LXVI

Paris, lundi 19 mars au soir 1861.

Mon cher Panizzi,

Je suis allé jeudi à la réception des Tuileries. Sa Majesté a fait compliment à M. Casabianca de son discours et lui a dit qu'il était impossible d'exprimer en meilleurs termes des sentiments plus français.--A Heeckeren, qui était auprès, il a dit: «Je regrette de ne pouvoir vous en dire autant.»--A M. de Boissy: «Je vois, monsieur le marquis, que la chanson dit vrai: on revient toujours à ses premiers amours.»

Voilà ses vengeances contre nos sénateurs papistes. M. de Persigny a été plus vif. Il a interpellé M. Barthe et lui a reproché son discours en termes assez véhéments et pas trop parlementaires. La veille, il avait engagé Leverrier à aller faire de la politique dans ses étoiles.

Il me semble que le résultat de cette interminable adresse, c'est de montrer très évidemment à l'empereur où sont ses amis et où sont ses ennemis. Il est évident que les légitimistes qu'il avait cru rallier, les dévots qu'il avait trop encouragés, l'abandonnent par peur du diable ou de leurs femmes; et les parlementaires de Louis-Philippe, opposition et ministériels, font cause commune avec les légitimistes et les dévots. L'opposition, dans tous les pays et surtout en France, prend le contre-pied de tout ce que veut le gouvernement. Il s'ensuit que, lorsque le gouvernement a raison, l'opposition se jette dans les folies, tête baissée; c'est ce qu'elle fait en ce moment.

Je ne sais quand l'adresse [12] sera votée; probablement pas avant la semaine sainte. N'est-ce pas se montrer bien digne de la liberté, que d'en faire un si bon usage, que deux mois se passent à parler, sans s'occuper d'affaires!

[Note 12: ][ (retour) ] L'adresse du Corps législatif.

Tout le monde, d'ailleurs, paraît d'accord sur un point. C'est que le statu quo ne peut se prolonger. Les uns veulent une restauration complète du saint-père, les autres l'évacuation de Rome. Je crois que tous les efforts de la politique du gouvernement tendent à ce que cette évacuation soit demandée par le pape lui-même. On dit, et je tiens le fait d'assez bonne source, que, dans le sacré collège, on a trouvé beaucoup d'appui. Nombre de cardinaux et Antonelli lui-même, voyant que le gouvernement papal s'en va à tous les diables, que l'argent et le crédit manquent à la fois, cherchent à tirer leur épingle du jeu, et accepteraient volontiers une existence assurée, otium cum dignitate, que leur offre M. de Cavour.

La seule difficulté, c'est de persuader le pape, qui est inflexible et entêté comme une mule. Il a la persuasion qu'il est prédestiné au martyre, il s'y est résigné et il tient à aller en paradis par la route la plus courte.

On disait, mais je doute un peu, qu'un colonel français avait été assassiné à Rome par des soldats pontificaux. Les légitimistes assurent que l'on envoie à Rome une nouvelle division commandée par le général Trochu. Je crois la chose absolument fausse; fût-elle vraie, je croirais encore que l'évacuation aura lieu, avant le milieu de mai.

Vous avez bien raison de redouter les affaires de Syrie. On y attache en Angleterre une importance exagérée; mais l'insistance à demander la fin de l'occupation, la méfiance qu'on nous montre, le refus de se rendre à l'évidence sur la situation de la Turquie, tout cela ne resserre pas l'alliance et la compromet. La politique anglaise à l'égard de l'Orient est à mon avis très mauvaise; non seulement au point de vue de l'humanité, mais encore au point de vue de la paix générale. Elle veut ce qui est impossible, la conservation d'une situation désespérée. L'accord complet de l'Angleterre et de la France sur la question d'Orient pourrait seul amener un bon résultat; mais il faudrait trancher dans le vif comme pour la question d'Italie, et lord John ne conviendra jamais que le sultan soit à l'agonie.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reçu le manuscrit de M. Ker. Portez-vous bien et soignez-vous.