XIV

Paris, 8 avril 1859.

Mon cher Panizzi,

Il me semble que les cartes se brouillent terriblement. Qu'en dites-vous? Ici, le nez des boursiers s'allonge tous les jours davantage, et, aujourd'hui, il y a eu une vraie panique.

L'empereur va partir pour Lyon, afin d'y passer, dit-on, une grande revue. On forme les quatrièmes bataillons et on ne dit plus un mot des mouvements de troupes. Il est certain cependant qu'on fait venir d'Alger les vieux durs à cuire. Tout cela est assez ominous.

Et du congrès, en savez-vous quelque chose? Il paraît qu'en Italie, c'est un mouvement d'enthousiasme général. Tous les jeunes gens en gants jaunes se font soldats. Les vieux achètent de l'emprunt piémontais. Qu'arrivera-t-il? Ce pays-ci est aussi répugnant que possible à la guerre, et sans doute c'est ce qui donne à l'Autriche sa prépotence actuelle. Cela ne veut pas dire que, si l'on en vient aux coups de canon, nous nous conduirons en lâches. L'armée est très belle, très allègre, très confiante même, quoique ses généraux ne passent pas pour des aigles. Mais le reste de la nation ne voit dans la guerre que la perturbation du commerce, de l'industrie et du dolce far niente, sans parler de la chance d'une nouvelle révolution.

L'empereur, que j'ai vu l'autre jour, me paraît de belle humeur; mais il ne m'a pas fait confidence de ses projets. Tout ira bien, tant que l'Angleterre ne se tournera pas contre nous. Dans mon opinion personnelle (mais je suis le seul qui ai cette opinion-là), elle ne se mêlera pas activement de la querelle, tout en nous souhaitant un accidente lorsque nous aurons quelque succès. Il me semble que, si j'étais homme d'État anglais, je serais beaucoup plus franc. Supposé, ce que je ne crois pas, que l'empereur ait des vues ambitieuses sur l'Italie, le meilleur moyen de les contrecarrer et de les rendre impossibles, n'est-ce pas de s'associer franchement à la France et au Piémont?

Il est évident que, si l'Angleterre faisait cause commune avec nous, l'Autriche et tous les Französenfresser d'outre-Rhin rentreraient sous terre, sans brûler une amorce. Observez que la France, que la guerre peut mettre en contact avec une révolution, court de très grands risques pour la chance d'une reconnaissance, plus ou moins grande, laquelle peut se traduire, un jour, par une demande de céder la Corse à l'Italie unie. Au contraire, l'Angleterre n'a rien à redouter du contact avec la révolution. Peut-être même y attrapperait-elle un lopin assez beau, comme la Sicile, par exemple, si l'anarchie se mettait dans la Péninsule, si, au lieu de se coaliser, les Italiens, comme ils ont fait souvent, se battaient entre eux.

Dans l'hypothèse d'une lutte, que je ne crois pas probable; car, d'un côté, il y aurait de l'argent et du crédit; de l'autre, ni argent ni crédit. Tout le mal serait pour la France. Les armées se battraient et l'Angleterre habillerait, armerait, nourrirait les Italiens, le tout à leurs frais. Après la paix, la reconnaissance des Italiens se partagerait entre leurs deux alliés, inégalement, et toujours l'Angleterre aurait la meilleure part. Nous aurions l'odieux d'avoir violé quelques filles et bu beaucoup de vin d'Asti et de Pomino sans payer. Les Anglais stipuleraient des avantages pour leurs cotons et leurs fers.

Si je savais écrire en anglais, je voudrais faire un pamphlet là-dessus, car le thème est riche. Au lieu de s'occuper de l'Italie, il me semble que John Bull patauge dans un étrange gâchis. On dirait que le gouvernement parlementaire fait ce qu'il peut pour se discréditer. Point de parlement, dans un moment où il faudrait l'avoir presque en permanence; une administration qui peut être renversée, au moment où les affaires extérieures se trouveront le plus embrouillées; tout cela n'est ni beau ni sensé.

Ici, on se persuade que, si lord Palmerston revient, il nous fera la guerre. Je n'en crois rien. Je crains, au contraire, que lord Derby ne sache dire ni oui ni non, et qu'il ne parvienne qu'à envenimer l'affaire. Tâchez de persuader à vos Anglais que nous n'avons pas la moindre envie de faire des conquêtes, que nous voudrions seulement qu'on ne fit pas trop de bruit à notre porte. Vous voyez, tous les jours, que les propriétaires font mettre à l'amende les joueurs, d'orgue qui leur cassent le tympan; c'est notre position.

Adieu, mon cher ami. J'ai vu que vous aviez dîné l'autre jour chez M. Gladstone. Beaucoup d'argenterie et de l'agneau, n'est-ce pas? J'aime mieux les dîners que nous avons faits tête à tête au Muséum.