IV
Mes chères lectrices, j'hésite
A continuer mon chemin;
Si vous ne me tendez la main,
Je n'irai jamais assez vite.
Jugez un peu de mon ennui:
Je veux peindre une belle nuit
Et je ne sais comment la rendre,
Car c'est un sujet bien usé
Dont tant d'auteurs ont abusé
Qu'on ne sait plus comment s'y prendre.
Certes, si j'étais écrivain,
Je ne chercherais pas en vain;
La chose serait bientôt faite.
Je prendrais le premier poëte
Qui me tomberait sous la main
Et je vous parlerais des voiles
De la nuit, et puis des étoiles,
Et puis du lac aux flots d'argent
Où se mire Phébé la blonde
Qui se penche vers l'eau profonde,
Et puis des bois, et puis du vent;
Du rossignol dans la vallée,
De la vieille tour isolée,
Des étoiles d'or ou de feu,
De l'herbe verte, du ciel bleu,
Des bouleaux que la lune argenté
Et surtout, chose très-urgente!
Du poëte à la Lyre d'or,
Ame dans l'idéal ravie,
Pleurant devant ce beau décor….
Qu'il n'a jamais vu de sa vie.
Car c'est un fait bien constaté
Que trois mille auteurs ont chanté
Juste la même nuit d'été
Sans qu'elle ait jamais existé.
Aussi, quel morceau bien traité!
Dans le monde des élégies
L'hiver est beaucoup moins gâté;
Époque fraîche où les génies,
Pour réparer leurs insomnies,
Ne perdent pas à rimailler
Le temps qu'on doit à l'oreiller.
Et le fait est, mesdemoiselles,
Que dans notre calendrier
Les nuits ne sont pas toujours belles
Aux alentours de février.
C'est pourquoi je suis fort à plaindre,
Car la nuit qu'il me faut dépeindre
Se trouve au plein coeur de janvier.
Figurez-vous donc la nuit brune,
Un vent très-sec, un ciel très-noir,
Dans ce ciel pas la moindre lune:
Un horizon à n'y rien voir.
Le givre dessèche la terre,
La grande route solitaire
S'allonge en ruban déroulé.
Sur la route déserte et blanche,
Légère comme un char ailé,
Rapide comme une avalanche,
Une berline au grand galop;
L'hirondelle qui rase l'eau
Va moins gaîment que ma berline
Dont le postillon bien payé,
C'est-à-dire bien éveillé,
Pour se donner meilleure mine,
A tous les échos d'alentour
Fait claquer son fouet, comme un sourd.
Dans la berline est une fille,
Au front tout rose de pudeur,
Qu'un flot de fourrure entortille,
Mourante d'amour ou de peur.
Elle est dans les bras d'un jeune homme.
Si vous croyez qu'ils font un somme,
C'est que vous connaissez bien mal
Le coeur humain en général.
Les baisers volent sur la route!
L'amour conduit les voyageurs!
Pour la fillette je redoute
Autre chose que les voleurs.
Les chevaux vont comme le diable!
La nuit est noire comme un four!
Le voyage a l'air agréable….
Hue! donc, beau postillon d'amour!
Mais je ne sais à quoi je pense
D'aller vous raconter cela.
S'il en est temps encor: défense
De lire ce chapitre-là!
C'est une affaire scandaleuse
Comme on n'en voit plus à Paris;
Vous devez la trouver affreuse,
Et je suis bien de votre avis.
En vérité, c'est une histoire
Pleine d'une atrocité noire.
Pourtant ce fut dans cet état
Qu'un beau soir Patrice emporta
Son amante Léonita.
V
O vous, pour qui j'écris ces lignes!
—Et qui peut-être les lirez,
Bien qu'elles ne soient pas très-dignes
De l'honneur que vous leur ferez;—
Vous, les belles filles de France,
Vous, l'orgueil d'un ciel enchanté,
Vous, le sourire et l'espérance!
Vous, la jeunesse et la beauté!
O vous à qui sourit l'Aurore,
A qui tous les bras sont ouverts,
Qui ne connaissez pas encore
Vos printemps d'avec vos hivers!
