XII
Cannes, 7 janvier 1859.
Mon cher Panizzi,
Je suis ici depuis quelques jours, à deux pas de votre chère Italie, en face d'une mer magnifique et d'un soleil resplendissant. Il faut, je suppose, une force d'imagination peu commune pour se représenter ce que c'est que le soleil au 7 janvier, lorsqu'on est au British Museum. Cependant, il fait ici un peu froid, et, à quatre heures, il faut prendre un paletot. Nous y avons lord Brougham et toute sa famille. Il est encore vert et actif, malgré ses quatre-vingt-deux ans, et va faire à pied des visites dans les environs. En fait de célébrités, nous avons encore M. de Tocqueville, qui est très gravement malade, et qui, je le crains, ne quittera ce pays-ci que pour un autre bien éloigné d'où personne n'est revenu apporter des nouvelles.
Que dites-vous du compliment de bonne année fait par l'empereur à M. de Hübner? Selon ce qu'on m'écrit, la version officielle est la seule vraie, et il ne faut pas prendre celle du Nord et d'autres journaux étrangers. Quelle que soit la phrase, elle montre que notre ami Salvagnoli est un grand diplomate! Assurément on doit lui en faire les honneurs à Florence. Bien que je me dispense de croire une grande partie des bruits qui circulent, je trouve que la situation doit être bien tendue pour que Sa Majesté ait jugé nécessaire d'en avertir ainsi le public dans une occasion où il était si facile et si simple de ne rien dire.
On m'écrit, de bonne part, que l'état de l'Italie est encore plus bouillonnant que lorsque nous nous y trouvions ensemble. Mais à quoi cela aboutira-t-il? Les Russes de l'ambassade, à Paris, ne parlaient de l'Autriche qu'avec la tendresse qu'on lui porte à Milan et à Venise. Malheureusement, je ne crois pas qu'en cas de rupture complète, ils prennent franchement parti pour nous. Que feront les Anglais? Hic jacet lepus. Ils sont probablement trop occupés dans l'Inde et chez eux pour se mêler d'abord de nos affaires; mais comment croire qu'ils laisseraient leur bonne amie dans la débine! Observez que la guerre, pour l'Autriche, c'est un duel à mort. Une bataille perdue amène la dislocation de la monarchie, et, par conséquent, la recomposition de l'équilibre européen. La partie est trop grosse pour que l'Angleterre n'y intervienne pas, et, si elle est l'alliée de l'Autriche, nous ne nous y frotterons probablement pas; car alors notre position serait tout aussi mauvaise que la sienne, abandonnée à ses propres forces. Il y a des chose si graves, qu'elles sont impossibles.
Adieu, mon cher ami. Mistress Ewers et miss Lagden, qui sont ici, regrettent beaucoup de ne pas vous avoir. Elles se rappellent à votre souvenir.