CIX

Paris, 15 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Avant-hier soir, à ma grande surprise, j'ai reçu une lettre autographe de votre hôte, lequel m'accusait réception de votre lettre. Il me dit litteratim:

«Il y aurait bien des choses à répondre, mais je me borne à dire que, lorsqu'un souverain est responsable de ses actes, il doit plus que tout autre rester fidèle à ses engagements et ne pas abandonner son allié qui a compté sur lui.»

Cadmus serait embarrassé. Malheureusement, le craquement ministériel a commencé hier matin. Thouvenel et Persigny ont été remerciés. Voilà qui est fait. Maintenant, ce qui est à faire, c'est de les remplacer et d'en remplacer d'autres encore. Fould, Rouher et Baroche ne veulent pas rester dans un cabinet dont Walewski serait le chef apparent. Billaut est à la campagne, faisant le mort, dit-on; mais il est probable que, s'il y avait une conversion complète, il ne pourrait pas décemment chanter la palinodie au Sénat et au Corps législatif.

On dit à Fould: «Rien n'est et ne sera changé à la politique»; on y ajoute des compliments, on laisse même entendre que, si on recule, c'est pour mieux sauter. Il répond qu'il n'a pas envie de rester avec des collègues pour lesquels il n'a pas de sympathie, qui naguère lui ont joué de mauvais tours; qu'il ne veut pas avoir l'air de s'associer à une politique qu'à tort ou à raison, on croira opposée à celle qu'il soutenait, etc., etc., etc. Votre hôte et votre hôtesse semblent déterminés à faire les plus grands efforts pour le retenir jusqu'à présent, et il paraît décidé.

L'ami d'Antonio [18] a été hier dîner à Saint-Cloud, où il a trouvé la maîtresse de la maison encore souffrante du vert-de-gris, peut-être encore plus de la crise actuelle. Il a fait vos commissions à monsieur, à madame et au petit, qui a demandé de vos nouvelles, comme papa et maman. On a été on ne peut plus gracieux pour l'ami d'Antonio, mais on n'a parlé que d'histoire ancienne.

[Note 18: ][ (retour) ] L'ami d'Antonio (Panizzi), c'est-à-dire Mérimée lui-même.

Quand on s'est retiré, la maîtresse de la maison a couru après lui et l'a chargé de dire à Fould de venir lui parler, et de ne rien faire sans lui parler. Je crains un peu pour Fould des séductions de ce genre. Je vais aller aux nouvelles, et je ne fermerai ma lettre qu'après avoir vu Fould ou Persigny.

Au milieu de tout ce tracas, il serait fort hasardeux de faire des prédictions; mais, comme je ne suis pas encore infaillible, vous n'êtes pas forcé d'y croire. Je suis convaincu (ce que je ne pourrais vous expliquer que si j'étais au British Museum avec votre table entre nous), je suis convaincu que les intentions, telles qu'on vous les exposait il y a quinze jours, ne sont pas changées; qu'on prend un chemin de traverse; mais à mon avis ce chemin est très dangereux. S'il n'y a pas d'embourbement, la conclusion sera peut-être plus prompte et dans le sens que nous désirons. Mais cela n'est pas une raison pour que les cochers s'y engagent, voyant très clairement les fondrières et fort obscurément le but qu'on veut atteindre. Je regarde encore comme possible un raccommodage général; mais ce qui est certain, c'est que le cabinet Walewski ne peut durer.

On prétend que la reine de Naples est entrée dans un couvent et demande la résolution de son mariage, qui n'aurait jamais été consommé, dit-elle. Toutes ces vieilles dynasties finissent par l'impuissance. A quoi sert de descendre de Henri IV?

Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons le projet d'aller vendredi manger une bouille-abaisse à Marseille, et d'installer inter pocula, les bateaux de l'Indo-Chine.

P. S. Tout est rarrangé, ou plutôt il y a suspension dans la crise. Thouvenel seul s'en va. Persigny reste et tous les autres. Cela me semble une triste combinaison; c'est remettre à six semaines ou un mois une bataille décisive, avec moins de chances de la gagner.--C'est Drouyn de Lhuys qui remplace Thouvenel. C'est du gâchis légitimiste et papalin!