Vous, les vierges! Vous, les charmeuses!
Dont le coeur, peureux et hardi,
A des langueurs mystérieuses
Dans un corps jeune comme lui!
Vous, pour qui la coupe est remplie
Et qui vous sentez d'y goûter
Presqu'autant de peur que d'envie!
Vous qui faites aimer la vie
Ou qui la faites redouter!
Vous, pour qui les vieillards moroses
Ont des regards pleins de regrets!
Vous, pour qui les roses sont roses
Et les bleuets bleus tout exprès!
Vous, pour qui chantent les poëtes,
Pour qui les étoiles sont faites
Et brillent dans l'azur des soirs!
Vous, pour qui les perles sont rondes!
O vous, les brunes et les blondes!
Vous, les yeux bleus et les yeux noirs!
Si vous avez, par aventure,
Daigné me suivre jusqu'ici,
Laissez-là, je vous en conjure,
Laissez-là ce triste récit
Dont j'ai commencé la peinture,
Car un destin malencontreux
Réserve à nos deux amoureux
Un dénoûment des plus affreux.
Adieu le rêve! adieu l'ivresse!
Adieu l'amour et la tendresse
Et les frais soupirs éperdus!
Adieu le bal et ses délires,
Et les parfums et les sourires!
Adieu tous les bonheurs perdus!
Chevaux, postillon et berline
Qui, sur le flanc de la colline,
Descendiez si légèrement,
Vos grelots aux notes joyeuses,
Durant les nuits silencieuses,
N'effraieront plus l'écho dormant.
Sur le grand chemin solitaire
Vous n'écaillerez plus la terre
Que durcit le givre argentin.
Tout ce passé que je soulève
S'est évanoui comme un rêve
Aux premiers rayons du matin.
O gaîté! reste ensevelie.
Mon âme est désormais emplie
D'une sombre mélancolie.
Je suis si triste que vraiment
Je ne sais plus du tout comment
Je vais reprendre mon roman.
Et, malgré mon regret sincère,
Je commence à m'apercevoir
Que le dramatique et le noir
Ne sont pas du tout mon affaire.
Mais puisque j'ai, sans m'en douter,
Commencé de vous raconter
Une histoire des plus touchantes,
Quoi qu'il puisse m'en advenir,
Je vais tâcher de la finir
En vous priant d'être indulgentes.
Si vous aviez quelque amitié
Pour le héros et l'héroïne
De ce roman très-détaillé,
J'en appelle à votre pitié;
Car leur bonheur s'est effeuillé
Ainsi qu'un bouquet d'églantine.
Ma plume hésite à retracer
Le récit d'aussi tristes choses;
Hélas! quittez vos habits roses!
Hélas! vos beaux yeux vont pleurer.
VI
Donc, autrefois, c'était l'usage:
Pour peu qu'on se fût épousé
Et que l'on fût civilisé,
Il fallait partir en voyage
Le soir même du mariage.
On n'a jamais bien su comment
Ni pourquoi vint cette méthode;
Mais sachez que c'était la mode
Et que vous-même, assurément,
N'eussiez pas fait différemment.
Car, suivant un vieil axiome,
La mode était, dans le royaume,
Aussi puissante que le roi;
Et, pas plus tôt la noce faite,
On se fût fait couper la tête
Plutôt que de rester chez soi.
Le départ était une rage;
On n'épousait pas sans partir.
En raison de votre grand âge,
Vous devez vous en souvenir.
Or, voyez si la destinée
Est malignement enchaînée;
Un sourire amène des pleurs.
Cette mode qui vous étonne
Fut pour Patrice et pour Léone
La source de tous les malheurs.
A vous dire le vrai, je doute
S'ils étaient mariés ou non.
Ils suivaient bien la même route,
Mais ce n'est pas une raison.
Je n'ai vu ni monsieur le maire,
Ni le curé, ni le notaire,
Ni les voitures d'apparat,
Ni le moindre bout de contrat,
Ni tuteur, ni père, ni mère,
Ni parents, ni gens, ni témoins,
Mais enfin j'ai vu les conjoints,
Et, pour moi, je les considère
Comme bien et dûment unis,
Mariés, prêchés et bénis
Par tous les abbés de la terre.
