LIX
Cannes, 24 janvier 1861.
Mon cher Panizzi,
J'ai peur, en y réfléchissant, de vous avoir induit en erreur, en vous faisant croire qu'une de vos lettres s'était perdue. Seulement, ayant été bien longtemps sans y répondre, je me serai imaginé qu'il y avait longtemps que vous ne m'aviez écrit. Ce sont des suppositions fort naturelles et du genre de celles que vous faites lorsque vous nous attribuez les insurrections du royaume de Naples. De ce côté, j'espère que vous êtes content. L'amiral Persano a ses coudées franches; cependant les militaires disent que, si les gens de Gaëte ne sont pas des niais et des poltrons sublimes, ils peuvent tenir bien longtemps. En même temps, il y a cette chance qu'une bombe tombe sur la tête d'un ministre allemand, ou espagnol, si bien qu'on pût lui dire: «Qu'alliez-vous faire dans cette galère?» Je crois que cela pourrait amener des complications.
Vous ai-je dit que j'avais reçu une lettre de Salvagnoli très raisonnable et qui me promet que Garibaldi se tiendra ou sera tenu tranquille? C'est, en effet, le plus dangereux ennemi de l'Italie en ce moment, et tout dépend de ce qu'il fera. Je ne sais quelle impression ses discours et ses lettres produisent en Italie. Ici, elles font rire et douter de la cause. Il y a aussi des lettres de Mazzini bien pitoyables, à mon avis. Tous ces messieurs ont le même style emprunté aux plus mauvais mélodrames.
J'ai eu, ces jours passés, une reprise assez vive et désagréable de mes douleurs d'estomac. Elle a eu cela de bon pourtant, que je ne me presse pas de retourner à Paris. J'ai écrit au président du Sénat qu'il se privât de ma présence, et je compte attendre ici que le temps soit un peu adouci. Je dis le temps de Paris, car ici nous sommes en plein été. Pas un nuage au ciel, des fleurs de tous côtés, et souvent, de midi à trois heures, il fait trop chaud. Tout le monde, moi excepté, qui n'ai jamais trop de soleil, sort avec un parasol blanc. Ellice, qui a passé quelques jours avec nous à Cannes, veut s'y établir pour l'hiver prochain, et il dit que vous viendrez. Nous ferions, je vous assure, une très agréable colonie, et, avec un peu d'intrigue, nous parviendrions à nous procurer du vin de Bordeaux estimable. J'en ai acheté quelques bouteilles, en passant à Marseille, qui me donnaient beaucoup de satisfaction.
Avez-vous lu dans les journaux italiens comment les Vénitiens se tirent des banknotes autrichiennes? On achète pour sept kreutzers en cuivre un billet de dix kreuzers; avec ce billet, on achète un cigare de trois kreutzers et le marchand, qui est obligé de prendre le papier au taux légal, rend sept kreutzers en cuivre; de la sorte on a un cigare pour rien. Si vous avez la patience d'attendre la crise financière de l'Autriche, votre affaire est faite, et vous n'aurez plus à vous battre qu'entre vous; tandis que, si vous attaquez, vous lui donnez une chance de salut, c'est de soutenir la guerre, comme Bonaparte l'a fait dans sa première campagne. D'un autre côté, quelque attachement que le Hongrois ait pour sa nationalité magyare, croyez que la perspective de devenir caporal ou de voler une paire de bottes le tiendra sous le drapeau et en fera un ennemi redoutable. C'est ce que comprend très bien questo coglione de Cavour, mais ce que ne comprendront pas les nouveaux députés, élus en grande partie sous la pression mazzinienne ou garibaldique, ce qui ne vaut guère mieux.
J'attends avec grande impatience le discours du 4 février; il nous en apprendra probablement quelque chose. L'archevêque de Paris veut donner sa démission de toutes ses places, aumôneries, archevêché, etc. C'est pourtant un fort galant homme et très tolérant; mais le pape lui rend la vie trop dure et surtout les dévots qui le tourmentent. Jusqu'à présent, on a réussi à l'empêcher ou du moins à l'obliger à différer. Jugez, d'après celui-là, qui est le plus honnête de tous, de ce qu'est le clergé de ce pays.
Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous chaudement et ne sortez pas tant que le froid durera.