Justine vous a apporté cette malheureuse lettre qui vous appelait au chevet de votre tante. On venait de vous essayer, quelques minutes auparavant, cette délicieuse robe blanche que vous aviez fait faire pour aller le surlendemain au grand bal de la comtesse de Sernes.
Vous rappelez-vous avec quel désespoir nous admirions ses grands volants bouillonnés et relevés tout autour par de toutes petites roses: et sa grande ruche du bas, qui remontait en deux endroits et s'attachait aussi par deux roses plus grosses que les autres! Avec cela une rose au corsage et une ou deux encore dans vos beaux cheveux blonds, complétaient votre toilette. Des fleurs, toujours des fleurs, jamais de bijoux; pas un collier, pas une bague, pas même de boucles d'oreille, coquette! Vraiment il n'y a que vous pour savoir mettre tant de charme exquis et d'élégance dans la simplicité. Aussi, faisiez-vous des furieuses!
Quelle tristesse à l'idée de partir sans avoir porté cette ravissante toilette! Et le fait est que la chose en valait bien la peine!
Je crois qu'à votre place je ne serais partie que le lendemain du bal. Mais votre âme a toujours été aussi belle que votre visage, et vous n'avez pas hésité à faire ce sacrifice.
Le soir même vous étiez en route, et moi, soit pressentiment ou folie (mon mari prétend que c'est la même chose), j'éprouvais une tristesse mortelle de cette solitude où me laissait votre absence.
Car je suis seule aussi, Marie, et moins heureuse que vous ne le pensez. Le monde aussi me croit heureuse en voyant mon luxe. Mais le monde ne voit guère que la superficie des choses, et souvent la mer cache bien des désastres sous l'azur trompeur de sa surface.
Mon mari est riche. Que lui servirait de me refuser quoi que ce soit? Cela flatte son amour-propre d'abord, d'entendre vanter le train de notre maison, mes chevaux et les diamants qu'il me donne. Mais je puis vous le dire, à vous, ma Mariette adorée, il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée, et il m'arrive parfois de faire de douloureuses réflexions lorsque je me retrouve seule dans ma chambre à coucher, le soir, tandis qu'il est, lui, je ne sais où, à Paris, à son cercle, d'où il ne rentre que fort tard.
Je tâche d'y songer le moins possible; et il faut bien que j'oublie, en effet, pour paraître ce que je suis aux yeux du monde, c'est-à-dire la femme heureuse dont on envie le bonheur. J'étouffe mon coeur quand il me parle, parce que sa voix me donne toujours des conseils qui me troublent, et je ne sais quelle puissance incompréhensible qui se trouve en moi, me pousse à l'écouter. Alors, pour chasser cette tristesse qui m'envahit, pour échapper à ces préoccupations qui m'obsèdent, je me rejette plus avant dans le bruit, dans les fêtes et mes toilettes. Que voulez-vous? je cherche dans les plaisirs de mon luxe l'oubli de ce qui manque à mon âme.
Et voilà que, moi qui vous écrivais pour tâcher de vous égayer un peu, je suis triste comme un gros bonnet de nuit qui s'aviserait de parler. Voilà ce que c'est que d'écrire à sa meilleure amie d'aussi vilaines lettres que la vôtre. On lui fait perdre la moitié de sa pauvre gaieté, et elle devient incapable de vous rendre le courage qu'elle n'a plus elle-même. Ainsi, vous voilà prévenue.
Pour cette fois-ci je vous pardonne, parce que l'on peut être plus triste ou plus mal disposée un jour que les autres. Cela dépend un peu du temps qu'il fait. Et puis, à la campagne … et à la campagne en province, surtout! Mais cela est une raison de plus pour que vous rentriez bien vite à Paris, où l'on ne peut plus se passer de vous. Voilà, Mariette de mon coeur, chère aimée, ce qu'il faudra m'annoncer dans votre prochaine lettre.
Vous me le promettez, n'est-ce pas? à moi, votre meilleure amie, qui vous aime et qui vous regrette, mais aussi qui vous attend,
CÉCILE DALMAY.
Enghien, Septembre 1854.