Dans tous les cas je crois qu'on peut
Dire qu'il s'en fallait de peu,
Car, dès le soir, ils s'en allèrent
Et, huit jours après, s'embarquèrent,
Ce qui, pour ce temps-là, dit-on,
Était le suprême bon ton.
S'ils voulaient aller en Turquie,
Ou dans l'île de Bornéo,
Ou simplement en Italie,
C'est ce que je ne sais pas trop.
Ce que je sais, c'est qu'un navire
Se perdit vers le lendemain,
Qu'un pêcheur (pas Napolitain,
Mais c'est tout ce que j'en puis dire)
Au bord du rivage trouva,
Pâle et blanche, Léonita,
Comme une madone de cire.
Elle était sur le sable fin,
Sous le gai soleil du matin
Qui riait dans sa chevelure.
La vague l'effleurait un peu,
Comme une fille qui ne peut
Abandonner une parure.
L'eau verte et le soleil joyeux
Mêlaient parmi ses longs cheveux
Des reflets d'or et d'émeraude;
Et les flots qui les déroulaient
Jouaient avec et s'en allaient
Comme des enfants pris en fraude.
Un sourire presque effacé,
Dernier vestige du passé,
Entr'ouvrait sa lèvre pudique,
Et l'aurore qui rayonnait
Sur son front pâlissant, formait
Un contraste mélancolique.
Sachez pourtant, si vous l'aimez,
Que ses beaux yeux inanimés
N'étaient pas à jamais fermés.
Léone revint à la vie.
Le pêcheur, pas Napolitain,
Qui la trouva sur son chemin,
Jugea qu'elle était endormie.
Ce fut lui qui fut son docteur,
Et qui, chose assez inouïe,
Fut en même temps son sauveur.
Il la prit tout évanouie,
L'emporta jusqu'en son réduit,
Et, sans plus de cérémonie,
Vous la coucha droit dans son lit.
Puis il fallait voir le bonhomme,
Par la chambre allant et venant.
Et soignant Léone tout comme
Si c'eût été son propre enfant.
Si bien qu'à la fin, ô prodige!
La belle fille ouvrit les yeux
Et dit, en voyant ce bon vieux,
Les mots sacramentels: «Où suis-je?»
Il la rassura de son mieux,
Lui dit comme il l'avait trouvée
Et combien il était joyeux
De penser qu'elle était sauvée.
Alors elle lui raconta
Comment elle, Léonita,
Et son «frère,» et tout l'équipage
Du navire avaient fait naufrage;
Qu'elle et son «frère» avaient pensé
Se sauver ensemble à la nage
Et qu'ils avaient bien commencé;
Mais qu'à la moitié du voyage
Les vagues et l'obscurité
Les firent changer de côté;
Qu'alors elle s'était perdue;
Qu'elle était enfin parvenue
Jusqu'à cette plage, mais là,
Tout ce qu'elle se rappela,
C'est qu'elle perdit connaissance.
Puis, comme elle s'inquiétait
De son «frère» qui lui manquait,
Le bonhomme, comme l'on pense,
Lui dit, pour la rasséréner,
Tout ce qu'il put imaginer
De plus propre à la circonstance,
Jurant ses grands dieux qu'on avait,
Dans un port voisin, qu'il nommait,
Fait le plus complet sauvetage
Du navire et de l'équipage.
Et, tout en lui contant cela,
Près de la belle il mit un plat,
Puis un verre, puis une assiette,
Et je crois même une serviette.
Léone avait l'esprit fort gai.
Du moment qu'elle eut distingué
Dans le discours sans queue ni tête
Dont le brave homme lui fit fête,
Que Patrice, de son côté,
Etait lui-même en sûreté,
Cette charmante créature,
Sans se désoler plus longtemps,
Prit en riant son aventure.
Et, comme elle avait dix-sept ans,
Elle se mit, à belles dents,
A dévorer en conscience
Le déjeuner que, sur son lit,
L'excellent homme lui servit
Dans ses assiettes de faïence.
