L'OUBLI
Ce chercheur d'oubli
S'exprimait ainsi:
J'éprouve un souci
Rien inexplicable:
Je cherche en vain si,
Dans ce monde-ci,
Le plus désirable
Des biens que Dieu fit,
C'est de boire à table
Ou dormir au lit.
Quand je bois, j'oublie
Jusqu'à ma folie,
Et je suis heureux;
Quand je dors, l'envie
De boire est partie
Et je perds la vie
En fermant les yeux.
O fièvre bizarre!
Fou raisonnement!
Dans ce double aimant,
Mon esprit s'égare
Régulièrement;
Et, je le déclare,
Je ne sais vraiment
Si c'est en buvant
Ou bien en dormant
Que l'oubli s'empare
De moi plus gaîment.
Et, plus je compare,
Plus, à tout moment,
Ma raison s'effare
A chercher comment
Ce doute charmant
Peut m'être un tourment.
Le sommeil, c'est l'ange
Qui veille sur moi:
Le sommeil me venge
De n'être ni roi,
Ni pape et, ma foi!
De n'être que moi.
Quand je bois, tout change
Si je veux, je crois
Être agent de change.
Dans ce que je vois,
Tout va, tout m'arrange;
Tout ce que je bois
M'est d'un charme étrange.
Le vin, c'est l'oubli,
Mais, je le confesse,
Le sommeil aussi.
L'un est la paresse
Et l'autre l'ivresse.
Leur double caresse
Est enchanteresse,
Et dans ma détresse,
Je flotte en esprit
De la table au lit.
Et rien ne peut faire
Que, pour en finir,
Des biens de la terre,
Malgré mon désir,
Je sache saisir
Lequel je préfère
De boire ou dormir.
Mont-Riant, Février 1864.