CXV

Cannes, 30 novembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Lord Brougham est arrivé depuis trois jours en état de conservation assez extraordinaire pour un jeune homme de quatre-vingts ans. Le professeur Cousin est établi, depuis quinze jours, dans son ermitage, et il m'a paru rajeuni. Il est vrai qu'il va tous les dimanches à la messe, ce qui fait beaucoup de bien au corps et à l'âme.

En quittant Compiègne, j'ai été pris de douleurs d'estomac et de spasmes très douloureux. J'ai consulté la faculté. Je ne sais si l'on m'a flatté, mais le verdict de mon Esculape n'a pas été aussi mauvais que je l'aurais craint. Je croyais avoir quelque fâcheuse affaire au coeur ou dans ces parages. On m'a déclaré atteint et convaincu d'emphysème: c'est-à-dire que mes poumons fonctionnent comme les vieux soufflets. De plus, j'ai un rhumatisme des muscles intercostaux. On ne peut rien faire pour réparer les premières avaries, mais le rhumatisme peut guérir. On me dit d'aller à Aix ou dans les Pyrénées prendre des eaux sulfureuses. Enfin on me garantit encore cet hiver, ce qui me semblait fort hardi, il y a quelques jours. Je me trouve, d'ailleurs, bien du changement de climat. Il pleut depuis deux jours, et cependant il fait chaud comme en été.

Les Anglais que j'ai vus disent tous qu'on ne veut pas du trône de Grèce pour le prince Alfred. Cependant sa candidature fait des progrès. Je pense que lord Palmerston, qui croit que la Turquie est en progrès et qu'elle peut se conserver en Europe, refusera le trône brûlant, ou bien il sera obligé de changer son style et sa politique en Orient. De toute façon, j'espère que nous ne nous mêlerons en rien de cette affaire.

Je ne sais pas encore comment aura fini la discussion dans le parlement italien. Quand j'ai quitté Paris, il me semblait que Ratazzi avait l'avantage. Croyez-vous que Garibaldi, maintenant que sa balle est sortie, recommence sa chasse au pape? Des gens qui viennent de Naples disent que le pays ne va guère bien. Si vous y allez, prêchez-leur la patience et faites un beau commentaire sur ce texte: que Paris n'a pas été bâti en un jour.

Vous savez que je disais à notre hôte de Biarritz que les légitimistes montreraient le bout de l'oreille dans les prochaines élections. En effet, presque partout ils se remuent et se coalisent avec les rouges. J'espère que cela ne réussira pas, mais que cela montrera à notre hôte susdit de quel côté il doit chercher ses amis.

M. Fould est à Compiègne depuis avant-hier. Il m'a écrit par le télégraphe que Leurs Majestés voulaient avoir de mes nouvelles. Vous a-t-on écrit par le Times? Comme on fait là beaucoup de projets qu'on n'exécute pas, il se peut bien que celui-ci ait eu le sort de tant d'autres.

Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles ici et de celles de vos amis.