Ce fut ainsi qu'un beau matin
Léone mangea le festin
D'un pêcheur, pas Napolitain.
VII
Un mois plus tard elle était nonne:
Et la belle, au fond d'un couvent,
Pleurait,—que Dieu le lui pardonne!
Moins sa faute que son amant.
Hélas! hélas! ô destinée,
A quoi bon l'avoir épargnée
Pour lui rendre des jours amers?
N'eût-il pas mieux valu pour elle,
A travers la nuit éternelle,
S'en aller morte au sein des mers?
On n'avait sauvé du naufrage
Ni passagers, ni matelots;
Victimes d'une nuit d'orage,
Tous avaient péri dans les flots.
Parmi ceux que la marée haute
Vint jeter le long de la côte,
L'oeil éteint et le front blémi,
La pauvre fille n'eut pas même
La consolation suprême
De reconnaître son ami.
C'est en vain qu'on chercha Patrice;
La mer avait dû l'engloutir,
Car on ne put rien découvrir
Qui de sa mort fût un indice.
Léone le pleura très-fort.
Je crois pourtant qu'on aurait tort
De parier qu'elle était veuve;
Et moi, si j'étais esprit fort,
Je ne croirais Patrice mort
Que lorsque j'en aurais la preuve.
Quoi qu'il en soit, à qui voudra,
Le suivant chapitre apprendra
Ce que tout ceci deviendra.
VIII
N'est-ce pas un spectacle étrange
De voir deux pauvres amoureux
Qui, lorsque pour eux tout s'arrange,
Et dès qu'ils devraient être heureux,
Se vont justement mettre en tête
Qu'ils sont séparés par la mort,
Et se bornent, sans plus d'enquête,
A maudire leur triste sort?
La chose paraît incroyable;
Pourtant, vous l'avez deviné,
C'est là l'histoire lamentable
De notre couple infortuné:
A dire la vérité pure,
Le héros de cette aventure
N'était pas mort dans les flots bleus,
Ainsi que l'on se le figure;
Mais il n'en valait guère mieux.
Tandis que Léone est au cloître,
Où sa douleur ne fait que croître
Et embellir, en quelques mots
Je vais vous dire tous les maux
Que dut endurer le jeune homme
En trois mois d'un supplice affreux,
Et par ainsi vous verrez comme
Les voyages sont dangereux.
Durant la nuit de ce naufrage
Où presque tous avaient péri,
Comme Léone et son ami
Tâchaient de gagner le rivage
Et se dirigeaient à la nage
Par un chemin fort encombré
Et surtout fort mal éclairé,
On se souvient, sans aucun doute,
Que Patrice fit fausse route.
Il s'était bientôt égaré;
Si bien qu'au lever de l'aurore
Le malheureux, n'en pouvant plus,
Moitié mourant, moitié perclus,
A peine respirant encore,
Et sur le point de se noyer,
Fut recueilli, sans connaissance,
Par un pauvre petit voilier
Qui longeait les côtes de France.
O douloureux rapprochement!
Cela se passait justement
A l'heure où, loin de son amant,
La belle, ignorant son tourment,
Déjeunait si mignonnement.
Le jeune homme, en cette détresse,
N'en fut point, comme sa maîtresse,
Quitte pour la peur; car il fit
Une terrible maladie
Qui pensa lui coûter la vie
Et le retint trois mois au lit.
Sur ce brave petit navire
Il fut soigné, tant bien que mal,
Du mieux qu'on put. Le principal,
C'est qu'il en revint. Mais le pire,
Ce fut le changement moral
Qui s'opéra dans sa nature.
On ne le vit, dans ces trois mois,
Pas sourire une seule fois,
Et cette funeste aventure,
Après même qu'il fut guéri,
Paraissait, à ce qu'on assure,
L'avoir pour toujours assombri.
Il revenait; mais ses idées
Étaient visiblement changées,
Et, de plus, le pauvre garçon
Crut si bien sa maîtresse morte
Qu'il ne tint en aucune sorte
A s'en faire apprendre plus long.
Bref, Patrice, à bout d'espérance,
Le corps vaincu par la souffrance,
Pleurant son rêve inachevé,
Aussitôt de retour en France,
S'en fut tout droit se faire abbé.
Vous me direz: «C'est mal tombé!»
Mais que voulez-vous qu'on y fusse?
Les faits sont là que rien n'efface:
C'est tantôt pile et tantôt face.
Ce qui m'afflige, c'est de voir
Comme ce roman tourne au noir.
Le malheur est de la partie;
On se demande, en vérité,
Quelle fâcheuse sympathie
Put donner à chaque partie
D'une union bien assortie
Ce penchant pour la sacristie:
C'est comme une fatalité.
Mais souffrez que je continue,
Et bientôt la vérité nue
Jusqu'au bout vous sera connue.
IX
Voilà donc nos deux étourdis
Perdus, comme on disait jadis,
Sur le chemin du Paradis.
Un jour vint qu'ils se rencontrèrent,
Mais ce ne fut qu'après longtemps!
—Donc, au bout de cinq ou six ans
Voici comme ils se retrouvèrent:
Tandis que Léone au couvent,
Moitié priant, moitié rêvant,
Pleurait comme une Madeleine,
Il arriva que son amant,
Bien qu'il fût aussi fort en peine,
Oublia très-dévotement
Et sa maîtresse et son tourment.
Je ne vais pas, comme on peut croire,
Tâcher d'excuser à vos yeux
Ce que peut avoir d'odieux
Une ingratitude aussi noire.
Que suis-je? un pauvre historien
Qui raconte, et n'invente rien.
Donc, si ce jeune homme est coupable,
Ma lectrice pensera bien
Que je n'en suis pas responsable,
Et que sa conduite sans nom
M'indigne autant que de raison.
Patrice était pourtant sincère;
Si rien ne l'eût désespéré,
Jamais il n'eût été curé.
Mais enfin, qu'y pouvons-nous faire?
Son grand désespoir fut l'affaire
De six mois.
Le pauvre garçon,
C'est une justice à lui rendre,
Dès qu'il fut en religion,
Sans vouloir d'abord rien entendre,
Maigrit de la belle façon.
Sans dormir du soir à l'aurore,
Sans parler de l'aurore au soir,
Tout défrisé, broyant du noir,
Mangeant peu, buvant moins encore,
C'était pitié que de le voir.
Et c'est justement là le diable:
Un jeune abbé si languissant
Avait trop l'air inconsolable
Pour ne pas être intéressant.
D'autant que, si l'on considère
Que Patrice fut, en naissant,
Marquis de par ses père et mère,
Et qu'il avait sans contredit
Le pied mince, la mine fière,
De la fortune et de l'esprit:
On conviendra sans trop de peine
Qu'il lui fallait, quoi qu'il advint,
Faire très-vite son chemin
Dans la sainte Église romaine.
Pour commencer, il eut l'honneur
D'être invité chez monseigneur,
Lequel était un charmant homme
Qui le prit en affection,
Lui donna sa protection
Et, dès ce jour, le traita comme
Il eût fait d'un fils. En un mot,
Grâce à lui, notre ami Patrice
Fut fait prêtre beaucoup plus tôt
Que ne l'est un simple novice.
C'est alors que l'ambition,
Sans être encore la plus forte,
Lentement, par gradation,
Fit sa petite invasion.
Dans son coeur, de si belle sorte
Que sa très-chère passion
En fut sans bruit mise à la porte.
Bref, après un an écoulé,
Ce pauvre amant si désolé
Semblait à peu près consolé.
Toutefois je n'oserais dire
Qu'il n'eût point gardé dans son coeur
Le souvenir de sa douleur:
Car, même à travers son sourire,
Son visage avait conservé
Je ne sais quoi d'un peu voilé,
Signe d'une douleur profonde,
Qui lui seyait le mieux du monde.
Vous remarquerez en passant,
Mesdemoiselles, je vous prie,
Qu'avec cet air intéressant
Ce garçon, malgré son envie,
Ne pouvait pas faire autrement
Que d'avoir de l'avancement.
X
Or, un certain jour que Patrice,
—Patricius en bon latin,—
Avait justement le matin
Appris, au sortir de l'office,
Que l'on devait, le lendemain,
Le nommer évêque romain,
Il arriva que la nouvelle
De ce rapide avénement
Fit une sensation telle
Que ce fut un événement
Jusqu'au fond du cloître où Léone,
Fidèle comme au premier jour,
Priait le Christ et la Madone
De la guérir de son amour.
A cette nouvelle imprévue,
Vous pouvez vous imaginer
A quel point elle fut émue
Et ce qu'elle dut éprouver.
D'abord, sans force et sans courage
Devant ce fait presque inouï,
La pauvre enfant s'évanouit
Pour être en règle avec l'usage,
Mais, au bout de quelques instants,
Lorsqu'elle eut repris connaissance,
Oubliant toute obéissance
Et sans attendre plus longtemps,
Tremblante et pourtant décidée,
Les yeux baissés, le coeur battant,
Elle sortit de son couvent
Par une porte dérobée;
A pas furtifs et n'emportant
Qu'un petit miroir avec elle;
Et tandis qu'elle trottinait,
Tout le long du chemin, la belle
Furtivement s'y regardait
Pour voir si celui qu'elle aimait.
Allait encor la trouver belle.
Ce point-là, seul, l'inquiétait.
Or, à cette époque, Léone
N'avait pas encor vingt-trois ans,
Et l'on sait que, pour bien des gens,
C'est le bel âge d'une nonne.
Mais, que l'on pense ou non comme eux,
C'est ainsi que notre amoureuse
S'en vint, palpitante et peureuse,
Chez monseigneur son amoureux.
Lequel, il faut bien qu'on le dise,
Pour se donner avant la prise
Un avant-goût fort délicat
Des plaisirs de l'épiscopat,
Avec un sérieux d'église,
Était en train, pour le moment,
De s'admirer complaisamment
Devant un miroir de Venise
Et posait comme il le fallait,
Du talon jusques au collet,
Dans un bel habit violet.
XI
J'affirme, de mémoire d'homme,
Que jamais miracle accompli
N'étonna créature comme
Sut être étonné notre ami,
Quand, pareille au lys qui frisonne,
Sous son voile, dont chaque pli
Tremblait sur sa blanche personne,
Il vit apparaître Léone.
Le fait est, sans plus d'embarras,
Qu'ils se jetèrent dans les bras
L'un de l'autre, et qu'ils s'embrassèrent
De bon coeur, et recommencèrent
Tant et si bien que l'évêché
Lui-même en eût été touché.
XII
On se retrouve, on rit, on pleure.
On s'aime et le reste n'est rien;
C'est charmant. Bref tout alla bien
Pendant près d'une demi-heure.
Mais, une fois l'émotion
Du premier moment apaisée,
Quand la froide réflexion
Vint, avec sa morale usée,
Se représenter à l'esprit
Du futur prélat, il se dit
Qu'il avait fait une folie;
Et je crois qu'il s'en repentit.
Quoique Léone fût pâlie,
Elle était encor bien jolie
Et Patrice en eût été fou;
Mais l'évêché, quand on y pense,
A bien aussi son importance,
Et Patrice y tenait beaucoup.
Lors il s'établit une lutte
Entre sa raison et son coeur,
Et le jeune homme fut rêveur
Pendant une bonne minute.
Mais son parti fut bientôt pris,
Et, bien qu'il fût encore épris,
L'évêché lui parut sans prix.
Aussi devint-il inflexible.
Et, quand la malheureuse enfant
Ne pouvant le croire insensible,
Le suppliait en étouffant,
A travers sa pâleur mortelle,
Avec ses beaux yeux languissants
Et sa voix aux sons caressants,
De partir encore avec elle:
«—Ma chère, je réfléchirai,
Lui dit Patrice, et je verrai
Lorsqu'archevêque je serai.»
Devant un semblable langage,
Voyant son bonheur s'écrouler,
Léone sentit s'en aller
Tout ce qu'elle avait de courage.
Et, par un changement subit,
Grave et muette, elle sortit
L'oeil sombre, la démarche lente;
Si bien qu'en la voyant ainsi
Déchevelée et chancelante,
Son amant, un peu tard, hélas!
Lui courut après dans l'allée.
Mais, l'ayant en vain rappelée,
Pensif, il revint sur ses pas;
Car elle ne l'entendit pas,
Tellement elle était troublée.
Elle rentra dans son couvent
Par la même petite porte
Qu'elle avait franchie en rêvant
Quelques heures auparavant.
Mais la secousse était trop forte,
Et ses soeurs ne la virent plus;
Car, à l'heure de l'Angelus,
Le soir même on la trouva morte.
Patrice, en apprenant cela,
Se dit: «Le bonheur était là!»
Et derechef se désola.
XIII
Quelle apparence recueillie
Offre à l'oeil ce parc ténébreux!
A voir ces vieux troncs vigoureux,
On sent bien la mélancolie
D'une antique forêt vieillie
Dans le voisinage sacré
D'un vaste et puissant prieuré.
Ces bois ont un parfum mystique.
La vieille cloche au bruit d'airain
Y trouve un écho sympathique,
Et, ce lieu désert est empreint
D'une tristesse monastique.
Ces pins droits et silencieux
Disposent à la rêverie.
Leur ombrage est sombre et pieux,
Comme pour dire: «Ici l'on prie.»
Et les grands tilleuls tortueux
Ont, dans leur air majestueux,
Je ne sais quoi de vertueux,
De respectable et d'immobile
Qui donne à ce séjour tranquille
La solennité des saints lieux.
On dirait des religieux
Rêvant au néant de la vie.
Ce bois triste et mystérieux,
C'est le jardin de l'abbaye.
Rien n'est changé dans le couvent.
Les arbres sont verts comme avant,
Et les nonnes du monastère,
Ainsi qu'autrefois, vers le soir,
Viennent promener et s'asseoir
Sous leur ombrage solitaire.
Pourtant, derrière ce décor,
Est un jardin plus sombre encor,
Où jamais la fraîche églantine
N'accroche, le long des sentiers,
Aux branches des verts noisetiers
Sa tige odorante et mutine.
Là, de vieux arbres en lambeaux
Protégent les pâles tombeaux
Contre le vent et la froidure;
Ce sont des ifs et des cyprès.
La rivière qui passe auprès
Reflète leur sombre verdure.
Là, dans un éternel sommeil,
Dort plus d'un front jeune et vermeil,
Plus d'une par la mort blémie.
Sous un pin au feuillage épais,
Dans le silence et dans la paix,
C'est là qu'est Léone endormie.
Elle dort. Le temps passera,
Et toujours elle dormira
Sous la pierre, immobile et douce,
Et de sa divine beauté,
Hélas! hélas! rien n'est resté
Qu'une tombe où verdit la mousse.
Ce marbre, où nul ne doit venir,
Gardera seul le souvenir
De cette figure angélique.
Et seul, dans les tristes échos,
Le vent bercera son repos
D'une plainte mélancolique.
Ainsi fut, et non autrement,
L'héroïne de ce roman,
Qui n'ont jamais qu'un seul amant.
Et depuis lors le jeune évêque,
En proie au chagrin le plus noir,
Par amour devint … archevêque,
Et cardinal … de désespoir.
XIV
Vous qui, d'une mignonne main,
Feuilletez ces pages légères,
Et qui les oublirez demain,
O vous, lectrices passagères,
Dont la joue au sang de carmin
N'a point de roses mensongères;
Si jamais vous avez pleuré,
Si jamais vous avez aimé,
Si jamais vous avez rêvé:
Parfois, dans la triste soirée,
A l'heure où la lune éplorée,
Viendra, par la vitre nacrée,
Pencher sur nous son front tremblant,
Plaignez la nonne en voile blanc
Par la mort tout ensommeillée,
Qui repose au sein de l'oubli,
Là-bas, parmi l'herbe mouillée,
Printemps céleste, enseveli
Sous la campagne défeuillée.
Le monde est un juge banal;
On trouve, en ouvrant un journal,
Des nouvelles du cardinal.
Mais Léone? qui parle d'elle?
C'est pourtant un rare modèle
Qu'une amante à jamais fidèle.
1865.